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Un mois après avoir renversé le Général Moussa Traoré, le Lieutenant colonel Amadou Toumani Touré n’a toujours pas déménagé. Il continue de résider dans une petite maison vétuste de trois pièces, située au «camp para» de Djikoroni, à l’ouest de Bamako.

S’il ne tenait qu’à lui, à son épouse et ses deux filles, ATT, comme l’appelle ses compatriotes, y resterait. «Pour ne pas avoir la grosse tête dans une résidence officielle». Mais, pour des raisons de sécurité, il devra s’installer ailleurs. En tout cas pas au palais de Koulouba, que le président déchu avait fait aménager.

Le Lieutenant colonel a quelques difficultés à changer ses habitudes. Naguère son logement servait de «vestiaire» à ses amis qui venaient disputer un match de football au camp.

Et, en dépit des appréhensions de sa femme, il va à son «grin», cercle où, par groupe d’amis, les Bamakois aiment se retrouver. Pour lui, une manière de rester en contact avec ce que pense «l‘homme de la rue» alors qu’il s’est subitement trouvé propulsé à des responsabilités nationales.

Mais, il mesure à leurs valeurs les promesses qu’il a faites : l’armée retournera dans ses casernes après la période de neuf mois que lui, Lieutenant colonel Amadou Toumani Touré, doit passer à la présidence du Comité de Transition pour le Salut du Peuple (CTSP) avec rang de chef d’Etat.

Pour la première fois, l’homme se livre dans les pages qui suivent. Il s’explique, il explique sa honte. Il raconte ce qui fut «la plus belle journée» de sa vie. Il renouvelle ses engagements, dit pourquoi il s’est enfin décidé à renverser le régime du Général Moussa Traoré.

Et pourquoi son ambition, «de taille», est de donner à ses concitoyens et aux autres l’image de militaires capables de tenir leur parole.


Jeune Afrique :
Vous promettez la démocratie. Mais comment peut-on croire les promesses des militaires ?
Amadou Toumani Touré : Etre soldat et démocrate n’est pas toujours contradictoires. En occident, l’armée est un des remparts de la démocratie.

De plus, il existe aujourd’hui en Afrique une nouvelle génération de militaires qui, eux, savent ce que démocratie veut dire. Après les changements en Europe de l’Est et surtout après la lutte que notre peuple a lui-même menée pour la démocratie, la mission de notre armée était connue : renversée le régime et instaurer la démocratie.


Jeune Afrique : Pourquoi avoir entendu qu’il y ait tant de morts pour agir ?


Amadou Toumani Touré :
Il n’était pas facile de déterminer le moment opportun. Certains ici pensent que nous sommes intervenus trop tôt ! Mais franchement, c’est le vendredi 22 mars (jour des premières tueries, qui feront plus de trois cent morts, NDLR) que nous avons compris que Moussa avait atteint le point de non-retour et que nous devions intervenir.


Jeune Afrique : Vos parachutistes ont dû participer aux tueries…


Amadou Toumani Touré :
Non ! J’affirme que non. Vous ne me croirez peut-être pas, mais, à l’heure où je vous parle, je ne le sais pas encore ! Tant que nous n’aurons pas déterminé les responsabilités, je ne peux rien dire. Moi-même j’étais hors circuit et je n’ai repris du service que deux jours avant le 22 mars. Depuis mon retour de l’Ecole de guerre [de Paris, NDLR] en janvier 1991, j’étais au chômage !

«Ma conscience me rongeait. J’avais vraiment honte d’être un officier

Jeune Afrique : Que faisiez vous le vendredi 22 mars ?
Amadou Toumani Touré : J’étais au lit…

Jeune Afrique : Vous n’allez pas me faire croire que vous ressemblez à un certain officier devenu chef de l’Etat, qui affirme qu’il dormait ou était malade chaque fois que qu’il faisait un coup d’Etat ou faisait exécuter des adversaires ?

Amadou Toumani Touré : (scandalisé) : Je ne dormais pas. Ma conscience me rongeait. J’avais vraiment honte d’être un officier.


Jeune Afrique : Je me suis laissez dire que vous vouliez renverser le Général Moussa Traoré depuis longtemps…


Amadou Toumani Touré :
C’est vrai, je l’avoue. Depuis… au moins 1979 ou 1980. Je m’étais rendu compte que Moussa Traoré ne servait plus les intérêts du pays. C’était l’affairisme, le népotisme intégral, les louanges, les grands boubous [petit rire]. Je n’ai rien contre les grands boubous, mais il ne pensait plus qu’à ça.

