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Les décisions de la Conférence des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO, tenue à Abidjan, ont fait couler beaucoup d’encre et de salive. Entre critiques, protestations et satisfaction, chacun s’exprime. Nous avons tendu notre micro au Pr Ali Nouhoum Diallo, ancien Président du Parlement de la CEDEAO, Président de la Coalition malienne des organisations démocratiques (COMODE) et Vice-président du Comité exécutif de l’ADEMA/PASJ. Il fustige la tenue à Ouaga de la rencontre entre les forces vives de notre pays, salue les décisions de l’organisation ouest africaine et trouve qu’elles sont logiques, pour la simple raison que le Mali est signataire de ses textes.

22 Septembre: Professeur, nous connaissons une grave crise politique dans notre pays. Le nord est occupé et l’accord cadre a du mal à être appliqué. Quelle est votre analyse de la situation?

Pr Ali Nouhoum Diallo: D’entrée de jeu, je commencerai par dire que je suis contre toute prise de pouvoir par la force, donc contre tout Coup d’Etat. Je pense que si le CNRDRE avait eu la même lecture que moi de l’accord cadre, nous pourrions être aujourd’hui au bout de nos peines. Parce que, selon ma lecture, l’accord visait essentiellement le retour à une vie constitutionnelle normale. Dès lors que l’on retournait à la Constitution, le CNRDRE n’avait plus de place. Les institutions de la République sont bien connues. A mon humble avis, la levée de la suspension de la Constitution et le rétablissement des institutions devaient aboutir tout d’abord à une session du Parlement pour l’adoption d’un projet de loi portant amnistie des membres du CNRDRE, qui, selon la Constitution du 25 février 1992 rétablie ont commis un crime imprescriptible.

C’est le fait d’accepter le retour à la vie constitutionnelle normale qui aurait entraîné le fait que les Maliens prennent acte de ce que, réellement, les militaires n’avaient pris le pouvoir que pour arrêter la dérive vers laquelle nous allions, avec le refus ou l’incapacité d’organiser les élections le 29 avril. Ils auraient ainsi brillamment démontré que c’était leur seul but. S’ils avaient accepté, leur mission accomplie, de rentrer dans leurs casernes, le peuple maliens aurait accepté le vote par ses représentants de la loi d’amnistie. Il m’a semblé, en lisant l’accord cadre, qu’il y avait deux lois essentielles qui étaient prévues, celle portant amnistie et celle portant indemnisation des victimes. C’est ma lecture de l’accord cadre. Il se trouve que le CNRDRE n’en fait pas la même lecture que la CEDEAO. Une délégation du CNRDRE devait aller à Ouaga pour des discussions approfondies sur la lecture par les uns et les autres de l’accord. C’est pour cela que je déplore réellement la tentative de contre Coup d’Etat d’hier soir (interview réalisée mardi 2 mai).

Cela ne fait que compliquer les problèmes. Le fait qu’aujourd’hui cette mission ait été reportée et que les différentes sensibilités au sein des forces armées et de sécurité s’affrontent, pendant qu’Ansardine, le MNLA, AQMI, le FNLA, sont en train d’écumer les régions du nord de continuer les pillages et peut être même de procéder à l’installation d’une véritable administration constitue un véritable désenchantement. Cette lutte qui se déroule au sein des forces armées et de sécurité, en attendant de voir ce que les uns et les autres veulent, ne va pas dans le sens de l’aspiration profonde des démocrates et de républicains, qui est que les forces armées essaient de se reconstruire et de faire face à l’occupation des deux tiers du Mali. A quoi bon mener des guéguerres pour occuper le tiers du pays? Hier, toute la journée, la rébellion était à Douenza. Ils étaient chez le chef de village, en train d’essayer de le convaincre qu’ils ont récupéré leur terre et que tout ce qu’ils demandent est que tout le monde se mette au travail, car, bientôt, ils vont mettre leur administration en place. Il y trois ou quatre jours, la rébellion était à Attara, une commune rurale du Cercle de Niafunké.

