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Vieille terre d’histoire et de culture, mais aussi terre du mythe et de la légende, le Mali (ex-soudan français) est situé au cœur de ce que les anciens appelaient le Bafour, zone couvrant toute l’Afrique Occidentale, par opposition au Darfour, zone correspondant à l’Afrique Orientale.

Est-ce à dire que les Anciens connaissent la géographie ? Certes oui, mais à leur manière. C’était ce que nous pourrions appeler une «géographie occulte» où les formes, les lieux et les phénomènes naturels, très finement observés et recensés, se rattachaient à un monde secret de forces et de significations où tout était lié.

C’était la géographie du visible et de l’invisible, tout en un. Ces connaissances s’exprimaient le plus souvent à travers le langage symbolique des mythes. Beaucoup sont parvenus jusqu’à nous. Il nous appartient de les décoder pour en découvrir les richesses.

Je citerais un exemple concret. Au début de ce siècle, l’ingénieur Béline, alors directeur des services agricoles du «Haut- Sénégal- Niger» (actuel Mali), se livra à des recherches en vue de mettre en valeur le cours moyen du Niger.

Soucieux de ne négliger aucun élément susceptible de l’aider à réaliser son projet, il eut l’intelligence de se mettre à l’écoute de tous les récits traditionnels, mythes et légendes concernant les cours d’eau de cette région.

C’est ainsi qu’il découvrit le périple légendaire de Tianaba, le Python mythique des Peul, divinité protectrice du bétail, connu dans le Mandé sous le nom de Ninki nanka et chez les Marka sous le nom de Bida.

Après avoir recensé tous les noms des villages ou lieux de campement où le python mythique se serait arrêté au cours de son long voyage, Béline eut la surprise de découvrir que le tracé de ce cheminement révélait très exactement l’ancien lit du Niger.

Il s’en inspira pour réaliser le tracé du «canal du sahel» qui va de Kirango vers Molodo. Voilà un bel exemple d’utilisation intelligente des connaissances transmises par les anciens à travers le langage du mythe.

La configuration des lieux ne leur était pas non plus inconnue. Ainsi la tradition veut-elle qu’au cœur du Bafour, c’est-à-dire dans le Mali actuel, soit enclose une «bosse de chameau», véritable réservoir des principales richesses du pays.

Cette «bosse de chameau, c’était la courbe formée par le cours moyen du Niger : ce que nous appelons aujourd’hui la «Boucle du Niger».

On distinguait la «grande bosse», territoire délimité par la courbe du fleuve au-dessus d’une ligne horizontale idéale allant de Bamako, à l’ouest, à Boumba (territoire du Niger), à l’est, puis le «sommet de la bosse», se situant au-dessus d’une ligne allant de Nioro, à l’Ouest, à Labbézanga, à l’est, en passant par Nara, Nampala, Gourao et Asongo.

Les territoires contenus dans cette «bosse» ont toujours été, en effet, les plus riches du pays en culture, en élevage, en pêche et en chasse. A la faune extrêmement riche et diversifiée, s’ajoutaient les produits cultivés très variés et d’une grande finesse.

On n’y comptait pas moins de 25 produits de cueillette capables de faire vivre l’homme. Par ailleurs, l’artisanat traditionnel y était particulièrement développé : masques, statuettes, couvertures de laine tissée, broderie, poterie, travail du cuir, etc.

Encore aujourd’hui, bien que moins généreuse en raison de la baisse générale du niveau des eaux, cette région demeure l’une des plus riches du pays.

Toute cette région était considérée comme le cœur du pays et, à vrai dire, comme le cœur même de tout le Bafour. Pourquoi ?

La géographie traditionnelle divisait le Bafour en trois bandes territoriales distinctes se succédant du nord au sud et s’étirant chacune d’ouest en est : le nord (zone sahélienne), le sud (zone de forêt) et la zone médiane (zone de savane), dont le cœur était le Mali actuel.

Comme les anciens l’avaient observé, les caractéristiques respectives de la zone du nord et de la zone du sud sont exactement inverses les unes des autres. Loin d’y voir une opposition, ils y voyaient une complémentarité.

Quant à la zone médiane, qui réalisait la symbiose des deux, elle était traditionnellement le lieu de rencontre et de réunion des courants venus du nord comme du sud.

Pour illustrer cette théorie, citons quelques exemples :
Au fur et mesure que l’on monte vers le nord, la végétation diminue de taille et décroît en densité jusqu’à disparaître complètement. Le seul arbre de cette zone est le palmier dattier dont la taille est élancée. Encore faut-il que les hommes le plantent et le cultivent afin de constituer des oasis et se ménager des lieux d’habitation.

Au contraire, au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la zone du sud, la végétation devient de plus en plus dense et les arbres sont de plus en plus hauts. Le palmier, lui, y est presque nain et au lieu de produire des dattes sucrées, il produit de l’huile. Pour ménager des lieux d’habitation, les hommes sont contraints non de planter, mais d’abattre les arbres.

Si la taille de la végétation diminue lorsqu’on monte vers le nord, en revanche, celle des hommes y augmente progressivement jusqu’à atteindre la taille élancée des Touareg. A l’inverse, au fur et à mesure que l’on s’enfonce dans la forêt et que les arbres prennent plus de force et de hauteur, les hommes sont comme écrasés par eux , leur tête tend à s’aplatir et leur taille à diminuer, jusqu’à atteindre celle des Pygmées.

Le teint s’éclaircit en allant vers le nord, il fonce en allant vers le sud.

L’homme du sud est silencieux, presque taciturne, et lorsqu’il parle il n’élève pas la voix. Sa vision étant limitée à quelques mètres en raison de l’exubérance de la végétation, il est d’un naturel méfiant car le danger peut surgir de n’importe où. Aussi n a’accorde-t-il que difficilement son amitié, mais lorsqu’il la donne, il se confond avec son ami.

L’homme du nord, lui vit dans un horizon largement dégagé où il peut voir venir le danger de très loin et s’y préparer. Aussi n’est-il pas méfiant de nature et parle-t-il haut et fort, frisant parfois l’exubérance. Il est prompt à donner son amitié, mais il peut la retirer aussi vite qu’il la donne.

A suivre

11 juin 2007.