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Lors de la 43ème session ordinaire des Chefs d’ Etat et de gouvernement de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) tenue le 18 Juillet 2013 à Abuja, au Nigeria, le Président Alassane Dramane Ouattara a annoncé que le gouvernement nigérian souhaitait le retrait du bataillon de ses troupes déployées au Mali dans le cade de la Mission Multidimensionnelle Integree de Nations Unies pour la Stabilisation du Mali (MINUSMA). Selon le président Ouattara, la décision du gouvernement nigérian de retirer ses troupes était motivée par la situation sécuritaire instable qui prévaut dans les régions Nord du pays.

jpg_une-2275.jpgToutefois, la décision soudaine du gouvernement nigérian de se retirer de la MINUSMA, a été prise peu après que le général rwandais Jean Bosco Kazura a été nommé par le Secrétaire Général de l’ONU commandant de la mission. La nomination du General Kazura a suscité de vifs débats, menant à des spéculations selon lesquelles le Nigeria aurait retiré ses troupes en signe de protestation contre la nomination effectuée par l’ONU. On se demande si Nigeria a vraiment retiré ses troupes en signe de protestation, ou si ce sont les impératifs nationaux qui ont motivé le Président Goodluck Jonathan dans sa décision sur le retrait de ses troupes.

Cette préoccupation est très pertinente si on sait que les régions du nord du Mali ne sont pas encore stabilisées tandis que la MINUSMA est dans le besoin de troupes supplémentaires pour renforcer la sécurité dans les régions dites libérées des exactions des islamistes. En même temps, le Sénat nigérian a approuvé le Jeudi 8 Novembre une prolongation de six mois de l’état d’urgence décrété depuis le 15 mai 2013 afin de combattre le mouvement extremiste, Boko Haram qui sévit dans ces régions.

Le Nigeria a une longue histoire dans les missions de maintien de la paix en Afrique, qui remonte aux années 1960 en République démocratique du Congo. Depuis lors, le Nigeria a multiplié ses actions politiques et humanitaires envers la paix et la sécurité mondiale, et a participé à plus de 25 missions de maintien de la paix des Nations Unies dans le monde. L’année dernière par exemple, le Nigeria a globalement déployé environ 5956 soldats de la paix. Les chiffres du Département des opérations de maintien de la paix des Nations Unies indiquent qu’a la date du 31 mai 2013, environ 4738 casques bleus nigérians ont été déployés sur le terrain, ce qui le place parmi les cinq plus grands pays contributeurs de troupes aux missions de maintien de la paix des Nations Unies.

En outre, au niveau régional, le géant de l’Afrique de l’Ouest a aussi été le principal contributeur de troupes du Groupe de Contrôle de Cessez-le feu de la CEDEAO, (ECOMOG) et est toujours présent sur le terrain, à la recherche de solutions aux conflits dans la région. Son implication dans les conflits du Liberia, en Sierra Léone, en Côte-d’Ivoire avec la Mission de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest en Cote d’Ivoire (ECOMOCI) et plus récemment en Guinée-Bissau , Mission de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest en Guinée Bissau (ECOMIB) en donne largement la preuve.

Malgré tous les efforts que le Nigeria a fournis pour la sécurité régionale et mondiale, force est de constater qu’aucun nigérian n’a jamais été nommé à la tête de d’une mission de maintien de la paix des Nations Unies.

Par ailleurs, au Mali, le Nigeria a fait montre d’initiative et d’engagement en s’impliquant très tôt et d’une manière significative pour la paix et la sécurité régionale par l’envoie de troupes et son leadership a la tête de la Mission Internationale de Soutien au Mali (MISMA) , qui a été remplacé la MINUSMA .

