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La mendicité des élèves coraniques ou talibés est, sans doute, de par son ancrage culturel, l’expression la plus répandue aujourd’hui de la marginalisation des enfants défavorisés au Mali.

Cela n’a pas toujours été le cas. Introduite par des explorateurs arabes lors de l’islamisation de l’espace sous-régional, l’école coranique a progressivement évolué du nord au sud de notre pays. Au départ, l’éducateur bénéficiait d’une sorte de solidarité sociale. Les enfants participaient aux activités du marabout, les maîtres recevaient des subsides des parents, des voisins, de personnes nanties, des établissements étaient entretenus par la piété publique.

Certains maîtres coraniques expliquent que la mendicité vise, avant toute autre chose, à inculquer l’humilité à l’élève. C’est pourquoi, au départ, la majorité des élèves qui se retrouvaient à quémander leur pitance étaient issus de familles aisées et étaient ainsi appelés à « goûter à la souffrance que vivent les plus pauvres« .
La mendicité, dans le système éducatif, était alors motivée par des raisons économiques, mais aussi théologiques. Il s’agissait de rappeler aux musulmans leur devoir de charité, de générosité, d’humanité et d’entraide.

L’idée générale admise à l’époque, était qu’un enfant qu’on envoie à l’école coranique revient à son maître, qui prend possession de lui corps et âme. Désormais et jusqu’à ce qu’il ait achevé ses études, il n’appartient plus à sa famille. Dans ces conditions, un maître qui n’a aucun statut particulier, aucune ressource particulière, ne peut vivre et entretenir ses élèves que grâce aux produits de la mendicité de ces derniers, nécessité faisant loi. Et puisqu’une voie permet aux enfants de répondre à ces besoins, ils l’empruntent naturellement.
Mais la société a évolué, les gens aussi et pas qu’en bien malheureusement. Aujourd’hui, le phénomène des talibé a pris une tournure contraire aux principes de l’islam, contraire à la morale de la société.


POUR SE NOURRIR

Les parents, ployant sous les difficultés économiques, utilisent la religion pour se décharger sur les maîtres en leur envoyant leurs enfants. Et les maîtres n’ayant plus les moyens d’assurer le coût de fonctionnement de leurs centres, se sont, à leur tour, déchargés sur leurs élèves. Ces gamins doivent mendier pour se nourrir, se vêtir et se chausser, et … pour entretenir les maîtres. De plus en plus d’entre eux fixent, en effet, une somme d’argent que l’enfant est tenu de rapporter chaque jour ou chaque semaine.

Il est cependant important de souligner que toutes les écoles coraniques ne sont pas touchées par le phénomène. Certaines gardent encore leurs valeurs et traditions. Mais les déviations sont trop visibles pour ne pas être de plus en plus nombreuses.

Le centre de formation coranique de Niamakoro à Bamako n’a pas dérapé. Il possède même deux autres écoles dans la capitale, soutenues par l’Association Islamique qui a pu financer le projet grâce à des dons. Les fournitures scolaires sont, de ce fait, gratuites, et les subventions évitent aux enfants d’être bassement exploités.

Issa N’Djim, le premier responsable de ce centre, souligne l’absurdité de ce type de mendicité : « L’islam n’autorise la mendicité qu’en cas d’extrême nécessité, le travail étant le moyen par lequel il a connu un tel essor à travers les âges. Et pourtant, dans le même temps que de jeunes élèves étudient le Saint Coran, leurs maîtres les envoient à la rue, à l’encontre même des règles qu’ils enseignent« .

L’islam rejette toute démarche pro-mendicité. Et considère les mendiants vigoureux et aptes à produire comme des parasites sociaux. « Le phénomène a aujourd’hui pris une telle ampleur qu’il en est devenu impossible à maîtriser. Il en est devenu jusqu’à une dégradation pure du monde musulman et la sape du fondement des valeurs morales de notre société« , dénonce Issa N’Djim.

