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AJCRM6.jpgDans notre parution du 27 juin dernier, nous relations à nos lecteurs l’affaire du vol des bœufs dont avait été victime un important responsable du pays. Le délit avait été commis par une famille de bergers qui s’était spécialisée dans l’enlèvement et l’abattage du bétail se trouvant dans les fermes environnantes de Bamako. Aujourd’hui, c’est un autre proche de la même famille qui est le héros de notre histoire. Youssouf Sidibé n’est pas boucher, ni même berger. Il exerce la profession d’intermédiaire dans la vente des animaux. L’homme est bien connu dans les différents marchés de bétail de la capitale, mais plus particulièrement au niveau des bouchers qu’il garantit auprès des vendeurs d’animaux. Il y a quatre mois, il s’était rendu chez un certain Oumar Diallo à qui il avait pris un bœuf négocié à 145.000 F. Cette somme devait être payée dans un délai d’une semaine. Mais après avoir conclu cette transaction, Sidibé s’était évanoui dans la nature au grand dam d’un partenaire qui lui avait fait aveuglément confiance.

Toutes les recherches entreprises par Diallo pour retrouver son indélicat débiteur s’avérèrent vaines. Même les voyants les plus réputés que le créancier était allé consulter lui prédirent qu’il ne lui serait pas facile de retrouver son homme. Malgré cette prédiction, Oumar Diallo s’était refusé à baisser les bras et il gardait en lui l’espoir secret de tomber un beau matin sur son homme. Diallo changea tout de même de méthode d’investigation. Lui qui dans la traque de son voleur s’était montré partout choisit de garder désormais un profil bas. Et surtout il mit fin à une maladresse que dans sa fougue il avait commise : il cessa d’interroger les anciens compagnons de son homme. Il s’était rendu compte un peu tard que ce faisant, il mettait lui-même en alerte son débiteur et permettait à ce dernier de s’éloigner des zones dangereuses.

AGDBWP.jpgLes jours passèrent donc. Et l’incroyable finit par se produire. Dans la journée du lundi dernier, Oumar Diallo qui se rendait à Senou eut l’œil attiré par un spectacle insolite. Alors qu’il venait juste de dépasser le rond-point des dépôts de l’Office national des produits pétroliers (ONAP), il vit entre les arbres un homme qui semblait très occupé à dépecer un taurillon. Quelque chose dans la silhouette de l’homme paraissait familier à Diallo. Ce dernier voulut en avoir le cœur net. Il arrêta donc sa voiture au bord de la route et en descendit pour se diriger vers le mystérieux chevillard. Lorsqu’il fut assez près de ce dernier, il l’interpella et lui demanda à qui appartenait la bête. Lorsque l’homme tourna la tête pour lui répondre, Diallo eut l’immense surprise de reconnaître Youssouf, son débiteur.

Ce dernier le reconnut également et pendant quelques secondes, Oumar sentit son interlocuteur tiraillé entre deux attitudes contraires : fuir en laissant derrière lui la bête qu’il était en train de dépecer ; ou alors bluffer celui qui l’interpellait en ignorant sa question et faisant semblant de ne pas le reconnaître. Oumar, lui, ne nourrissait aucune hésitation. Il était déterminé à liquider ce jour là le litige qui l’opposait à l’homme. Il appela donc ce dernier par son nom et d’une voix glacée lui demanda pourquoi il avait disparu sans laisser trace. Youssouf se lança dans une explication tirée par les cheveux. Il jura par tous les saints qu’il avait été longtemps malade et qu’il n’avait pas pu entrer en contact avec Diallo pour lui donner les raisons de son absence parce qu’il ne possédait pas de téléphone.

Oumar écoutait sans même chercher à cacher sa colère le bla-bla sans tête, ni queue de Youssouf Sidibé. Il voyait que l’homme lui-même avait du mal à mettre un peu de conviction dans ses mensonges. Cela se reflétait dans son regard fuyant et dans un certain énervement qui rendait ses gestes saccadés. Oumar finit par interrompre brutalement son débiteur et revint à sa première question : à qui appartenait l’animal qu’il venait de tuer ? Youssouf fut à nouveau pris de court et garda le silence pendant un long moment avant de murmurer sans aucune conviction que la bête était à lui. Il affirma qu’il avait acheté le taurillon la veille et l’avait abattu il y a peu pour aller en livrer la viande à un de ses amis bouchers.

Pendant qu’il donnait cette explication peu convaincante à Oumar Diallo, une voiture qui passait sur la route s’arrêta brusquement. En sortit un homme visiblement énervé. Il s’appelait Amady Barry et possédait un petit troupeau de bovins installé dans les environs. Les vols de bétail étaient fréquents dans la zone et en tant que propriétaire de bêtes, Amady faisait attention à toutes les scènes suspectes autour d’un bœuf. La présence de deux hommes autour de la carcasse à moitié dépecée d’un taurillon l’avait intrigué et il venait donc aux informations. Mais Amady ne s’attendait certainement à ce qu’il allait découvrir : le taurillon abattu par Youssouf était une de ses bêtes.

Sans chercher à comprendre, le nouveau venu s’en prit violemment aux deux hommes. Oumar qui avait compris sa méprise le calma, lui expliqua que lui aussi se trouvait là par pur hasard et lui relata en détails son contentieux avec Youssouf. Barry appela alors le 10e Arrondissement qui envoya immédiatement sur les lieux une équipe conduite par l’inspecteur Maky Sissoko. Le voleur fut acheminé au commissariat où Oumar porta plainte contre lui pour abus de confiance.

Les enquêteurs n’eurent aucune peine à reconstituer le fil des événements qui avaient conduit à l’abattage du taurillon. Le troupeau de Amady avait été sorti tôt de son parc pour être amené au pâturage. En cours de route, les animaux avaient été effrayés par le passage d’un gros porteur et le taurillon avait fui loin du reste du troupeau. Youssouf Sidibé qui rôdait par là l’avait remarqué et n’avait pas hésité à l’éloigner davantage pour ensuite lui couper les jarrets avec un gros coupe-coupe qu’il détenait en permanence sur lui. Ensuite il avait égorgé la bête dont il se proposait de vendre la viande à un boucher qui lui servait de receleur. Malheureusement pour lui, le hasard a mis sur sa route, l’un après l’autre, un créancier et le propriétaire de la bête.

Youssouf Sidibé pris en flagrant délit a été déféré hier par le commissaire divisionnaire Mady Fofana au parquet de la Commune VI. Il pourra plus tard raconter à ses codétenus l’incroyable malchance qui l’a fait tomber en l’espace d’une demi-heure d’abord entre les mains d’un créancier à qui il avait échappé depuis un bon trimestre ; puis dans les griffes de l’homme dont il avait égorgé le taurillon. L’hivernage sourit traditionnellement aux voleurs. Mais il peut ménager à certains d’entre eux des journées particulièrement inconfortables.

G. A. DICKO

Essor du 17 juillet 2008