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AAMYEF.jpgDomia empocha donc les 65.000 francs qu’il avait demandés pour s’acheter un nouveau téléphone, remercia chaleureusement son beau-frère et lui assura que dans les jours à venir la voiture promise lui serait livrée, l’argent emprunté lui serait restitué et qu’en outre il serait amplement récompensé de sa disponibilité. Le commerçant prit ensuite sa fiancée à témoin de tous les dépannages dont il avait bénéficié auprès de Karim. Il poussa même la reconnaissance plus loin en allant quérir deux vieux qui vivaient dans les parages et à qui il demanda d’être les messagers de sa gratitude envers un beau-frère qui non seulement lui avait fait connaître la femme la plus exemplaire qui soit, mais avait aussi réagi avec célérité et solidarité à son endroit au moment où il avait le plus besoin d’aide. Domia poussa les bons usages jusqu’au bout, puisque les deux sages eurent droit à un généreux « prix de colas » une fois qu’ils eurent terminé leur mission.

Le poison de la jalousie

Après leur départ, le grand fortuné s’entretint un long moment avec sa fiancée. Il lui expliqua qu’il lui fallait repartir en ville pour régler des affaires de la plus grande urgence et que cela lui prendrait un certain temps. « Mais je n’ai pas le choix, indiqua-t-il, il me faut impérativement terminer avec ces problèmes aujourd’hui« . Maïmouna lui demanda avec une certaine inquiétude si ces problèmes remettaient en cause leur programme de la soirée. Le couple avait en effet prévu de faire une nouvelle tournée des boîtes de nuit. Domia la rassura : il tiendrait parole, même s’il reviendrait certainement un peu tard. Puis il sortit.

La jeune dame prit donc son mal en patience et ne commença seulement à s’inquiéter qu’aux alentours de minuit. Elle se souvint alors que Domia lui avait confié le numéro de la nouvelle puce qu’il avait déjà achetée et qu’il se promettait d’installer dans le téléphone qu’il devait payer. Lorsque Maïmouna appela, elle eut la très mauvaise surprise de tomber sur une voix féminine. Mais elle réagit très vite et demanda à l’inconnue de lui passer Domia, son époux. A l’autre bout du fil, il y eut un petit silence étonné. Puis la dame répondit froidement qu’il y avait certainement erreur, car elle ne connaissait personne de ce nom là. Bien sûr, Maïmouna ne la crut pas et insista pour parler à son époux. Énervée par cette obstination, l’autre la pria de la laisser se rendormir, car elle ne connaissait et n’avait jamais connu de toute sa vie un Domia. Puis l’inconnue interrompit brutalement la conversation.

Complètement perturbée par la tournure des événements, la belle-sœur du taximan réveilla son logeur et lui fit part de son désarroi. Karim comprit que Maïmouna était torturée par le poison de la jalousie. Comme il tombait de sommeil, il essaya tant bien que mal de convaincre sa belle-sœur qu’il n’y avait rien de terrible dans cette affaire. « Domia, lui expliqua-t-il, ne t’aurait jamais donné un numéro de téléphone d’une dame pour te mettre dans l’embarras. A mon avis, c’est une de ses relations d’affaires qui doit le connaître sous un autre nom. Tranquillise-toi et va dormir. Demain, nous tirerons tout cela au clair« . Les explications du taximan ne satisfaisait pas du tout la jeune femme. Mais cette dernière sentit qu’elle n’allait rien tirer de plus de son beau-frère cette nuit là. Elle alla donc se recoucher. Mais avant de s’endormir et par acquit de conscience, elle appela encore deux fois au fameux numéro. Et tomba à chaque fois sur l’inconnue.

Quelque chose de grave

Inutile de dire que le lendemain, Maïmouna fut la première à se réveiller de toute la maison. Son premier geste fut de passer un nouvel appel au fameux numéro. Cette fois-ci, elle fut purement et simplement renvoyée au répondeur. La dame exaspérée par le harcèlement de la nuit passée avait éteint son appareil. Peu après, le taximan se leva à tour et vint voir sa belle-sœur, une fois achevée sa prière matinale. Lorsqu’il eut entendu Maïmouna lui confirmer que son fiancé n’était pas revenu de toute la nuit, il commença à s’inquiéter à son tour et à se dire que quelque chose de très grave avait dû se produire pour que Domia n’ait même pas pu donner de ses nouvelles.