Ces rebelles venaient, disaient-ils, récupérer le riz de la GTZ. Les populations ont répondu que la GTZ n’avait pas de riz à Attara et qu’elle préfinançait uniquement l’achat des intrants. Après les récoltes, elles remboursaient intégralement ces préfinancements. Ce qui reste leur sert d’alimentation et elles ne permettront à personne de venir prendre même un grain de riz. Quand la rébellion s’est mise à tirer en l’air, habituée à voir tout le monde prendre la poudre d’escampette, la population s’est regroupée sous forme de bouclier humain autour du magasin. Comme pour dire qu’à moins qu’ils ne fassent un massacre à Attara comme à Aguel Hoc, les rebelles ne repartiraient pas avec un grain de riz. Quand ils ont vu la détermination de la population, et bien ils ont été obligés de quitter les lieux pour le moment et de partir. Je n’ai cité que les cas d’Attara et Douenza.

On me dit qu’à Youwarou, le maire d’une commune a été obligé de se refugier à Mopti. Je trouve aussi très regrettable que les anciens dirigeants de l’AEEM, qui ont contribué à l’avènement de la démocratie, soient aussi aux prises avec les dirigeants actuels, à telle enseigne que les uns vont jusqu’à casser les locaux de Radio Kayira, une radio d’expression démocratique, une conquête du 26 mars. Et qu’en retour, les jeunes aussi du CNJ, dont le siège a été occupé par l’ancien Secrétaire général de l’AEEM, Mahamane Mariko, et les dirigeants de l’AEEM. Eux aussi ont été victimes d’attaques de deux policiers, faisant partie probablement de la CSTM. Ce qui m’est pénible, c’est qu’il y a à peine quelque mois, nous étions tous dans la rue pour nous opposer à une Constitution qui consacrait l’autocratie. Nous assistons aujourd’hui à la dispersion de toutes ces forces démocratiques, parce que ces composantes sont entrées visiblement dans des calculs de prise de pouvoir.

Finalement, est ce que ce ne sont pas des intérêts personnels qui sont en train de tuer le jeu?

PAND: Prononcer des jugements moraux est toujours très difficile. Mais, de toute évidence, ce sont des jeux de prise de pouvoir qui laissent de côté les intérêts fondamentaux de la nation et peuple malien. C’est cela qui extrêmement triste. J’aurais préféré, comme je le disais au début, que ceux qui, hier, ont tenté de prendre le contrôle du tiers du Mali, attendent le retour de la junte de Ouaga, pour savoir ce qu’en dernière analyse la CEDEAO dira au Mali, avant d’entreprendre réellement quelque action que ce soit. Encore une fois, j’aurais préféré que les forces de la CEDEAO viennent pour participer avec eux à la libération du Nord Mali. Parce que, quand la CEDEAO va venir, il faudra bien qu’elle se repose sur des forces maliennes pour pouvoir participer à la libération du nord. Ceux qui disent que la CEDEAO ne doit pas venir parce que c’est une force étrangère me surprennent.

Dans l’accord cadre, il est dit qu’il doit être mis en œuvre sous l’égide de la CEDEAO et du CNRDRE. N’est-ce pas là le problème?

PAND: Si l’on observe ce qui se passe, au moment où le ministre Bassolé négociait, moi, j’ai été frappé par la présence d’un ministre ivoirien et d’une ministre nigériane. La rencontre d’Abidjan a vu se renforcer la présence du Nigeria au côté du Président Blaise Compaoré, en vue d’amener la médiation à jouer son rôle. Mais que le médiateur signe un texte avec le CNRDRE, à mon humble avis, sort de ses compétences.

