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Dans une interview exclusive qu’il nous a accordée au sujet de l’aide à la presse, Saouti Haïdara témoigne, sans complexe et sans détour. Le directeur de publication du Quotidien « L’Indépendant » affirme avoir lutté pour l’institution de cette aide, qui devrait, dans son entendement, contribuer à l’émergence de véritables entreprises de presse au Mali.

Mais, il dit n’avoir pas été suivi ni dans l’esprit qu’il donnait au principe, ni dans l’application des critères, eux-mêmes faussés dès leur conception. Bref, l’homme est très déçu et a décidé de se retirer de la « compétition » depuis quatre ans maintenant. Ici, il en donne les raisons, il dénonce, il accuse, il propose.

L’Aube : Monsieur le directeur, qu’est-ce que vous pensez du principe de l’institution de l’aide à la presse au Mali ?

Saouti Haïdara : Pour le principe, l’aide à la presse est une très bonne chose. Je suis de ceux qui se sont battus, au début des années 1990, pour que l’Etat malien puisse attribuer une aide à la presse, à l’instar des pays comme la France, le Sénégal, le Maroc. Et au bout de quelques années d’instances démarches auprès des pouvoirs publics, on est arrivé à l’institution de cette aide. Il faut dire, que dès le début, le montant était malheureusement dérisoire, avec 200 millions de FCFA, pour non seulement la presse publique, c’est-à-dire l’AMAP et l’ORTM, mais aussi l’ensemble des titres de la presse privée qui sont autour d’une quarantaine et les radios privées qui sont plus de cent. Si vous multipliez ces 200 millions par le nombre des organes existants, les gens se retrouvent avec des broutilles.

Le problème, c’est que, dans mon entendement, les organes d’Etat que sont l’AMAP et l’ORTM ne devraient pas émarger sur ces 200 millions. Parce que l’AMAP, donc l’Essor, le Quotidien gouvernemental, bénéficie déjà auprès de l’Etat, d’une aide de près d’un milliard de francs CFA. Il y a les locaux, les salaires, les véhicules, l’imprimerie etc. L’ORTM, de son côté, dispose d’un budget de plus de 6 (six) milliards, essentiellement financé par l’Etat malien. Donc, les 200 millions devraient être exclusivement attribués à la presse privée.


Comment étaient partagés ces 200 millions?

A ce niveau même, il y a de sérieux problèmes ; c’est que, dans un premier temps, on s’est mis à distribuer ces 200 millions en dehors de tout critère. Ce sont les organisations professionnelles, en l’occurrence l’Association des éditeurs de la presse privée, l’ASSEP, qui se réunissaient pour dire voilà, on va donner un forfait de 10 millions, à l’Amap, un forfait de 10 millions à ORTM sur les 200 millions ; il reste 180 millions. On débloque encore, arbitrairement, 30 millions, soit disant pour la formation des journalistes.

Cette somme est logée à la Maison de la presse, qui la gère en dehors de tout programme budget. Il faut que la Maison de la presse présente un programme d’activités et évalue ce programme. Les 150 millions restants sont divisés en deux parties : une partie, c’est à dire 75 millions, est affectée à l’URTEL, qui est l’organisation professionnelle des radios et télévisions privées, l’autre, aux journaux privés ; c’est dérisoire.

Donc, on s’est battu pour normaliser, c’est-à-dire dégager des critères pour que l’on sache qui peut avoir droit à l’aide publique à la presse et qui ne peut pas avoir droit à cette aide. Parce que là, il suffit d’avoir un titre pour automatiquement accéder à l’aide à la presse, peu importe le tirage de ce journal, peu importe son audience, sa qualité, peu importe de savoir si ce journal supporte des charges salariales, fiscales ou sociales au niveau de l’INPS. Il n’y a pas de critère. Arbitrairement, on décidait que les quotidiens ont tant de millions, les mensuels ont tant de millions, même les journaux qui ne paraissent qu’une fois par an avaient quelque chose.

