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Nous étions le 24 février. Le soleil déclinait déjà vers l’horizon. Des centaines de Sotrama et des milliers de voitures s’échappaient du centre-ville pour déverser leurs cargaisons humaines dans les différents quartiers périphériques.
Malgré une journée harassante, certains s’apprêtaient à fêter dignement le samedi soir.

Les jeunes Salif D et Mohamed B appartiennent à la famille Diarra. Le premier est le fils de la deuxième épouse du chef de famille. Le second est le petit frère de la première épouse. Ils prenaient du thé à l’ombre d’une maison en chantier, non loin de leur famille. Un appareil à musique déversait des décibels au grand bonheur des membres du « grin ». Le groupe discutait de tout et de rien dans une atmosphère des plus enjouées. Les garçons comme tous leurs semblables discutaient d’affaires de coeur ou d’aventures galantes. Et tout le monde s’efforçait de tirer des leçons universelles des amourettes ainsi contées.

Femme ou Djinn ?

bel.jpgAprès le premier verre de thé et au début d’une nouvelle cassette, une jeune fille, belle à couper le souffle selon les témoignages recueillis plus tard au 10è arrondissement, descendit la rue en direction du groupe de jeunes. Les membres du « grin » retinrent leur respiration à la vue de la superbe créature. Comme subjugués par un charme surnaturel, tous les membres du « grin » restèrent bouche bée, le regard scotché sur la demoiselle. Mais l’inoubliable perle de beauté ne se souciait visiblement pas des ravages que son passage provoquait. Elle ne se doutait pas non plus du drame qui se nouerait quelques heures plus tard, dans son sillage.

Quand le « canon » parvint à la hauteur de ses admirateurs, elle leur jeta négligemment et d’une voie suave un petit « aw ni wula » (bonsoir) qui fit fondre les coeurs. Chacun crut que le salut lui était adressé à lui tout seul. Tous les regards suivirent l’être féerique qui flottait sur l’asphalte et disparut au tournant suivant. Les amis sortirent de leur transe et les commentaires commencèrent à fuser. Mohamed B jura par tous les fétiches de son pays que la fille lui avait fait au passage un clin d’œil. Salif D, qui a le même âge que Mohamed (22 ans), « mangea la terre », comme l’aurait dit le célèbre humoriste camerounais Jean Miché Kankan. Il assura que la demoiselle lui avait adressé un signe amical du doigt pour lui dire qu’elle reviendrait plus tard pour le voir.

Entre les deux jeunes gens de la famille Diarra s’engagea alors une discussion qui gagna peu à peu en intensité. A la longue, des injures fusèrent. Mohamed B laissa entendre que Salif D n’avait pas de respect pour lui, son oncle. Salif rétorqua qu’il n’avait pas à respecter un oncle qui courtise ses copines en son absence. Les autres jeunes du groupe tentèrent de calmer les ardeurs des deux garçons.

bel1.jpgLe silence se fit. Les amis du « grin » crurent avoir réussi à ramener le « petit » oncle et son neveu à la raison. Un moment plus tard, Mohamed décida de s’en aller sans mot dire. Après son départ, Salif se mit à raconter aux autres comment, chaque fois qu’il se faisait une nouvelle copine, son oncle Mohamed B s’arrangeait pour gâcher « ses affaires ». Il précisa que celui-ci ne ménageait aucun effort pour créer la brouille entre lui et ses copines. Quand Salif eut terminé ses explications, le groupe décida de lever le « grin ». Le soleil s’apprêtait à se coucher. Les fidèles commençaient à faire les ablutions pour aller à la mosquée.

Du sang partout

Le groupe rassembla les chaises et les déposa dans la famille où siège le « grin ». Ensemble, Salif et ses amis se dirigèrent vers l’endroit où ils avaient l’habitude de rencontrer d’autres copains la nuit. Ils avaient à peine parcouru 200 m quand ils croisèrent Mohamed B. Il était toujours furieux contre son neveu. Le groupe l’invita à le rejoindre mais Mohamed qui en avait gros sur le cœur, ne répondit pas. Il fonça à la surprise générale sur Salif qu’il poignarda au bas-ventre avec un couteau qu’il cachait dans les replis de son vêtement.

La victime reçut le coup juste à la jonction de l’aine et de la cuisse droite. Il cria « il m’a tué » avant de s’effondrer. Le sang giclait par la large plaie provoquée par la lame. Son forfait accompli, Mohamed jeta le couteau par terre et prit ses jambes à son cou. Les amis de Salif le prirent en chasse. Mais le jeune homme courait comme un vrai lévrier. En quelques secondes, profitant de la pénombre du crépuscule, il disparut de la vue de ses poursuivants.

Ceux-ci revinrent auprès de Salif déjà très affaibli par une perte abondante de sang. La famille du blessé fut avertie alors qu’un émissaire courait alerter les policiers du 10è arrondissement. Une fois sur les lieux, les hommes du commissaire Mady Fofana réalisèrent au premier coup d’oeil la gravité de la blessure et firent appel au service de la Protection civile. Le blessé fut évacué au centre de santé communautaire de Niamakoro où il rendra l’âme peu après son admission.

Les recherches entreprises pour mettre la main sur le tueur n’ont encore rien donné. Le criminel se serait réfugié, selon des renseignements de la police, dans une ville de l’intérieur. Les parents de la victime n’ont pas porté plainte parce que les deux protagonistes appartiennent à la même famille. Mais cette absence de plainte n’empêchera nullement le procureur Fomba du tribunal de première instance de la Commune VI de poursuivre Mohamed B pour homicide volontaire. Car tous les faits prouvent qu’il a prémédité son acte.

G. A. DICKO | Essor

20 mars 07