Un médiateur ne signe pas un document. Il amène les parties à signer un document. Donc, si signature il devait y avoir, c’était une signature entre les forces concernées du Mali, militaires et civiles. On peut donc déduire que le CNRDRE et la CEDEAO vont continuer à gérer le reste du processus. Pour moi, c’est une anomalie, parce que, dès lors qu’on revient à la Constitution, le CNRDRE n’a plus sa place. Ou alors, on ne revient pas à la Constitution du 25 février 1992. Moi, je crois que le sacrifice suprême que j’aurais salué de la part du CNRDRE, c’était de dire: «nous avons trouvé une situation dans le pays bloqué, nous l’avons débloquée, ciao, ciao. Maintenant, nous savons, en posant un tel acte, que la Constitution dit que nous avons commis un crime imprescriptible.

Donc, la nation, tenant compte qu’aucune envie de prendre le pouvoir ne nous a guidé, vote une loi d’amnistie pour effacer ce crime et, nous, nous nous mettons à la disposition du Président de la République, Chef suprême des armées, pour nous occuper de ce pourquoi nous avons fait le Coup d’Etat, à savoir faire réellement la guerre qu’on nous empêchait de faire». Voici un peu ma perception logique des faits. Maintenant, à l’analyse, on peut se demander si l’évolution de la situation n’a pas amené ceux qui sont partis d’une mutinerie à un Coup d’Etat à changer d’option. Ce qui, pour moi, serait regrettable et n’augure pas de ce qu’ils sont là pour simplement rétablir la démocratie. Moi, je préfèrerais qu’ils disent: «nous sommes venus parce qu’il y a avait une dérive de la démocratie. Nous avons remis la démocratie sur les rails, en restaurant la Constitution contre celle qu’on voulait imposer au peuple malien et en renouant avec les acquis du 26 mars 1991». Si tel n’est pas le cas, on est en droit de se livrer à toutes sortes de supputations sur les motivations réelles de l’acte du 22 mars. On est en droit de s’interroger. Quelles sont les raisons réelles de l’acte posé le 22 mars?

Face à la situation, la CEDEAO a décidé de nous venir en aide. Elle a prolongé le mandat du président intérimaire à un an et décidé de l’envoi de sa force en attente au Mali. Que pensez-vous de ces décisions ?

PAND: La CEDEAO a surtout demandé le retour à une vie constitutionnelle normale, faute de quoi, toutes les sanctions prévues par les textes de la CEDEAO, signés et ratifiés par nos différents chefs d’Etat de gouvernements, grâce à l’autorisation du parlement malien, seraient appliquées au Mali. Je serais très mal placé, Alpha Oumar Konaré serait très mal placé, de dire aujourd’hui qu’on ne va pas appliquer au Mali ce que, sous son égide et avec l’appui du Parlement de la CEDEAO que je présidais, nous avons appliqué en Sierra Léone et dans tous les pays où la démocratie a été violée. S’il y a deux hommes qui se sont élevés contre tous les Coups d’Etat qui se sont produits dans la sous-région, c’est bien le Président Konaré, Président en exercice de la CEDEAO pendant deux ans, et le Président Ali Nouhoum Diallo, Président de l’Assemblée nationale et Président du Parlement de la CEDEAO pendant cinq ans, qui ont condamné les Coups d’Etat partout.

A un moment donné, le Président Alpha avait même interdit à ses ministres de s’asseoir à la même table qu’un prétorien ou qu’un ministre issu d’un Coup d’Etat. Au nom de cela, il me semble qu’à Dakar Soumaïla Cissé et bien d’autres ministres ont été obligés de quitter la salle dès que les ministres nigériens, nommés après le Coup d’Etat d’Ibrahima Barré Maïnassara, sont entrés en salle. Donc, nous sommes très mal placés aujourd’hui pour dire non, nous ne pouvons pas recevoir les hommes de la CEDEAO venus appliquer des textes que nous avons signés et ratifiés.

Que répondez-vous à ceux qui disent qu’ils n’ont pas été consultés ?