Jeune Afrique : Et vous avez attendu dix ans… ?


Amadou Toumani Touré :
Je reconnais que j’ai mis du temps pour me décider. C’est bien la cause de ma honte. Mais il fallait prendre des contacts, ne pas se trahir… Car même dans l’armée, régnaient suspicion et délation. Je me suis dit que le jour où le peuple comprendrait l’ampleur du mal, il bougerait et nous l’aiderons.

Jeune Afrique : Vous étiez Commandant de la garde présidentielle…

Amadou Toumani Touré : Je l’ai été pendant une partie de ma carrière [huit ans, NDLR].


Jeune Afrique : Vous avez trahi le Général Moussa Traoré après avoir été son complice !…


Amadou Toumani Touré : (très calmement et me regardant dans les yeux) :
Je ne me vois ni complice ni traître ! J’ai prêté serment au président de la République et non à Moussa. Parmi les missions de l’armée, nous avons celle de sauvegarder la dignité de notre pays, son intégrité territoriale et morale, que lui, Moussa, était entrain de bafouer.


Jeune Afrique : Quand exactement avez-vous décidé d’agir et selon quel plan ?


Amadou Toumani Touré :
À partir 22 mars, quand les enfants ont exposé leurs poitrines aux balles…, de leurs mères, nos sœurs, nos frères…on ne pouvait plus hésiter. J’avais deux solutions.

D’abord prendre le risque de convaincre des camarades officiers que Moussa Traoré ne pouvait plus rester et qu’il faut le renverser. Ensuite, et en cas d’échec dans cette démarche, j’aurais conduit le bataillon de parachutistes pour nous mettre aux cotés du peuple.


Jeune Afrique : Comment pouvez vous être sûr que les paras allaient vous suivre ?


Amadou Toumani Touré :
Ils m’auraient suivi ! Ils n’attendaient qu’un signe. Et puis nous avions déjà pris contact avec certaines organisations civiles, en [particulier, avec Me Demba Diallo,

Président de l’Association Malienne pour la Défense des Droits de l’Homme, et le Secrétaire général de l’union nationale des travailleurs du Mali, Bakary Karembé, qui seront les premiers informés du succès de l’opération, NDLR].


Jeune Afrique : quand avez-vous commencé à entrer en contact avec les organisations démocratiques ?


Amadou Toumani Touré : (souriant)
: Oh ! Bien avant le 25 mars [jour de l’arrestation du Général Moussa Traoré, NDLR]. Je crois même que c’était le 22 janvier [veille de la grande marche à Bamako, organisée par toutes les organisations démocratiques, NDLR].

Jeune Afrique : Comment avez pu convaincre les officiers proches de Moussa ?

Amadou Toumani Touré : En leur expliquant que c’était la seule manière de limiter les dégâts… De fait, il n’y eut point d’effusion de sang. Mon idée était de s’emparer de Moussa et de son épouse pour les livrer à la justice. De quoi aurais-je eu l’air si Moussa Traoré ou son épouse avaient été gravement blessés ?


Jeune Afrique :
Les considérez vous déjà comme coupables ?

Amadou Toumani Touré : Je pense que ce n’est pas homme qui doit être jugé, mais un système à travers un homme.

Jeune Afrique : Considérez vous que vous avez fait un coup d’état à proprement parler ?

Amadou Toumani Touré : (après réflexion) : Assurément, dans la mesure où cela a été exécuté par des militaires pour changer le régime en place.


Jeune Afrique : Dites moi la vérité : vous vous êtes arrangé avec des proches de Moussa Traoré pour les soustraire de la colère du peuple ?


Amadou Toumani Touré : (souriant) :
Certains ont pensé que nous avions arrêté Moussa pour le couvrir avant de lui permettre de quitter le Mali. Mais ce n’est pas vrai. Les faits sont là : nous l’avons arrêté, nous le gardons et il ne partira pas. Il reviendra à la justice de se prononcer sur son sort.


Jeune Afrique : Comment les organisations démocratiques ont-elles jugé votre action, après tant bien tardive ?

Amadou Toumani Touré : Je l’ai dit et je le répète : l’action de l’armée n’a fait que couronner celle de la population, des jeunes, des femmes, des organisation démocratiques. Nous avons fait ce qui restait à faire : capturer Moussa. Mais cette capture a réconcilié l’armée avec le peuple.


Jeune Afrique : Comment s’est passée votre première rencontre avec le peuple ?


Amadou Toumani Touré :
De la manière la plus simple, mais la plus chaleureuse.

