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La tenue des législatives complémentaires en Centrafrique, n’était pas gagnée d’avance, si l’on considère l’insécurité qui prévaut dans certaines localités et les intimidations des groupes rebelles, auxquelles s’ajoute le contexte sanitaire. De quoi faire monter la peur chez les populations, surtout que certains rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), avaient menacé d’amputer les mains ou les jambes à ceux qui iraient au scrutin. Il fallait donc retenir son souffle et souhaiter que le déroulement du scrutin ne replonge pas le pays dans le chaos. Entre partisans de la paix et de l’ordre constitutionnel d’un côté, et guerriers impénitents à la solde de François Bozizé ou de ses ouailles de l’autre, il fallait choisir son camp. Malgré le peu d’engouement par endroits, selon les observateurs du Réseau arc-en-ciel, le scrutin se serait déroulé, pour l’essentiel, sans escarmouches. Qu’est-ce qui a permis à Faustin Archange Touadéra, de gagner le pari de l’organisation des législatives, dans les circonscriptions concernées ? La tâche était d’autant plus difficile que ces circonscriptions étaient sous le contrôle des groupes armés, dans le Nord-Ouest et le Centre du pays. A cette question, retenons les trois réponses plausibles. 

Touadéra a fait tout ce qui est en son pouvoir, pour la bonne sécurisation du scrutin

D’abord, rappelons que lors de la présidentielle et du premier tour des législatives du 27 décembre dernier, seul un électeur sur trois n’avait pu s’acquitter de son droit de vote pour des raisons d’insécurité. Depuis la double-attaque sur la capitale, en mi-janvier, le pouvoir de Touadéra a renforcé ses positions dans le pays à l’effet de contrer la menace des groupes armés. Pour ce faire, des centaines de paramilitaires russes et rwandais ont été mis à contribution. Dans cet élan, les rebelles qui occupaient alors, plus des deux tiers du pays, depuis la guerre civile en 2013, ont été repoussés, contraints de se replier dans des positions qui minimisent, pour le moment, leur menace, c’est-à-dire le long de certains grands axes routiers et dans certaines campagnes. C’est à ce prix que le calme est revenu dans les rues de Bangui, permettant ainsi au scrutin de se dérouler paisiblement.  Ensuite, retenons que le président Touadéra a fait tout ce qui est en son pouvoir, pour la bonne sécurisation du scrutin, en usant, cette fois-ci, d’une « fine stratégie ». Il ne s’est pas agi de déployer à titre dissuasif, le maximum de forces centrafricaines dans les bureaux de vote. La stratégie a plutôt consisté à alléger le dispositif sécuritaire, par rapport au scrutin du 27 décembre. Cela a sans doute eu pour effet, dans un premier temps, de rassurer les populations, afin qu’elles sortent plus nombreuses pour voter, pour la plupart dans la bonne humeur.  Dans un second temps, on peut soutenir avec certains analystes, qu’une présence trop écrasante des forces de l’ordre, dans certaines circonstances sécuritaires marquées par une extrême délicatesse, pouvait engendrer plutôt l’effet contraire attendu, à savoir, dans ce cas d’espèce, un risque plus accru de la riposte des groupes armés.

Un cadeau empoisonné ?

Enfin, le rôle récemment joué par l’Eglise catholique centrafricaine depuis le mois de janvier 2021, dans le sens de faire baisser les tensions parmi les populations et les belligérants, n’est pas à négliger.  En effet, les évêques du pays avaient diffusé un message de paix, invitant les fils et les filles de la Centrafrique, à cultiver la vertu du dialogue. Cet appel à la paix a peut-être porté ses fruits. Car, en général, l’Eglise-famille centrafricaine est l’une des institutions les plus respectées dans ce pays où la guerre civile sévit depuis huit ans, plongeant le pays dans un stress alimentaire plus accru, tout en provoquant des milliers  de déplacés. Cela dit, ce n’est malheureusement pas la fin des tourments pour Touadéra, même si la nouvelle Assemblée nationale est supposée désormais légalement constituée, avec la majorité des sièges de députés à son avantage. Un grand défi vient d’être relevé, certes, puisque le pays rentrera dans un ordre constitutionnel, avec l’installation de la nouvelle législature, d’ici le 3 mai prochain, comme l’exige la Constitution. Cependant, la victoire du président Touadéra n’est-elle pas comme un cadeau empoisonné ?  Comment, en effet, gérer un pays dont l’armée mal formée et peu équipée, n’est pas en mesure d’assurer la sécurité des populations et des institutions ? Est-il souhaitable que la RCA continue de confier l’essentiel de sa souveraineté nationale à des forces extérieures ? Il est honnête d’admettre que sans cette présence des forces envoyées par Moscou et Kigali, à la rescousse du président Touadéra, la situation sécuritaire serait, en ce moment, ingérable. Mais, il y a un hic ! Car, l’homme au visage sévère de Moscou n’est pas un enfant de chœur. L’homme mince de Kigali non plus. Tant et si bien que la présence de leurs forces pourrait se terminer par un jeu d’intérêts géopolitiquement contradictoires, qui finira par mettre à mal, à moyen ou long terme, les relations qui existent entre les pays concernés. C’est pourquoi, l’un des premiers défis pour Touadéra, devra être la restructuration de l’armée, dans le sens de son autonomisation. 

« Le Pays »