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Alors que la récession menace l’économie mondiale, L’Aube a approché le président directeur général de la Banque nationale de développement agricole, également président de l’Association professionnelle des banques et établissements financiers (APBEF) du Mali, pour en savoir plus. Dans l’entretien qui suit, Moussa Alassane Diallo fait la genèse de la crise financière mondiale et ce que le Mali peut en craindre.

L’Aube : Monsieur le président, le monde connaît actuellement un contexte particulièrement difficile avec la crise financière qui a commencé aux Etats-Unis. Pourriez-vous nous dire de quoi il s’agit ?

Moussa Alassane Diallo : Cette question est très pertinente et d’actualité. La crise concerne toute la planète. Elle trouve son origine dans deux paramètres. Le premier, c’est la surliquidité au niveau du système bancaire et financier à travers le monde. Le deuxième, c’est la perte du sens des risques. C’est l’effet conjugué de ces deux paramètres qui a conduit à un développement de ce qu’on appelle dans notre jargon les produits dérivés. Ceux-ci échappent à tout contrôle. Leurs développements ont donc entraîné un déséquilibre très profond entre l’économie réelle (c’est-à-dire l’économie générée par les Etats, les entreprises et les particuliers) et le volume global des flux financiers qui sont manipulés sur différents marchés. C’est cela donc qui est à l’origine de cette crise. Bien sûr, les « subprimes » qui sont des crédits hypothécaires à risque aux USA en ont été le détonateur.

Pourquoi, parce que ces crédits étaient accordés à des clients insolvables. Mais les banques se disaient que même si le client ne parvenait pas à les payer à l’échéance, il y avait toujours la possibilité que le marché immobilier allait prendre de la valeur. Par conséquent, si le client ne remboursait pas, sa maison hypothéquée sera saisie et vendue à un moment où le coût de l’immobilier connaîtra un renchérissement aux Etats-Unis. Malheureusement, il y a eu en même temps beaucoup de clients qui sont tombés en impayés. Et quand les banques ont voulu revendre les maisons saisies, le coût de l’immobilier a connu un effondrement.

Conséquence, toutes les banques ont connu le même problème en même temps. C’est ce qui a été le détonateur de la crise financière internationale que l’on vit aujourd’hui. Mais ça, ce n’est que le contexte. En réalité, trois facteurs ont favorisé le déclenchement de la crise. En premier lieu, l’absence de contrôle. Il y a eu un développement important des marchés financiers, or ceux-ci ne sont plus soumis à aucun contrôle des autorités, notamment monétaires. En second lieu, il y a le manque de régulation. Ces marchés ne sont plus soumis à des règles strictes. Troisièmement, c’est l’absence de supervision.


Est-ce que cette crise pourrait avoir des répercussions sur le système financier malien, notamment les banques et autres institutions?

En réalité, le système bancaire malien en particulier et celui de l’Union économique et monétaire de l’Afrique de l’ouest (UEMOA) sont soumis à une réglementation très rigide qui a deux objectifs principaux. Le premier, c’est une protection accrue des déposants. Le deuxième objectif de la réglementation prudentielle, c’est comme cela qu’on l’appelle, c’est qu’il y a des innovations financières visant à permettre aux banques de mieux apprécier les risques et les engagements en matière de distribution de crédits.

C’est pour cela que, grâce à notre réglementation, contrairement aux USA où il n’y a ni contrôle, ni régulation, ni supervision, c’est tout le contraire au niveau de l’espace UEMOA. En outre, cette réglementation de l’UEMOA repose également sur certains paramètres. Le premier, ce sont les conditions d’exercice même de la profession qui sont règlementées. On ne peut pas se lever un matin et s’improviser banquier sans respecter certains critères fixés par les autorités monétaires.