Après le petit déjeuner, Karim au volant de son taxi fit le tour des différents hôpitaux, des commissariats de police et des brigades de gendarmerie de la capitale. Mais la recherche de son beau-frère s’avéra complètement infructueuse. Ce soir là, l’atmosphère fut des plus moroses chez les Samaké. Tout le monde était persuadé que quelque chose de déplaisant était survenu à Domia et qui empêchait ce dernier de donner signe de vie. Personne n’imaginait que l’homme ait choisi de disparaître pour ne plus avoir à faire avec sa « belle-famille« .

Des jours, puis des semaines passèrent. Le voile de la résignation était retombé sur tous les membres de la famille. Tous, sauf Maïmouna qui se souvint tout d’un coup que Karim avait accompagné son ami sur les chantiers de ce dernier et que elle-même s’était rendue sur l’un d’eux. Elle proposa à son beau-frère de refaire un tour sur les sites visités. Peut-être que là ils trouveraient une information utile. Karim trouva l’idée excellente et tous deux se mirent donc en route. Au premier chantier visité, le tandem tomba sur un ouvrier et lui demanda si le propriétaire des lieux était là. L’autre répondit par l’affirmative et amena les visiteurs à un homme de forte carrure et dont la barbe très fournie indiquait sans ambiguïté la confession wahhabite.

Satisfaction pour Maïmouna

Bombardé de question, l’inconnu indiqua qu’il ne connaissait aucun Domia. Maïmouna ne voulut pas se contenter de cette réponse. Avec véhémence, elle indiqua au Wahhabite que le chantier appartenait à son mari, Domia Sanogo. Elle affirma qu’elle était venue là avec lui à plusieurs reprises la nuit et que le gardien la connaissait bien. Son récit fit éclater de rire l’homme. Il se leva et alla prendre une grosse chemise de carton dans un chambre voisine. Il en fit voir le contenu au taximan et à sa belle-sœur. Dans la chemise se trouvaient des documents officiels qui indiquaient qu’aussi bien le terrain que la maison appartenait au Wahhabite. Ce dernier se fit alors raconter comment la jeune dame et le taximan avaient fait la connaissance du fameux Domia. Après avoir entendu le récit de ses visiteurs, le Wahhabite fit savoir aux deux qu’ils s’étaient fait flouer par un escroc. Un escroc plus habile que la moyenne. Mais escroc tout de même.

Karim et sa belle-sœur n’avaient plus qu’à s’en retourner chez eux et à espérer que le hasard les remettrait en présence de celui qui les avait si habilement trompés. Leur attente fut comblée la semaine dernière. Maïmouna était allée rendre visite à une amie qui logeait à Senou. Elle ne put s’empêcher d’évoquer la mésaventure qui leur était arrivée quelques mois plus tôt. Comme elle faisait la description de Domia Sanogo, l’amie dressa l’oreille. Brusquement, elle indiqua à Maïmouna que le portrait qu’elle faisait correspondait tout à fait à la description d’un homme qui vivait dans les parages et qui logeait dans une petite maison isolée, bâtie sur un terrain vague des alentours de Senou. Pour l’amie, ce qui avait de mieux à faire était d’alerter les policiers du quartier qui se chargerait de coincer l’intéressé.

Maïmouna se rua au poste de police de Senou et raconta son affaire par le menu au chef. Ce dernier alerta sa hiérarchie à Niamakoro et le commissaire divisionnaire Mady Fofana ordonna à l’inspecteur principal Maky Sissoko d’aller cueillir l’escroc dans sa tanière. Une équipe s’en fut donc encercler la piaule et quelques éléments firent irruption à l’intérieur. L’homme qui était en train de somnoler, se dressa d’un bond et profitant de l’effet de surprise se parvint à s’élancer hors de la chambre. Mais ce fut pour tomber directement sur les agents qui l’attendaient dehors. Ces derniers le saisirent sans ménagement et lui passèrent les menottes sous le regard particulièrement satisfait de Maïmouna. Celle-ci se montrait fière d’avoir retrouvé la piste de l’homme qui les avait honteusement abusés, son beau-frère et elle.
Conduit au commissariat et confronté à ses victimes, Domia reconnut ses méfaits. Il avait joué au flambeur tant qu’il avait des fonds et quand il s’était retrouvé désargenté, il s’était retourné pour exploiter vers Karim qui lui vouait une totale confiance. Domia devait être déféré au parquet hier. Il aura le temps de méditer sur les caprices du Destin qui l’a livré à ses victimes alors qu’il y avait moins d’une chance sur mille pour que celles-ci le retrouvent.

G. A. DICKO

L’Essor du 16 juillet 2008