C’est comme ça de 1996 jusqu’en juillet 2003, lorsque enfin, le président de la République a pris un décret pour dire que l’aide publique à la presse sera attribuée sur la base des critères bien définis. Ces critères, c’est quoi ? C’est que les organes de presse doivent avoir une existence juridique, donc, en plus du récépissé, être organisé en société, quelle que soit sa forme : GIE, Société à responsabilité limitée, Société à non collectif, Société anonyme. Il faut ensuite que l’organe de presse embauche régulièrement son personnel, c’est-à-dire que des journalistes qui travaillent dans les organes de presses doivent avoir des contrats en bonne et due forme.

Il ne suffit non plus d’embaucher les gens, amis il faut aussi les sécuriser à l’INPS, pour qu’en cas de maladie il puisse être pris en charge. Un autre critère, c’est qu’il faut payer les impôts. C’est pour encourager les organes de presse à se transformer en entreprise, à fonctionner comme les autres entreprises, à payer leurs impôts, à sécuriser leur personnel, donc à participer au développement économique, social et culturel du Mali, que ces critères ont été introduits.


Quel fut l’impact de ces critères ?

Malheureusement, qu’est qu’on a constaté, il y a eu un levée de bouclier contre ces critères, parce que la plupart des journaux au Mali évoluaient et évoluent encore de nos jours dans l’informel. C’est ainsi que le bureau de l’ASSEP a saisi le ministre de la communication pour dire que le décret du président de la République ne pourrait être appliqué à la lettre, sinon la plupart des organes de presse au Mali seraient obligés de mettre la clé sous la porte.

Personnellement, nous avons été victimes de la mauvaise application du décret présidentiel, notre organe de presse « L’Indépendant » a été évalué par la commission d’attribution de l’aide à la presse, comme l’organe qui a recueilli le maximum de points, donc on devrait me donner logiquement le maximum d’argent, on ne l’a pas fait.

On avait un dossier bien ficelé, en béton armé ; on était en règles vis-à-vis des impôts et de l’INPS. Nous avons, avec tous nos journalistes, des contrats de travail en bonne et due forme, validés par l’autorité publique qui s’occupe de garantir l’emploi aux travailleurs.

Ca n’a servi à rien, on a placé, au dessus de nous, « L’Essor » qui n’avait pas son dossier au complet, et qui de surcroît reçoit déjà un milliard. L’esprit, la philosophie du décret présidentiel, c’est d’amener les organes de presse à participer à la création de la richesse nationale, donc nous sortir de la marginalisation pour que nous puissions devenir des organes actifs du développement de notre pays.

Vous êtes donc pour l’application stricte des critères du gouvernement ?

Le décret lui-même a été faussé par les critères. Pourquoi, je vous disais tout à l’heure que l’un des critères, c’est l’existence de contrat en bonne et due forme pour les journalistes.
Malheureusement, j’observe que qu’un organe de presse ait 30 salariés ou 1 salarié, c’est le même nombre de points. Concrètement, à « L’Indépendant », nous avons 38 salariés parce qu’en plus des journalistes, nous avons une imprimerie, des ouvriers, des techniciens, des chauffeurs, des commerciaux, et des secrétaires ; c’est le plus grand employeur dans le secteur de la presse privée.

Et cela ne me donne aucun point supplémentaire par rapport à un journal qui n’a qu’un seul salarié immatriculé à l’INPS.

Au niveau de la fiscalité, c’est la même chose : que moi, je paye 3 millions par mois et qu’un autre paye 50 000 F CFA par mois, on a le même nombre de points, l’essentiel étant de payer les impôts.

Par rapport au tirage, il n’y a pas de différence dans les points entre les journaux qui tirent à 3 000, 4 000 ou 5 000 exemplaires et ceux qui tirent 500 exemplaires seulement.

Il faut modifier le contenu même des critères, qui, tels qu’ils existent actuellement et tels qu’ils sont appliquées n’aident pas les gens à s’améliorer, ne créent pas une saine stimulation entre les journaux ; donc, entre l’esprit du décret et la réalité de l’application de ce décret, il y a tout un océan.

Ce manque de rigueur dans l’application des critères fait que le secteur continu a attiré beaucoup de gens, comme le miel attire les mouches. Si tu as deux titres, tu as deux parts, donc les gens s’amusaient à multiplier leurs titres. Le décret présidentiel n’a strictement servi à rien, et c’est la raison pour laquelle, en ce qui nous concerne, depuis 4 ans, nous ne soumissionnons plus à l’aide à la presse ; ça ne nous intéresse pas.