Le deuxième, c’est que toutes les opérations qui sont effectuées dans une banque doivent être soumises aux règlementations définies par les autorités monétaires. Troisièmement, il y a les normes de gestion. A ce niveau, pour qu’on ne commette pas les mêmes erreurs survenues sous d’autres cieux, trois principaux instruments de gestion ont été mis en place. Il s’agit d’abord des ratios de solvabilité qui consistent à mesurer le rapport entre fonds propres de la banque (ensemble des ressources stables) sur les risques. Ces ratios doivent respecter un minimum de 8%. Ensuite, il y a le coefficient de couverture des apports à long et moyen termes par les ressources stables.

Autrement dit, quand la banque prend des engagements à long ou moyen termes, il faut que cela soit adossé sur des ressources stables. Par exemple, on ne peut pas prendre le salaire en dépôt d’un travailleur et le donner à crédit sur 10, 5 ou 3 ans à quelqu’un d’autre, parce que le travailleur peut avoir besoin de son salaire à tout moment. Il y a donc le coefficient de couverture des emplois à long et moyen termes par des ressources stables. Ce ratio est de 75%. Il y a enfin le ratio de liquidités qui consiste en des emplois en moins de trois mois sur des ressources en moins de trois mois. Ce ratio doit également être fixé à un minimum de 75%. C’est l’ensemble de ce dispositif de gestion qui fait que les banques, au Mali et dans l’espace UEMOA, sont à l’abri de la crise.

Les effets sont également très limités parce qu’il existe deux dispositions : l’existence des commissaires aux comptes qui contrôlent les comptes arrêtés en fin d’exercice et fournissent un rapport détaillé à l’assemblée générale des actionnaires et l’existence de la commission bancaire (basée à Abidjan mais ne dépendant d’aucun Etat, c’est un instrument supranational mis en place par la banque centrale) qui exerce un contrôle sur toutes les banques de l’espace. Les déposants maliens n’ont donc aucun souci à se faire, la crise n’affectera pas leurs banques. Bien sûr, il peut avoir quelques effets sur le fonctionnement de l’économie.


Lesquels ?

Par exemple, nous avons des correspondants à l’extérieur, lesquels peuvent être affectés, par conséquent, nous le serons indirectement, même si c’est vraiment très limite, très minime. Deuxièmement, comme les banques maliennes effectuent des opérations avec leurs homologues à l’étranger, la crise peut amener celles-ci à augmenter les conditions des opérations. Mais, encore une fois, ces effets sont minimes. Maintenant, c’est pour l’économie réelle du Mali qu’on peut craindre quelques difficultés. Parmi celles-ci, je vais citer au moins trois.

La crise actuelle peut aboutir à une récession mondiale qui pourrait avoir un impact sur la demande globale au plan mondial, et si celle-ci baisse, cela peut avoir des répercussions sur la demande des matières premières de nos pays africains (café, cacao, coton…), donc une réduction des exportations vers les pays européens. Deuxièmement, une crise financière n’est pas le moment propice pour investir, chacun cherchant plutôt à se protéger en épargnant ou à mettant son argent dans des valeurs refuges comme l’or.

Le financement privé étranger peut donc baisser dans nos pays, en attendant que la tempête passe et qu’il y ait plus de lisibilité. Le troisième paramètre : vous avez vu que les USA ont déjà mis 700 milliards de dollars sur la table, l’Europe, 1500 milliards d’euros, pour sauver le système bancaire à travers la garantie de prêts interbancaires, la prise de participation et la recapitalisation des banques.

Lorsqu’on sait que la France qui est le premier partenaire économique et financier du Mali a mis 360 milliards sur la table, il faut craindre pour l’aide publique au développement, donc pour l’impact sur le budget national.

Qu’avez-vous déjà pris comme mesures pour atténuer ou circonscrire les éventuels effets de cette crise au Mali ?