PAND: Mais on n’a pas besoin d’être consultés. On a signé des textes non? Est-ce que le juge te consulte pour te sanctionner quand tu as commis une faute? Le juge ne consulte personne, il regarde ses textes et il les applique. Il y a manifestement un chauvinisme aussi étriqué que de mauvais goût de la part de certains Maliens, alors qu’ils ont écrit dans leur Constitution qu’ils étaient prêts à renoncer à une partie ou à la totalité de leur souveraineté pour réaliser l’unité africaine. Bien avant cela, le Rassemblement démocratique africain, né sur les rives du Djoliba le 18 octobre 1946, avec pour Président Houphouët Boigny et pour premier Vice-président Mamadou Konaté, visait l’émancipation de l’ensemble des peuples sous domination coloniale française et avait des sections en AOF et AEF. A la mort de Konaté, Modibo Kéita lui a succédé, qui était un fervent opposant à la loi cadre de 1956, appelée loi cadre Gaston Deferre, et qui, avec Senghor et bien d’autres, a décrié la balkanisation de l’Afrique avec l’application de cette loi cadre. Modibo se battait avec d’autres pour que ce soit l’ensemble AOF et l’ensemble AEF qui aillent à l’indépendance en bloc.

C’est quand le référendum de De Gaulle a consacré malheureusement ce que Senghor et Modibo ont appelé la balkanisation de l’Afrique, que, sous l’égide des mêmes, le Soudan, le Sénégal, le Dahomey et la Haute Volta ont crée une Fédération du Mali. Cette fédération, c’était pour avoir un gouvernement central avec des gouvernements locaux. Malheureusement, la France, en passant par Houphouët, a réussi à détacher le Niger, le Dahomey et la Haute Volta pour créer le Conseil de l’entende. Il restait seulement le Sénégal et le Soudan. Dès lors, le Président Modibo Kéita, à Nouakchott, a fait un discours au cours duquel il a dit en substance «il est inconcevable que partent du sol de la Fédération du Mali des hommes pour aller combattre les frères algériens. En conséquence, la Fédération du Mali indépendante demandera à la France d’évacuer toutes les bases militaires des territoires de la Fédération du Mali. Deuxièmement, il est inconcevable que la Fédération du Mali ne batte pas monnaie elle-même, détachée du franc CFA, et la Fédération du Mali travaillera à la création d’un marché commun africain ». Il va de soi que de tels projets allaient à l’encontre des intérêts de la France impériale et coloniale. Dès lors, le sort de la Fédération était scellé. Dans la nuit du 19 au 20 août 1960, cette Fédération, qui avait eu son indépendance le 20 juin, a éclaté.

Ensuite, le Mali n’a jamais cessé de travailler à former, conformément à sa Constitution, un ensemble africain plus grand. Et le rôle du Mali dans la création de l’OUA en 1963 et de la CEDEAO en 1975 est extrêmement grand. Les Maliens ne peuvent avoir envoyé leurs enfants en Sierra Léone, d’où seuls les cercueils de certains sont revenus, au Darfour, en Haïti, en RDC, et tout cela pour la démocratie, et dire aujourd’hui «nous nous ne pouvons recevoir des soldats de la CEDEAO», dont nous sommes membre fondateur et que nous avons animée avec une foi extraordinaire.

On n’a qu’à ressortir tous les discours sur la CEDEAO du Président Ali Nouhoum. Je n’ai jamais utilisé d’autres expressions par rapport aux autres pays, j’ai toujours dit «la province africaine du Mali, du Sénégal». Nous avons vécu dans un esprit panafricaniste. Nous ne pouvions jamais imaginer qu’aujourd’hui viendrait une jeunesse, une classe politique, capable de voir en un Sénégalais ou un Nigérien, un étranger. Et, jusqu’à notre mort, nous combattrons les idées de ce genre. Je suis persuadé que ce n’est pas tant le patriotisme que le souci de remplir sa poche en vase clos qui guide la plupart des gens qui crient «les étrangers dehors». Nous sommes des panafricanistes, des internationalistes et mon parti s’appelle le Parti africain pour la solidarité et la justice. Dans notre esprit, tout Africain, dès lors qu’il en accepte les statuts et le règlement intérieur, peut militer dans ce parti s’il réside au Mali. Donc, nous nous ne pouvons pas comprendre la levée de boucliers contre des forces de la CEDEAO.

