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une-48.jpgL’homme est un taximan qui ne se plaint pas de son sort. Et pour cause. Il subvient plus que convenablement au besoin de sa petite famille. Au passage, il réussit quelques petites affaires qui arrondissent ses revenus et en font un homme envié parmi ses collègues. Pour Karim, tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes lorsque voilà plus d’un an, le hasard l’amena à rencontrer un certain Domia Sanogo, un client qu’il embarqua au niveau de l’aéroport de Bamako-Senou et qu’il ramena en ville. Le client était tiré à quatre épingles et donnait l’impression d’être un homme très aisé.

Sur le trajet, Domia entama une conversation animée avec le conducteur et avant la fin de la course les deux hommes avaient sympathisé au point d’échanger leurs adresses et leurs numéros de téléphone. Domia indiqua à son nouvel ami qu’une fois qu’il se serait bien établi, il passerait le voir à la maison. L’étranger se fit déposer devant un immeuble de bonne facture où il fut accueilli par des amis qui avaient l’air très heureux de revoir l’un des leurs, revenu de loin. Le conducteur eut même le privilège de se faire payer en euros et de recevoir un solide pourboire.

Comme un honneur

La rencontre était pratiquement sortie de l’esprit du chauffeur lorsqu’un jour Domia l’appela pour lui proposer qu’ils se rencontrent en un lieu bien précis de Bamako. « Je possède un immeuble dans la zone. Tu m’y retrouveras devant.« , indiqua l’étranger. Le chauffeur alla très vite chercher son nouvel ami. Ce dernier, après avoir vérifié que Karim n’avait pas d’autres engagements, lui proposa de faire un tour de Bamako afin de lui permettre de vérifier l’état d’avancement de ses différents chantiers.
Sur instructions de son passager, le taximan commença le périple par les quartiers périphériques de la capitale. Le véhicule passa devant plusieurs immeubles en chantier et Domia, à chaque fois, expliqua à Karim que le bâtiment lui appartenait. L’étranger mettait parfois pied à terre, allait échanger quelques mots avec les ouvriers et laissait à ceux-ci en partant un peu d’argent pour, disait-il, les encourager. Tout au long de cette tournée, Karim ne quittait pas son véhicule, se contentant d’admirer de loin les réalisations de celui qui l’appelait désormais « mon ami« .

A la fin de la journée, le passager se montra d’une générosité peu commune. La somme qu’il laissa au chauffeur équivalait au triple de ses recettes journalières. Domia demanda en outre à Karim de l’amener chez lui afin qu’il puisse faire connaissance avec les siens et leur rendre visite de temps en temps. Karim ne pouvait pas refuser ce qu’il considérait comme un honneur. Il conduisit son client à son domicile. Là, les deux amis partagèrent un copieux repas préparé par Maïmouna Traoré, la belle-sœur de Karim. Après le dîner, Domia Sanogo prit congés de ses hôtes. Mais il refusa de se faire transporter par son ami. Il emprunta un autre taxi pour se rendre à Sénou où il affirmait avoir une maison en chantier.

Au cours des mois qui suivirent, les relations entre les deux hommes allaient en se renforçant. Il ne se passait pas de semaine sans que le tandem ne se retrouve quelque part pour le seul plaisir de se voir et de bavarder. Un jour, Domia Sanogo indiqua à Karim que vu la qualité de leurs relations, il ne voulait plus avoir un quelconque secret pour lui. Il indiqua donc au taximan qu’il était commerçant de profession et installé à Abidjan. Mais une partie de ses activités, précisa-t-il, était délocalisée à Dakar où il était propriétaire d’une dizaine de camions remorques.

une-47.jpgDomia ne cacha pas à son ami qu’il était un homme relativement fortuné. Outre sa flottille de camions sénégalais, il possédait à Abidjan une petite flotte de pêche maritime et près d’une vingtaine de gros porteurs. A Bamako ici, il avait près d’une trentaine de chantiers en cours. Il était d’ailleurs dans la capitale pour s’enquérir de l’état d’avancement de ces construction et ne repartirait qu’une fois rassuré. Car il se rendait compte, que lui absent, les travaux n’avançaient pas. Donc il prendrait le temps qu’il faudrait, mais il lui fallait s’en aller avec des assurances. Karim appuya vigoureusement cette position. Comme revigoré par l’approbation de l’homme qui lui était devenu très proche, Domia annonça à son ami qu’il lui offrirait bientôt une voiture en cadeau. Cette nouvelle porta Karim aux nues qui s’empressa de partager son euphorie avec son épouse.