S’il est vrai que l’on ne doit pas minimiser la complexité de la crise du Sahel et au nord du Mali ainsi que la nécessité d’avoir «un commandant de la force neutre», il est aussi fort possible que le retrait des troupes soit interprété comme une réaction politique contre toute initiative visant à écarter le Nigeria de la direction de la mission onusienne, et dans ce cas particulier , le Général Nigérian Shehu Abdulkadir qui a dirigé AFISMA avant son remplacement par la MINUSMA. Dans un reportage de la BBC, une source militaire nigériane anonyme a déclaré que: « Le Nigeria se sent maltraité … nous pensons que nous pouvons faire un meilleur usage de ces personnes à la maison que de les garder là où elles ne sont pas appréciées »,

Une autre source anonyme citée par This day live déclare « Vous vous souvenez de ce qui s’est passé en Sierra Leone, après que nos troupes avaient fait la chose la plus importante , gagné la guerre, obtenu la paix ? Les Britanniques sont venus en premier pour s’accaparer la gloire, puis un General Indien, Lt-Gen Vijay Jetly s’est vu octroyé le commandement des opérations de l’ONU. Maintenant, ils amènent un General du Rwanda après nous avoir utilisé pour faire le sale boulot. » Ces déclarations montrent l’ampleur de la déception du pays à l’encontre des Nations Unies.

Toutefois, en gardant tout cela à l’esprit et malgré le rôle important du Nigeria comme acteur clé dans le maintien de la paix, il est important de rappeler que le Nigeria est confronté à de sérieux défis sécuritaires internes liés aux activités du groupe terroriste Boko Haram. Et le pays semble être engagé sur deux fronts à la fois: interne et régional.

Pourtant, depuis la mi-mai, le Président Goodluck Jonathan a décrété l’état d’urgence dans les Etats du nord de Borno, Yobe et de l’Adamaoua pour mieux combattre les terroristes. 8000 soldats sont déployés depuis lors dans la partie nord du pays. Quant aux soldats revenant du Mali, ils ont été immédiatement redéployés depuis le 5 août au nord, suite à la demande de l’ Etat de Borno d’augmenter l’effectif militaires afin de contenir les militants islamistes qui ont tué plus de 3600 personnes depuis 2009. Boko Haram a multiplié au cours de ces derniers mois ses attaques meurtrières en particulier sur les «cibles vulnerables», comme les écoles . Au moi de juillet 2013, le groupe terroriste a mené une attaque meurtrière dans un campus en Mamudo tuant 41 étudiants et, plus récemment, le 29 Septembre 2013, ils ont abattu plus de 40 élèves dans un collège d’agriculture dans Gujba , dans l’État de Yobe. Ces massacres répétés sont une illustration que la menace est toujours persistante dans la partie nord- est du pays et pourtant beaucoup reste à faire par le gouvernement nigérian pour éradiquer la violence.

D’une part, compte tenu de la situation sécuritaire très précaire, la décision du gouvernement nigérian de se retirer afin de répondre à ses défis en matière de sécurité nationale apparaît comme l’un des facteurs determinants du retrait de ses troupes du Mali. Car, il doit d’abord assurer la stabilité du pays avant de prétendre assurer la sécurité régionale. Si les terroristes du Nord Nigeria ne sont pas défaits, il y’a de fortes probabilités qu’ils nouent des alliances avec d’autres groupes terroristes comme Al -Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), ou Almourabitoune, le nouveau groupe issue la fusion de Mouvement pour le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO) et le dissident d’AQIM, les Signataires par le Sang dirigé par Mokhtar Belmoktar. Avec ce cocktail explosif, il y a de fortes chances que la lutte contre Boko Haram entraine une nouvelle dynamique dans la région face à ce qui pourrait être décrit comme une guerre asymétrique. Et compte tenu de la faiblesse générale des armées en Afrique de l’Ouest, il est peu probable qu’elles réagiront efficacement à la menace. D’autre part, il est de plus en plus évident que vaincre les terroristes et les djihadistes qui menacent la survie des Etats du Sahel et Afrique de l’Ouest ne releve pas exclusivement des prouesses militaires.

Certes, le retrait du Nigeria de MINUSMA a ete un coup dur pour le contingent de l’ONU qui ne parvient toujours pas à atteindre le nombre cible de 11200 soldats dont1440 policiers, mais Abuja est tiraillé entre la gloire internationale et les exigences de la sécurité nationale. Il apparaît toutefois que, cette fois-ci, la préférence a été donnée à la sécurité interne. Après tout, il faut savoir reconnaître et apprécier la contribution du Nigeria à la paix sur le continent et ailleurs.

Source : Issafrica.org

Le 15 Novembre 2013