Où va l’argent alors ? Qu’est-ce que vous proposez ?

Nous, notre combat ici, a toujours été, depuis sous le président Alpha Oumar Konaré jusqu’à ce jour, de dire que la meilleure formule n’est pas de distribuer de l’argent liquide aux journaux. Car il sera mal utilisé, il ne sera pas investi pour le développement des entreprises des organes de presse, mais cet argent est toujours utilisé par ceux qui le perçoivent, c’est-à-dire les directeurs de publication et il ne profite qu’à eux.

Ce qui nous donne raison, c’est l’état général de la presse aujourd’hui au Mali, c’est une presse qui ne se développe pas. Les titres se multiplient à l’infini et tant qu’on distribuera de l’argent sous cette forme, tous les 3 ou 4 mois, il y aura naissance de journaux, parce qu’au bout, il y a 500 000 F, 1 million ou 2 millions à gagner.

Notre combat consiste à dire qu’il faut plutôt acquérir des équipements collectifs pour l’ensemble de la profession. J’entends par équipements collectifs, une imprimerie, où les journaux pourraient se faire imprimer, plutôt que d’aller se faire égorger par des marchands de papiers, qui t’impriment à 300 000 F CFA, 400 000 F CFA, un journal vendu à 200 F ou 250 F.

Il faut aussi mettre en place une Centrale d’achat qui permettrait à tous les journaux d’acheter collectivement les papiers, les plaques, les films, l’encre, en somme, tout ce qui entre dans la fabrication des journaux. Quand on achète ensemble en grosse quantité sur le marché international, ça nous revient moins cher que si chacun se débrouillait pour aller acheter.

Donc en mettant en place une centrale d’achat pour acquérir collectivement les matériels et les produits d’impression, nous réduisons nos charges productives et, ce faisant, nous pouvons vendre le journal moins cher ; donc le rendre accessible au maximum de lecteurs. Du coût, notre lectorat va s’élargir, comme au Sénégal où les 2/3 des journaux sont vendus à 100 F alors qu’ici la moyenne des prix est de 250 F.

On a proposé aussi qu’on investisse l’aide à la presse dans un réseau de distribution des journaux au Mali, sinon la presse écrite malienne ne se développera jamais.
Au Mali, le journal est vendu où? Dans un tout petit périmètre autour de la grande poste de Bamako entre le ministère de l’éducation, et le reste du centre ville. Vous allez à Lafiabougou pour avoir un journal, vous ne l’aurez pas ; ne parlons pas de Kati, ou Baguineda. Si on veut se développer, faire des tirages de 30 000, 40 000 ou 50 000 exemplaires comme au Sénégal, en Côte d’Ivoire et même au Burkina, il faut qu’on mette bien en place une messagerie de la presse.

Ces propositions que nous avons formulées en son temps ont été rejetées, parce que malheureusement, l’ambition de la plupart des gens qui font de la presse aujourd’hui, ce n’est pas le développement de la presse, mais assurer le pain du jour. Les gens n’ont pas de projet, ni de vision, encore moins d’ambitions. L’Etat ne nous prendra jamais au sérieux. Le Burkina n’a pas plus de moyens que le Mali. Mais là bas, vous n’aviez pas plus de 10 organes qui bénéficient de l’aide à la presse et ils ont 800 millions contre 200 millions chez nous pour plus de 150 organes.

Cela pose le problème de l’indexation de l’aide à la presse au budget d’Etat à l’image du financement des partis politiques. Êtes-vous pour le principe ?

Indexation sur le budget d’Etat pour faire quoi ? Les gens vont faire quoi avec cet argent ? Il faut qu’il explique d’abord à l’Etat. On continue à donner de l’argent à n’importe quel titre qui naît. Nous allons nous retrouver avec 100, 200, 300, 400 journaux, mais qui ne tirent pas à plus de 200 exemplaires. Et, on va gaspiller l’argent des Maliens dans ça ? Moi, je ne suis pas d’accord.

C’est comme aujourd’hui, je suis entrain de me battre contre la façon dont on distribue l’argent public aux partis politiques qui ne le méritent pas.
Je pense que l’argent public ne doit pas être gaspillé. Voilà ma conception de la chose.

Réalisée par Sékou Tamboura

11 Février 2008.