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Ce 1er avril 2008 restera mémorable pour A.T. Mais pas pour les raisons qu’elle espérait. Pour paraphraser une maxime bien connue, disons qu’on peut plaisanter sur tout, mais pas avec tout le monde. Il y a des limites à observer même à l’occasion d’une date spécialement consacrée aux canulars, c’est à dire un 1er avril.

Ce jour là est bien entré dans les mœurs des citadins maliens, même s’il constitue une tradition entièrement importée et qui n’a aucun équivalent dans notre culture propre. Beaucoup y souscrivent cependant sans même en savoir l’origine. Il faut en effet savoir qu’en Europe, le mois d’avril est celui au cours duquel la pêche est fermée, car la période est propice à la reproduction des poissons.

Dans le temps, malheur à celui qui n’avait rien pu attraper le dernier jour du mois de mars. Il faisait l’objet de toutes sortes de moqueries de la part de ses amis et de son entourage. L’une des taquineries les plus répandues consistait à offrir au pêcheur malchanceux un paquet supposé contenir du poisson afin de le consoler des prises qu’il n’avait pu faire.

De fil en aiguille, les fausses annonces se substituèrent aux faux poissons et le 1er avril est ainsi devenu ce qu’il est aujourd’hui. C’est-à-dire un jour au cours duquel on essaie de piéger les autres avec des nouvelles fantaisistes, mais plausibles. Il arrive néanmoins que le poisson d’avril fasse plus pleurer que rire.

C’est exactement ce qui est arrivé hier matin à Garantiguibougou. Tout commença aux environs de 10 heures. De façon inattendue, des cris stridents s’échappèrent dans la famille T. Le voisinage, surtout les femmes, s’attroupa pour essayer de comprendre ce qui se passait. Le phénomène en effet intriguait plus d’un.

D’abord, parce que les cris bien que perçants n’étaient accompagnés d’aucun autre bruit inquiétant comme par exemple celui de coups échangés ou d’une course éperdue. Ensuite, parce que la maîtresse des lieux était une femme bien connue de tous pour sa gentillesse, mais surtout pour sa retenue. Elle n’était pas du genre à se laisser aller à des démonstrations d’émotion bruyantes.

Les plus curieux des voisins se risquèrent donc à franchir le seuil de la concession. Ils trouvèrent la maîtresse de maison en train de tourner en rond sans pouvoir s’arrêter. La dame rayonnait littéralement et laissait de temps en temps échapper les exclamations qui avaient étonné les voisins. Ces derniers étaient soulagés de constater que tout se passait bien, mais ne comprenaient toujours pas pourquoi A.T. se trouvait dans un tel état.

Digne d’un chef d’Etat :

Voyant que les gens s’attroupaient de plus en plus nombreux dans sa cour, A.T. se calma et finit par expliquer les raisons de son euphorie. « Mon époux, raconta-t-elle, vient juste de me téléphoner. Il m’a dit qu’il avait acheté un billet pour le Pari international et qu’il a emporté le grand prix. Cela fait plus de 30 millions de FCFA qui lui seront envoyés dans la journée même. Mon mari m’a demandé de réfléchir dès maintenant à tout ce que je voulais acheter« . A.T. se tut comme essoufflée.

La petite foule mit quelques secondes à digérer l’information, puis tout le monde se précipita pour féliciter l’épouse de l’heureux gagnant. Les femmes, toujours partantes pour les célébrations, se mirent à fredonner des chansons saluant la venue du bonheur et à claquer des mains. Elles formèrent un cercle joyeux autour de A.T. et pendant une vingtaine de minutes, la folie fut totale dans la concession. Puis les voisines se dispersèrent en souhaitant A.T. une bonne utilisation de la manne qui lui tombait dessus.

Le bouche à oreille commença à fonctionner et en moins d’une heure, plus personne dans le quartier n’ignorait le bonheur qui avait fait son entrée dans la concession des T. A. qui visiblement se trouvait aux anges recevait les félicitations des uns et des autres. Elle n’hésitait plus à donner quelques détails sur les projets qu’elle avait en tête pour sa famille et pour elle-même. Quand elle n’accueillait pas des connaissances du voisinage, la dame s’occupait à répandre le plus loin possible la bonne nouvelle.