Le phénomène de la mendicité des enfants talibés est plus accentué dans les centres urbains qu’en milieu rural. De nombreux marabouts migrent des campagnes en direction des grands centres urbains, le plus souvent Kayes, Ségou, Mopti ou Bamako. Ils sont accompagnés ou reçoivent des talibés dont les plus gros contingents sont constitués de mineurs âgés de 7 à 15 ans, dont certains n’ont jamais mis pied en ville. Cette forme d’exode s’est peu à peu confondue avec la mendicité, et du coup, les talibés avec les mendiants.

El Hadj Issiaka Traoré, le chef de la division des affaires religieuses à la Direction nationale de l’intérieur, souligne la responsabilité des parents, premiers fautifs, de son point de vue, dans le problème de la mendicité des talibés. « Certaines familles ont les moyens de prendre en charge leurs enfants, mais elles pensent que la mendicité les forme. D’autres considèrent qu’ils perdent leur droit de regard sur leurs enfants dès lors qu’ils sont confiés aux maîtres. Et d’autres encore ne connaissent même pas les conditions dans lesquelles vivent leurs enfants », précise t-il.


UNE DIFFICILE INSERTION

Selon René Sanogo et Moussa Coulibaly, éducateurs au centre d’accueil, d’écoute et d’orientation pour enfants de Bamako (CEAO), il arrive que des maîtres coraniques ne savent rien de l’exploitation exercée sur les enfants. Parfois ce sont des intermédiaires qui envoient les enfants à la rue. Il peut s’agir de personnes externes au système coranique, mais parfois aussi d’élèves coraniques plus âgés qui font « travailler » les plus jeunes, qui récoltent plus facilement des piécettes du fait de leur âge.

Le Samu Social au Mali, Service d’aide mobile d’urgence sociale, et l’UNICEF s’attaquent, chacun avec sa méthode, au problème. L’UNICEF s’attache à fournir un appui à la construction et à l’équipement en salles de classe et à la formation des enseignants dans des domaines tels que la pédagogie active et l’approche du genre « enseignants en tant que modèles« .

30 à 35 % des enfants avec lesquels le SAMU social travaille sont d’anciens ou sont toujours talibés. Aujourd’hui, la plupart d’entre eux sont à la rue suite à une rupture avec leur maître coranique pour maltraitance, physique ou verbale.

Chaque jour, médecins et assistants sociaux du SAMU social se relaient dans les rues de Bamako pour veiller sur la santé des enfants. Ils connaissent bien le site du « Byblos » qu’ils visitent toutes les deux semaines, un lieu réputé pour « abriter » des élèves coraniques. La plupart d’entre eux viennent d’une école située à Banconi, ou d’une autre à Senakoro.

Amadou Diallo, un jeune guinéen de 14 ans, est l’un des enfants qui se réfugient sur ce site. Il a d’abord été confié à un maître coranique en Guinée. Contraint de mendier une somme fixe pour son maître, il a choisi de fuguer de l’école puis de son pays d’origine car sa famille l’aurait ramené de force chez le maître. Le Mali non plus ne lui réussit pas trop et il a décidé de quitter Bamako qu’il juge « trop peu généreuse« , pour le Sénégal.
Amadou fournit un exemple frappant non seulement de la difficulté de réinsertion sociale et professionnelle de ces enfants, mais aussi de leur combat contre leurs maîtres, leurs familles, et souvent contre eux-mêmes, contre leur solitude.

Depuis 2006, un programme de lutte contre la mendicité a été créé, mais faute de moyens et toujours en recherche de partenaires, il n’est toujours pas fonctionnel.

Selon les différents interlocuteurs que nous avons rencontrés, la solution de la mendicité, s’il y en a une, repose sur la formalisation des écoles coraniques. La rémunération des maîtres qui ne sont pas toujours rétribués rendrait inutile l’exploitation des élèves coraniques et si la mendicité était maintenue, elle serait formatrice et non à but lucratif.

Carine GOULEME – L’Essor

07 Mars 2008.