Dix heures après l’arrestation de Moussa Traoré, nous étions à la bourse du travail [place où se tenaient les réunions publiques, NDLR], avec la coordination des organisation démocratiques pour serrer la main de nos aînés, les remercier et leur demander de pouvoir travailler avec eux. J’étais vraiment heureux.

«Mon ambition est de défiler le 20 janvier 1992 devant un Président de la République démocratiquement élu»



Jeune Afrique :
Ce premier bain de foule peut vous monter à la tête et vous faire croire que vous êtes populaire ?

Amadou Toumani Touré : Non. Je ne crois pas que le pouvoir puisse me monter à la tête. On en reparlera en tout cas quand nous aurons terminé nos neuf mois [le régime transitoire doit se terminer fin 1991, NDLR].

Jeune Afrique : Les gens ne veulent plus l’armée au pouvoir. Ils n’ont cessé de le dire. Les avez-vous attendus ?

Amadou Toumani Touré : Il faut reconnaître que l’armée avait essuyé des insultes avant le 25 mars. Le peuple était las, se battait, mourrait, et l’armée tardait à intervenir. Cette attitude a été considérée comme une certaine complicité des militaires avec le régime.

Il faut accepter ce jugement du peuple. Mais le jour où l’armée a pris ses responsabilités, montrant qu’elle ne servait pas à Moussa Traoré, le peuple a compris et reconnu qu’elle était avec lui.


Jeune Afrique :
Les militaires qui ont fait un coup d’Etat ont prétendu l’avoir fait avec et pour le peuple avant de se révéler être des dictateurs ?

Amadou Toumani Touré : Dès le départ, j’ai dit ceci à mes camarades : «Nous n’avons pas pris le pouvoir pour le pouvoir, mais nous l’avons pris pour le peuple, qui s’est battu avant nous.

Rendons hommage à la bravoure de notre jeunesse et aux organisations démocratiques. Nous n’avons fait que parachever une œuvre qui avait commencé sans nous».


Jeune Afrique : Il n’empêche, c’est maintenant vous qui êtes au pouvoir !


Amadou Toumani Touré :
Ah non ! J’ai tenu à mettre tout le monde en garde. Nous avons promis à nos partenaires parmi les organisations démocratiques que nous rentrerions chez nous, dans nos casernes. Et j’ai précisé devant mes camarades que nous le ferions en janvier 1992, en ajoutant que ceux qui veulent faire de la politique n’ont qu’à ôter leurs galons et adhérer à un parti.

Jeune Afrique : Vous-même, quelles sont vos intentions : ôter vos galons ou retourner à la caserne ?


Amadou Toumani Touré :
Pour le moment, j’ai l’intention de retourner à la caserne. Après, on verra bien.
Jeune Afrique : Votre «pour le moment» laisse entendre que vous pourriez être tenté de vous mettre en réserve de la république.

Amadou Toumani Touré : Ah, non ! Je n’entends du tout faire de la politique. Je n’y ai pas pensé.

Jeune Afrique : Mais, une fois de plus, comment croire en la parole de militaire dans un pays où on a déjà attendu les mêmes promesses ?


Amadou Toumani Touré :
C’est justement parce que nous avons souffert d’un régime militaire, avec le CMLN de sinistre mémoire [comité militaire de libération nationale, présidé par Moussa Traoré, qui avait renversé le régime de Modibo Keita en novembre 1968, NDLR], que nous n’avons nullement l’intention de rééditer la même expérience.

Jeune Afrique : Des militaires pourraient être tentés par un coup d’Etat avec ou contre vous…

Amadou Toumani Touré : Contre moi ? Pourquoi donc ? Je m’en vais à la fin de l’année ! J’espère bien que nos militaires seront capables de tenir leur parole et respecter les règles démocratiques. Le peuple malien a tellement souffert que ce serait là un beau cadeau que nous pourrions lui offrir : qu’il soit fier de son armée.


Jeune Afrique :
Vous n’avez donc pas d’ambition ?
Amadou Toumani Touré : Bien sûr que si ! Elle est de réussir ma mission de neuf mois pour mettre en place les bases de la démocratie, passer la conférence nationale en juin, pour faire en sorte que le Mali ait une constitution démocratique, organiser les élections dignes de transparence et de dignité.

Puis, pour terminer le tout, défiler, le 20 janvier 1992, date d’anniversaire de l’armée, devant un président de la République régulièrement et dignement élu, avant de retourner à la caserne.


Interview recueillie à Bamako par SENNEN ANDRIAMIRADO

Jeune Afrique, n°1583, du 1er au mai 1991

02 Juin 2008