Elle avait commencé par informer ses plus proches parents. Puis elle se mit à passer un nombre impressionnant de coups de téléphone, pour, disait-elle, partager son bonheur avec le maximum de personnes. Des voisins avaient réussi à obtenir le numéro de téléphone de l’époux et l’appelèrent lui aussi pour le féliciter de sa nouvelle fortune. Ils ne se doutaient pas que leurs propos avaient littéralement assommé T.

Ce dernier essaya de toucher son épouse pour lui demander de faire montre un peu plus de discrétion. Mais le téléphone de A.T. sonnait constamment « occupé« . T. dut donc se résoudre à prendre sa voiture pour rallier son domicile. Mais à peine l’homme fit-il son apparition dans la rue où il habitait qu’il reçut un accueil digne d’un chef d’Etat. Les femmes sortaient de leurs maisons pour l’applaudir et le féliciter. Les enfants gambadaient joyeusement autour de son véhicule. Un groupe de voisins escorta même T. jusque dans le salon du couple, en formulant des bénédictions.

Quand ses accompagnateurs se furent retirés, l’homme demanda à son épouse de venir avec lui dans leur chambre. Là, T. reprocha vivement à sa femme tout le vacarme qu’elle avait déclenché autour d’une information qu’elle aurait dû garder pour elle. A.T. refusa d’accepter cette remarque. « Le bonheur n’est pas fait pour être caché« , répliqua-t-elle fièrement et sans laisser à son mari le temps de riposter, elle sortit de la chambre.

Les yeux perdus dans le vide :

En fait, c’était pour aller chercher une boisson fraîche qu’elle remit affectueusement au chef de famille. Ce dernier prit le verre, mais s’abstint d’avaler la moindre gorgée. Il se laissa tomber lourdement sur le lit et fit signe à sa femme de s’installer près de lui. Quelque chose dans l’attitude de l’homme fit peur à A.T. qui vint s’asseoir au côté de son époux. Ce dernier soupira profondément à plusieurs reprises, comme un homme qui essayait de digérer une mauvaise nouvelle. Puis sans oser regarder A.T., il lui dit qu’il avait une mauvaise nouvelle pour elle. « Mon gros lot, murmura-t-il d’une voix à peine audible, eh bien, c’était un poisson d’avril« .

La dame resta de longues secondes sans réaction. L’aveu de son mari avait visiblement du mal à parvenir à son subconscient. Elle demanda d’ailleurs à l’homme de répéter ce qu’il venait de lui annoncer. Embarrassé, l’époux fut obligé de dire à nouveau que l’annonce faite à sa femme relevait de la plaisanterie. « Je ne me doutais pas que tu prendrais ainsi au sérieux la nouvelle et surtout que tu la diffuserais autour de toi« , dit-il sans cacher son air confus. La dame écoutait ces explications, les yeux perdus dans le vide, l’air hagard. Puis ne pouvant plus se retenir, elle éclata en gros sanglots. Cette manifestation de chagrin fut aussi bruyante que l’avait été l’expression de sa joie.

Les curieux et les voisins accoururent donc à nouveau. Mais A.T., se cachant la figure avec sa main levée demanda à tous de sortir de chez elle. Elle ordonna à ses enfants de fermer la porte du domicile. Visiblement bouleversée, elle se remit à pleurer. Son mari, très mal à l’aise, essayait de trouver les mots justes pour consoler son épouse. Mais il n’arrivait qu’à répéter qu’il regrettait ce qui était arrivé. Progressivement A.T. se calma. Elle parvint même à retrouver assez de maîtrise d’elle pour sortir dans sa cour et pour expliquer les raisons de son désarroi à ses voisines qui s’inquiétaient pour elle. Elle se proposait de faire le même travail de démenti auprès des parents qu’elle avait informé de son faux bonheur.

Le plus malheureux dans cette histoire était certainement l’époux trop facétieux et trop habile menteur. En se lançant dans son poisson d’avril, il ne se doutait sûrement pas que les choses iraient si loin. On ne sait pas ce qu’il trouvera pour se faire pardonner de son épouse, mais on se doute que ce sera la dernière fois qu’il se risquera à ce genre de plaisanterie. On peut aussi parier que pendant un bon bout de temps le poisson ne figurera pas dans les repas de la famille T.

Doussou DJIRÉ

L’Essor du 02 avril 2008.