Dans cette situation, il y a deux priorités pour chaque pays : d’abord sauver les emplois, parce que la récession peut se traduire par une dégradation du marché de l’emploi, ensuite, la diversification des produits à exporter. Par exemple, en ce qui concerne le coton, au lieu d’exporter le brut, on peut le transformer d’abord sur place pour créer de la valeur ajoutée…

Avec quels moyens ?

Avec des financements, il faut construire des usines, créer des petites et moyennes entreprises par le secteur privé. L’Etat va jouer son rôle d’accompagnement.

Par rapport à ces financements, comment le secteur privé peut-il compter sur les banques maliennes qui donnent plus l’impression d’être des établissements de dépôts et d’épargne plutôt que des banques d’investissements ?

Question extrêmement intéressante. C’est vrai qu’au Mali et dans l’espace, il se pose la question de la qualité, de la nature des ressources des banques. Aujourd’hui, plus de 75% de ces ressources sont constitués de dépôts, des ressources à court terme. Or, pour financer des investissements, il faut des ressources à long terme, parce que les investissements se font sur 10, 20 ou 30 ans. La structure actuelle des dépôts, dominés par le court terme, constitue un handicap pour les banques qui ne peuvent financer des investissements à moyen ou long terme. Cela aussi résulte de la restructuration du système bancaire, intervenue il y a quelques années.

Au vu de la réglementation, il n’y a plus de différence entre une banque de développement ou une banque commerciale. Toutes les banques sont traitées de la même manière. On ne fait plus cette différence. Or, le financement des investissements est un métier spécifique au sein de la banque, qui requiert une qualification professionnelle du personnel pour apprécier tous les paramètres. Il faut également des ressources adaptées à cette catégorie d’investissement.

C’est la conjugaison de ces facteurs qui peut amener les banques à assurer un financement accru de l’investissement. Vous avez raison, le défi majeur de la banque au Mali et dans l’espace, c’est vraiment la problématique du financement des investissements, notamment de ceux productifs. C’est à ce défi que les banques doivent apporter une réponse dans les prochaines années.

Depuis le début de la crise, avez-vous constaté une baisse des dépôts et épargnes

Je peux vous garantir qu’aujourd’hui, il n’y a aucune panique au Mali ou dans l’espace UEMOA. Je peux vous assurer qu’il y a la plus grande sécurité des dépôts. Le maître mot, c’est la plus grande sérénité au niveau des banques maliennes et de l’espace. Justement, c’est cette sérénité qui a manqué en Europe et aux USA, ce qui a conduit à une panique sur les marchés financiers, notamment sur les places boursières.


Monsieur Diallo, en votre qualité de président de l’association des banques, comment comprenez-vous que les pays occidentaux soient sur le point de mobiliser 1200 milliards, pour l’Europe, et 700 milliards pour les USA, pour se sauver de la crise financière, alors qu’ils ont été réticents à débloquer beaucoup moins pour résorber la crise alimentaire en Afrique sub-saharienne ?

Bon, ça c’est des décisions politiques. Mais il faut se féliciter de l’intervention de ces pays, parce que ce sont des décisions justes et justifiées. L’effondrement du système économique américain ou européen aurait entraîné l’écroulement de l’économie mondiale avec des conséquences désastreuses. Dont le ralentissement de la croissance économique mesurable par l’évolution des investissements, de la consommation et de l’exportation qui seraient touchées ; l’effondrement de l’économie réelle qui aurait conduit à une situation incertaine ; la rareté des crédits qui se serait ressentie aux niveaux des ménages, des entreprises et des Etats.

La crise financière pose également un problème d’éthique et de morale. Parce que les théories même du capitalisme faisaient du marché le roi des rois. Aujourd’hui, on se rend compte que malgré la puissance des marchés, les Etats, à travers leurs politiques publiques, doivent s’impliquer par rôle de contrôle, de régulation et de supervision, pour une économie mondiale saine et compétitive.

Entretien réalisé par

Cheick Tandina et Idrissa Maïga

16 Octobre 2008