Pouvez-vous nous parler des textes en la matière ?

PAND: Je ne peux pas parler des textes, bien qu’ayant moi-même voté beaucoup de textes. L’esprit des textes m’intéresse beaucoup plus. Les textes, on leur fait dire ce que l’on veut. De toute façon, je ferai une conférence là-dessus et, ce jour là, je vais me river aux textes. Mais, aujourd’hui, je voudrais dire quel est l’état d’esprit qui devrait animer la jeunesse malienne face à la crise que nous vivons. J’ai l’impression que nous oublions que nous sommes en crise. Et, partout où il y a eu crise, l’UEMOA, la CEDEAO, l’Union africaine et l’ONU sont intervenues. Vous aurez beau déchirer vos haillons, comme le diraient les Peuls, vous ne pourrez empêcher ce monde, devenu quasiment unipolaire, devenu un seul village, de ne pas venir quand toute la bande sahélo-saharienne est en train de devenir un repaire d’intégristes et de trafiquants de drogue, d’armes et humains.

Et nous sommes en train de démontrer que l’état actuel de nos forces armées et de sécurité, et non pas seulement la bonne ou la mauvaise volonté des hommes, ne nous permet pas de faire face à ces trafics, qui ne sont pas nuisibles seulement au Mali. Vous croyez que le Nigeria va accepter que le Mali devienne un terrain d’entraînement de Boko Haram et qu’il retourne ensuite au Nigéria? Comment le Nigeria va-t-il s’asseoir et attendre ça? Ils ne viendront pas pour nos beaux yeux, ils viendront parce que leurs intérêts sont en jeu, parce que leur sécurité est en jeu. Donc, ce que nous nous devons faire, c’est vraiment tout pour nous entendre entre fils et filles du Mali. Parce que si, déjà au moment où on nous a convoqués à Ouaga, nous avions dit en chœur, anti et pro putschistes, «nous irons jamais discuter ailleurs l’avenir du Mali», le Président Blaise aurait été obligé de venir ici.

Justement, pourquoi ne pas avoir tenu les discussions à Bamako au lieu de Ouaga ?

