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L’expérience de Modibo Kéïta

La création du Franc Malien (FM), en même temps qu’elle était perçue comme pour tirer les conséquences de l’éclatement de la Fédération du Mali, répondait également au double souci politique et économique de parvenir d’une part à une indépendance nationale vraie et de forger un instrument essentiel venant en soutien à la politique de  » modernisation «  d’une économie, répondant à tous égards aux caractéristiques d’une économie de traite d’autre part.

La création du franc malien, la conduite d’une politique monétaire nationale et ses conséquences :

a- Le contexte de création:

Pour revenir au problème monétaire, dans la pratique donc, en soumettant à autorisation préalable les mouvements de fonds entre leur pays et tous autres pays membres ou non de la zone franc (article 1 de l’ordonnance pris par le Mali), les autorités maliennes brisaient ainsi la règle traditionnelle de convertibilité des monnaies de la zone. Une telle disposition allait naturellement plus loin que ce qui était prévu par l’accord du 4 Avril 1960. Elle traduisait aussi un débordement contre lequel la France va s’élever. Malgré la mise en garde proférée par les autorités françaises, les dirigeants maliens persisteront dans leur orientation.

Ils se mettront même volontairement en marge du système et refuseront dans un premier temps de signer le traité du 12 Mai 1962 créant l’UMOA, cela dans la perspective de rechercher de nouveaux partenaires à même de les aider à construire des structures socialistes internes. C’est la période correspondant au développement des échanges clearing avec les pays de l’Est et la mise en pratique de la théorie de la doctrine des entreprises publiques, laquelle constituera à n’en pas douter un discours politique à part entière. Cette politique aura en effet comme application pratique, l’organisation économique que le secteur publique mettra en relief.

L’État, en se substituant ainsi aux investisseurs privés potentiels, aura désormais besoin de crédits suffisamment importants, que les contraintes de gestion de l’UMOA ne pouvaient permettre à cette dernière de lui fournir. Ceci implique donc la mise en œuvre d’une politique monétaire proprement nationale.

Malgré l’invitation dans les discours politiques à la prudence qu’exige le maniement de l’instrument monétaire, la gestion de la monnaie nationale a eu des caractéristiques d’autant plus inflationnistes que le Mali ne disposait d’aucune ressource capable de garantir ses émissions monétaires en vue de satisfaire ses besoins du moment. Ce qui dans une certaine mesure, pouvait avoir le même effet que celui découlant du recours à la planche à billet pour solutionner les problèmes nés de la disproportion entre les besoins énormes et les moyens limités dont dispose le pays.

S’agissant du système clearing avec des pays de l’est, qui venait ainsi en appui au manque de devises extérieures, ce système semblait du reste au désavantage du Mali au regard de la contre valeur des biens échangés (produits manufacturés de consommation contre des matières première de base).

Ce système lui aussi a très vite atteint ses plafonds. Les échanges du Mali se sont en effet considérablement réduits avec l’extérieur en général et avec ses voisins de la zone franc en particulier et même relativement avec ceux en dehors comme ses partenaires de l’Union Ghana- Guinée- Mali, avec lesquels les relations commerciales avaient connu cependant une période faste.

En proie à de multiples difficultés économiques, le Mali finira par parapher le projet de création de l’UMOA en Mars 1962, même si un peu plus tard le 30 Juin 1962, l’Assemblée

nationale vota la création du Franc Malien (FM), mettant ainsi fin à une longue période d’hésitation.

b- Les conséquences de la création du Franc Malien et les interprétations faites de ces conséquences par les maliens :

Appartenir à une union monétaire de genre UMOA comporte certes des avantages. Mais force est de reconnaître que ces avantages ne pouvaient être perçus que comme des désavantages pour le Mali en construction socialiste à l’époque, où ses besoins monétaires sont immenses et pressants. En effet, pour l’ensemble des pays de l’Union, il s’agissait de défendre :

-le souci d’intégration dans le degré du système de zone monétaire ;

-la communauté de monnaie circulant dans les Etats, suivant les mêmes règles d’émission et d’octroi de crédit, toutes choses qui ne répondaient pas aux objectifs politiques et économiques du Mali de l’époque ;

-l’existence d’union monétaire permettant enfin aux Etats membres de pallier les difficultés d’équilibrer leurs paiements internationaux en achetant le maximum de biens et de services. Ceci aurait sans doute permis au Mali de combler ses déficits s’il n’avait pas auparavant trop miser sur le succès des échanges clearing.

