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A Banconi Plateau, le dimanche dernier, le jour avait commencé de la manière la plus banale dans la petite famille Coulibaly qui habite le quartier depuis plusieurs années. Après le petit déjeuner, chacun vaquait à ses menues occupations dominicales. Le fils de la famille, le petit Mamadi Coulibaly dit Karamoko s’était installé devant le portail de la concession. Il avait pris avec lui un vieux jeu de cartes et s’amusait tout seul. Sa mère, occupée à sa cuisine, levait de temps en temps les yeux dans sa direction pour s’assurer que tout se passait bien.

Dans la concession avoisinant celle de la famille Coulibaly vit Soriba Niaré, un malade mental, âgé de 53 ans.

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L’état de Soriba était connu dans tout le quartier, mais comme il n’avait rien fait qui puisse effrayer les habitants, les gens avaient fini par ne plus lui prêter attention. C’est vrai que Soriba ne se faisait pas trop voir. Il vivait cloîtré dans un coin de la cour et passait la journée à tenir à mi-voix des discours incompréhensibles.

Qu’est ce qui a poussé le malade à sortir ce jour là de son état de prostration et à se rendre dans la famille Coulibaly ?

Personne n’est en mesure de l’expliquer.

Toujours est-il que le malade n’est pas franchement entré chez ses voisins. Il s’était arrêté au portail et s’était mis à observer attentivement le petit Karamoko qui jouait avec ses cartes. Ce dernier, tout absorbé par son activité, ne s’était même pas aperçu de la présence de Soriba. Il continuait à jeter ses bouts de carton comme le font habituellement les joueurs de cartes et commentait la partie qu’il se livrait à lui-même. Visiblement, ce que faisait l’enfant intéressait fort le malade qui s’accroupit non loin de lui pour mieux l’observer.

Brusquement, sans que rien n’ait annoncé ce qu’il allait faire, Soriba empoigna l’enfant et s’éloigna. Son étrange conduite n’avait pas échappé aux femmes qui travaillaient dans la cour. Mais l’initiative du malade avait été tellement inopinée qu’elle avait pris tout le monde de court. Les dames prirent donc quelques secondes à se ressaisir et se mirent à hurler : « Le fou a pris l’enfant, Soriba a pris l’enfant« . Le voisinage alerté se trouva dans la rue en un clin d’œil. Les gens se lancèrent sans hésiter aux trousses de Soriba qui s’était mis à courir en tenant toujours l’enfant dans ses bras.

Un coin dangereux

La zone du Banconi plateau où se sont déroulés ces événements est constituée de la partie escarpée du quartier. Les maisons y sont construites à flanc de colline, on y chemine par des ruelles étroites qui surplombent des ravins. Bref, c’est un coin dangereux où même les habitués se déplacent avec la plus grande attention. Soriba qui ne pouvait pas courir très vite avec l’enfant dans ses bras sentit les poursuivants se rapprocher. On ne sait pas ce qui se passa dans sa tête, mais brusquement il laissa tomber le petit Karamoko. Or il se trouvait à ce moment précis au bord d’un ravin et l’enfant y chuta directement. Selon le commissaire Boubacar S. Fané du VIè arrondissement, l’enfant a rebondi sur plus de six mètre le long du flanc de la colline. Les sauveteurs se hâtèrent autant qu’ils le purent pour le récupérer et le transporter aux urgences de l’hôpital Gabriel Touré. Mais il était déjà trop tard, le petit Karamoko décédera quelques minutes après son admission des suites d’une hémorragie interne.

Quant à Soriba, il fut aussitôt conduit au centre psychiatrique de Point G. L’affaire a mis tout le quartier en émoi et y a relancé le débat sur le comportement qu’il faut adopter vis à vis des malades mentaux. Certes, Soriba s’était jusqu’à ce tragique épisode, comporté en individu apparemment inoffensif. Mais, se demandent les habitants, était-ce une raison suffisante pour que ses proches ne se soient intéressés ni à le faire soigner, ni à le surveiller sérieusement ?

Il est certain que le décès du petit Karamoko va pendant quelque temps changer le regard de la population de Banconi sur les malades mentaux. Mais le temps passera, et avec lui l’émotion. Les comportements anciens reviendront alors.

Doussou Djiré

Essor du 30 avril 2008