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une-31.jpgA Tombouctou, il est un adage que répètent volontiers les habitants de la Ville aux 333 saints et qui met en exergue leur sens de l’hospitalité. Cet adage affirme en substance que la vraie humanité consiste à prendre plus soin de l’enfant d’autrui que du sien propre. De nombreux jeunes gens qui ont eu notamment à faire leurs études au lycée de la ville ont pu se rendre compte que les Tombouctiens pratiquent ce qu’ils professent et que chez eux les jeunes étrangers se trouvent souvent plus à l’aise dans leur famille d’accueil que les fils des lieux. Tombouctou n’est d’ailleurs pas une exception dans notre pays où les enfants confiés par leurs parents ou adoptés bénéficient généralement d’une attention toute particulière de la part des accueillants. « Généralement », disions-nous, car il existe malheureusement des exceptions qui confirment cette règle très largement observée. C’est justement une de ces exceptions qu’est en train de gérer actuellement le commissariat du 11e Arrondissement dirigé actuellement par le commissaire divisionnaire Balla Traoré. Une exception qui démontre que les temps ont changé. Et avec eux, certaines de nos meilleures mœurs et coutumes.

Nous étions le 18 juin dernier. Ce jour là, aux environs de 15 heures, un homme répondant au nom de Nian François Goïta se présenta au commissariat, accompagné d’une jeune fille de 16 ans dont le bras était emmailloté dans un épais pansement. L’homme présenta la demoiselle Blondine Goïta, âgée 16 ans comme étant sa nièce. Il précisa que la jeune fille vivait sous son toit depuis plus d’une dizaine d’années puisqu’il l’avait adoptée alors qu’elle n’était qu’une gamine de 6 ans. Introduit chez le commissaire Sirima dit Ba Tangara (qui se fit le devoir de jeter coup d’œil sur la plaie avant d’écouter le plaignant), Nian François raconta une histoire consternante. Montrant l’impressionnant pansement, il expliqua que Blondine venait d’être victime d’une agression de la part de sa femme, Aminata Traoré. Il était là pour porter plainte, car il estimait que son épouse avait largement dépassé les bornes. Depuis dix ans que la petite avait été installée sous son toit, poursuivit-il, elle était régulièrement agressée par Aminata Traoré. Pour donner une mesure des sévices subis par la jeune fille tout au long de ces années, le père adoptif indiqua qu’une femme policier pourrait facilement constater que le corps de Blondine était couvert des traces et des cicatrices laissées par la maltraitance dont la petite avait été victime. Tout cela était l’œuvre de Aminata qui ne ratait pas une occasion pour infliger des brutalités à la jeune fille.

Angoisse au ventre

Après ces explications sommaires, le jeune commissaire écouta Blondine Goïta. Cette dernière expliqua que dans la nuit du 17 au 18 juin dernier, après avoir fini de faire le ménage comme à l’accoutumée, elle était allée rendre visite à une amie du quartier. Les deux jeunes filles restèrent longtemps à bavarder de tout et de rien. Elles n’avaient pas senti le temps passer et aux environs de 23 heures, Blondine vit venir vers elles Lacine Goïta, un des fils de Aminata. D’un ton plutôt abrupt, le jeune homme lui enjoignit de rentrer à la maison. La jeune fille obtempéra et ils regagnèrent de concert le domicile familial.
Dès qu’ils eurent franchi le seuil de la maison, le garçon l’empoigna par le bras, la fit entrer sans ménagement dans une chambre qu’il ferma à clé et repartit sans lui avoir donné la moindre explication. Blondine, qui connaissait les manières brutales de sa tante, se douta alors que les choses allaient mal tourner pour elle. Elle resta toute la nuit seule dans la chambre avec l’angoisse qui lui nouait l’estomac. Mais elle gardait l’espoir que le lendemain son oncle constaterait son absence, se ferait expliquer la situation et viendrait à son secours.

Malheureusement pour elle, le matin le chef de famille se leva, prit son petit déjeuner et partit au travail sans se rendre compte de rien. Aminata ne se pressa pas pour accomplir ce qu’elle avait en tête. Elle attendit jusqu’aux environs de 9 heures et envoya acheter une lame de rasoir dans une boutique proche. Puis elle se dirigea droit à la chambre où elle gardait la jeune fille prisonnière. Lorsqu’Aminata fut dans la pièce, elle déballa la lame et porta un coup sec et violent au muscle du bras gauche de Blondine. La petite poussa un cri strident sous le coup de la douleur qui la transperçait. Elle raconta plus tard qu’elle avait eu l’impression que la lame avait pénétré jusqu’à l’os.

Son forfait accompli, Aminata Traoré sortit tranquillement et reprit ses activités domestiques. Blondine courut hors de la chambre, en larmes et le sang imbibant ses habits. Ses cris alertèrent les voisins qui accoururent et tentèrent de lui apporter les premiers soins. N’ayant pu stopper l’hémorragie qui devenait de plus en plus impressionnante au fil des minutes, ils se résolurent à appeler le chef de famille qui rejoignit en urgence son domicile. Nian François Goïta amena sa nièce dans un centre de santé pour la faire soigner avant de venir avec elle à la police. Lorsque que Blondine eut fini son récit, l’homme expliqua que ce n’était pas la première fois que sa femme agissait avec une telle cruauté. Pour lui, la coupe était pleine et il portait donc plainte contre Aminata pour coups et blessures volontaires.

Une bonne leçon !

Des agents allèrent cueillir la dame. Arrivée devant le commissaire Tangara, Aminata essaya de se dédouaner en donnant une explication qui ne convainquit personne. Elle déclara que la jeune fille avait pris l’habitude de sortir en cachette et de fréquenter des garçons sans son autorisation. La dame assura qu’elle avait enjoint à Blondine, et cela à maintes reprises, d’arrêter ses escapades. Ayant constaté que la manière douce ne portait pas fruit, Aminata avoua avoir voulu donner une bonne leçon à la nièce de son époux. Elle admit qu’elle avait effectivement fait acheter une lame de rasoir. Mais c’était, dit-elle, dans l’intention de couper les tresses de la petite et l’obliger ainsi à rester à la maison. Selon Aminata, la fille aurait essayé de lui résister et pendant qu’elle se débattait, la lame l’aurait malencontreusement touché au bras.

C’était là une histoire à dormir debout que ni les policiers, ni Nian François n’étaient disposés à accepter. Le chef de famille maintint donc sa plainte. Mais au Mali, quelle que soit la gravité d’un problème, il se trouvera toujours des personnes pour intervenir et tenter de désamorcer la situation. Des amis et des connaissances affluèrent pour demander au mari de reconsidérer sa position. Devant la pression sociale, Nian François accepta de mettre de l’eau dans son vin, mais édicta ses conditions : Aminata devait accepter de reconnaître son tort et présenter des excuses aussi bien à lui qu’à sa nièce. Elle s’engagerait aussi à regagner immédiatement la maison et accepter que la jeune fille vive sous le même toit qu’elle. La femme souscrivit à toutes ces conditions devant les policiers. Mais au passage de notre équipe le jeudi dernier aux environs de 18 heures, nous avons appris que la dame ne s’était toujours pas présentée dans la famille de son mari. Nian François Goïta avait appelé le commissaire Tangara pour lui demander de poursuivre la procédure si jamais sa femme ne venait pas chez lui le jeudi soir. L’homme était visiblement décidé à en finir une fois pour toutes avec un problème qui lui avait suffisamment pourri l’existence.

G. A. DICKO

Essor du 23 juin 2008