PAND: Parce que vous vous êtes couchés. Vous aviez tellement d’appétit que vous croyiez qu’il allait vous distribuer des portefeuilles. Y compris mon parti, hein! Tout cela n’est pas un bon signe. Nous adorons dire que nous sommes très fiers. Très fiers et quand même capables de remplir un avion à 100 pour aller à Ouaga. Qu’est-ce que vous appelez sans le «peuple malien»? Le «peuple malien» s’est déjà déconsidéré en allant à Ouaga. On vous a traité en fonction de votre comportement. Les Guinéens n’ont jamais accepté d’aller à Ouaga. Les Cellou Dalène Diallo ont dit qu’ils n’iraient jamais discuter quelque part l’avenir de la Guinée, car les problèmes de la Guinée se discutent en Guinée. Si Compaoré ne peut pas venir, il n’a qu’à envoyer quelqu’un. Vous vous comportez comme cela, et, là-bas encore, vous vous livrez en spectacle. Moi, j’imagine le Président Blaise en train de se réjouir. Dire que les fiers guerriers, les fiers guerriers du Mali, c’est çà? Moi, j’étais abattu jusqu’au plus profond de moi-même. A la réunion de la COMODE (Coalition malienne des organisations démocratiques), quand on m’a dit, nous avons abattu un travail énorme, comment se fait-il que nous n’ayons pas été associés à cette rencontre? J’ai fusillé beaucoup d’entre eux du regard, et je leur ai dit: «moi, si j’avais été invité, je ne serais jamais allé à Ouaga, jamais». Nous avons cessé d’être les Maliens que nous prétendons être. Parfois, nous nous comportons en fanfarons. Si, diable, nous pouvions nous opposer à la venue de la CEDEAO, nous n’allions pas fuir devant les rebelles. Si elle veut venir ici, qui peut l’en empêcher? Par exemple, dire que nous sommes souverains avant tout, que nous sommes un pays souverain, que malgré tous les malheurs qui nous arrivent, nous sommes un pays souverain… Peux-tu te prétendre souverain quand les deux tiers de ton pays sont occupés? Est-ce que tu peux être souverain quand sur quatre aéroports, Gao, Tessalit, Tombouctou et Kidal, des cargos, venus du Qatar, de Koweït, des Républiques d’Amérique latine, amènent armement et drogues, tout ceci à l’insu des Maliens? En tout cas sans qu’ils puissent s’y opposer. Quand un hélicoptère quitte le Burkina Faso (accompagné de deux avions de reconnaissance, NDLR) vient récupérer des otages en traversant notre territoire, pouvons-nous parler de souveraineté? Notre souveraineté a du plomb dans l’aile. Quand, tous les jours, on raconte que maintenant nous sommes de l’Azawad, pendant que le Capitaine Sanogo, lui, est du Mali, nous ne pouvons pas avoir les mêmes états d’âme. Je viens juste de quitter un petit-fils qui vient du village. Il faut que demain j’aille lui chercher de la place dans une école, parce qu’il doit passer le bac cette année. Et c’est en pleine année scolaire et à l’approche de l’examen qu’il est obligé de venir se recycler quelque part. Pendant que ces hommes se bagarrent pour des strapontins… Un gouvernement est formé. D’ailleurs, très sincèrement, quel gouvernement d’ATT, pendant ses 10 ans de pouvoir, a pu compter en son sein des hommes de compétence supérieure à celle des hommes et des femmes qui sont dans ce gouvernement ?

Pour le moment, ce que nous aurions dû faire, nous, c’est-à-dire tous ceux qui pensent au Mali et non à leur personne pour le titre de chef de l’Etat, c’est être derrière le Président Dioncounda. Pas parce qu’il s’appelle Dioncounda, pas parce qu’il est le Président de l’ADEMA, mais parce que la Constitution du Mali a voulu que ce soit lui qui assure l’intérim. Ensuite, dès lors que l’accord cadre prévoit la prolongation de ce Parlement, et tant que Dioncounda est Président de ce Parlement, il restera toujours celui qui doit assurer l’intérim.

Quand j’écoute des juristes, dits constitutionnalistes, qui ne savent même pas qu’Alain Poher a assuré l’intérim de la présidence de la République française et était même candidat ensuite! Quand Pompidou a été élu, il est retourné présider le Sénat, et quand Pompidou est décédé, c’est lui encore, en tant que président du Sénat, qui a assuré de nouveau l’intérim. Il a encore été candidat après, mais il a été battu et il est retourné diriger le Sénat. Quand l’intérim a été fini, il est retourné présider son institution. C’est une question de bon sens. Vraiment, je n’arrive pas à comprendre comment les gens ne comprennent pas certaines choses, alors que c’est tout simplement une question de logique. Dioncounda Président de la transition, c’est de la logique.

D’ailleurs, à l’ADEMA si Dioncounda est Président de la transition et que les textes disent qu’il ne peut pas être candidat, nous aurons des problèmes, car il va nous falloir de nouveau procéder à l’élection d’un candidat, parce que nous sommes le seul parti qui procède comme cela, avec tous les risques que ça vole en éclats. Mais malgré tout cela, l’intérêt du Mali a fait que Dioncounda a dit, dès les premières heures, «si mon parti est d’accord, je me sacrifierais». C’est non seulement un sacrifice pour lui, mais aussi pour tout son parti. Vraiment, je ne comprends pas ces querelles.

Interview réalisée par Youssouf Diallo

22 Septembre du 7 Mai 2012