Une affaire à étouffer

Après ces confidences, les visites de Domia devinrent plus fréquentes. Non seulement ses liens avec le taximan s’étaient resserrés, mais en outre le commerçant était tombé amoureux de la belle-sœur de son ami, Maïmouna Traoré. C’était d’ailleurs réciproque et bientôt les deux tourtereaux donnèrent l’impression de ne pas se soucier d’autre chose que de rattraper le temps perdu. Ils ne pouvaient littéralement plus se passer l’un de l’autre. Karim était heureux de cet attachement mutuel, mais il n’avait pas envie de voir se prolonger des relations informelles. Il proposa donc à Domia Sanogo d’épouser sa belle-sœur. L’autre n’y voyait aucun inconvénient, bien au contraire. Trois jours après cette invite, le commerçant envoya quatre anciens avec les noix de kola réglementaires et les fiançailles furent célébrées en grande pompe une semaine après.

Plus rien de notable ne se produisit jusqu’en avril dernier. Un jour, Domia Sanogo surgit tout en sueur chez le taximan. Il s’isola de côté avec lui et expliqua qu’il venait d’avoir un gros problème. L’un de ses camions remorques venait d’arriver à Senou et le contrôle effectué par la Douane avait révélé qu’il y avait une tête humaine dans les marchandises. Domia assura qu’il lui fallait tout de suite 200.000 F pour étouffer l’affaire au niveau des gabelous. Il ne cacha pas que la tête lui était effectivement destinée et qu’il devait impérativement l’amener à un féticheur à Ségou qui travaillait pour lui depuis des années et grâce auquel il avait pu amasser l’immense fortune qui était la sienne aujourd’hui. Karim n’hésita pas. Il puisa dans ses économies la somme demandée et la remit à son ami qui repartit pour revenir une heure plus tard. Domia assura son beau-frère qu’il avait persuadé les douaniers de mettre l’affaire sous le boisseau, mais que des membres du syndicat des transporteurs avaient eu vent de ce qui était arrivé et lui réclamaient 100.000 F pour prix de leur silence. Une fois de plus, le taximan mit la main à la poche.

Domia partit de nouveau en direction de Senou et cette fois-ci, il ne revint qu’à la nuit tombée pour embarquer sa fiancée. Le couple s’offrit une tournée mémorable dans les meilleures boites de nuit de la capitale et ne fut de retour à la maison qu’aux environs de 5 heures du matin. Les amoureux s’endormirent dans les bras l’un de l’autre et ne se réveillèrent que pour le déjeuner. Domia mangea d’ailleurs seul, le taximan étant déjà parti au travail.

Exceptionnellement ce jour là, Karim rentra aux environs de 13 heures. Après avoir déjeuné à son tour, il s’approcha de son beau-frère et s’enquit du dénouement de ses ennuis de la veille. Sanogo répondit que tout allait bien désormais avant d’ajouter dans la foulée qu’il lui fallait 65.000 F pour s’acheter un téléphone. Il avait égaré le sien et il lui fallait passer un certain nombre de coups de fil pour hâter la venue de la voiture promise. Il se proposait aussi de faire un appel de fond pour boucler au plus vite ses différents chantiers dont les travaux avaient sérieusement progressé. Domia expliqua vouloir liquider au plus tôt ses obligations bamakoises pour aller jeter un coup d’œil sur ses affaires à Abidjan et Dakar. Karim, une fois de plus, mit la somme demandée à disposition. Sans même être intrigué par ces demandes d’argent répétées de la part d’un homme qui se prétendait à la tête d’une confortable fortune… A suivre …

G. A. DICKO

Essor du 15 juillet 2008