L’une des principales conséquences de la création du Franc Malien a été la prise contre le Mali

par les Etats membres de l’UMOA des mesures conservatrices qui lui ont été assez préjudiciables, parce qu’ayant contribué à déprécier la monnaie malienne.

Ces mesures ont été interprétées par les Maliens comme des corrections infligées indirectement par la France au Mali à cause de sa désobéissance à l’ordre établi. Ce qui a justifié aux yeux de certains, les purges sévères qui ont suivi, à l’endroit de commerçants et opposants politiques supposés être à la solde de la France. Le durcissement et la radicalisation progressive du régime qui en ont résulté se sont accompagnés de difficultés économiques et financières de plus en plus prononcées.

Le résultat de ces tensions a été une diminution drastique des exportations et l’augmentation des avances non remboursables de la Banque Centrale au trésor et du coup (F. Constantin et C. Coulon), les crédits à l’économie passent entre 1962 et 1964 de 7 à 15 milliards et la circulation fiduciaire de 8 à 12 milliards, ceci entraînant une dégradation des échanges et provoquant un endettement extérieur de plus en plus grave.

Les avoirs extérieurs tombent entre 1962 et 1964 de + 1 milliard à – 3millards. Le recours au FMI devient alors inévitable et la situation ne faisait qu’empirer, rendant ainsi décevant les accords de clearing qui tombent en 1964 à – 2,652 milliards.

Tout semble bloqué et Modibo KEITA décide de tenter des négociations avec la France et obtenir au prix de beaucoup de difficultés, l’ouverture du compte d’opération auprès du trésor français. Les accords du 15 Février 1967 prévoyaient :

-une période transitoire de mise en ordre des structures économiques, monétaires et financières du pays ;

-une période de coopération bilatérale Franco – malienne qui connaîtra la gestion paritaire de l’Institut d’Emission avec la garantie de la France au FM.

Au cours de cette période préparatoire, le FM sera dévalué de 50% le 6 Mai 1967. Ce qui fera insinuer par les opposants au régime que cette dévaluation ainsi que d’autres mesures drastiques étaient des sanctions infligées au Mali par la France pour donner l’exemple et supprimer ainsi toute velléité de la part d’autres Etats.

Les nouveaux accords monétaires signés le 20 Décembre 1967 consacrèrent ainsi la création d’un Institut d’Emission Franco – malien à la place de la Banque Centrale d’alors, la libre convertibilité du FM et la poursuite du processus d’intégration du Mali à l’UMOA.

L’on s’est souvent demandé si les difficultés rencontrées par le Mali pour parvenir à cette réintégration n’étaient pas le résultat d’une rupture supposée consommée entre le Mali et la France. En fait, la réalité était tout autre puisque l’analyse des dispositions ne permet pas de conclure à une vraie rupture.

En effet, le Mali, tout en reconnaissant la nécessité d’un réaménagement indispensable de ses rapports avec l’ensemble de la zone franc, a en même temps réaffirmé le principe de son appartenance à cette zone  » je voudrais faire remarquer en passant que notre maintien dans la zone franc, sous réserve de ces adaptations, n’est pas incompatible avec notre souveraineté monétaire « .

Nonobstant ce départ, le Mali, de la voix de ses dirigeants, s’engage à maintenir, voire à renforcer ses courants d’échange traditionnels avec singulièrement les Etats Ouest Africains et avec la France, auxquels il se sent lié par de multiples liens de solidarité, forgés au cours de longues années de lutte et de sacrifices communs que l’histoire, tout comme la géographie et mieux encore l’Unité Africaine commandent de préserver et de consolider.

Lamine SIDIBE

L’Indépendant du 30 Juillet 2010.