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Non ! Dialla tous les Maliens ne sont pas des loups pour le Mali. Ce serait scier le tronc du grand baobab qui nous protège et sous lequel nous sommes tous assis !

Le journal Les Echos du vendredi 27 Juillet 2007, a publié une réflexion de Dialla Konaté sous le titre « le Malien, un loup pour le Mali ? ». Dans son article, l’auteur s’appuie sur le rapport du Vérificateur général, pour juger avec sévérité le comportement des cadres maliens d’aujourd’hui qui, dit-il, « sont formés plus pour dépenser de l’argent mis à leur disposition par un acte budgétaire que de dépenser de l’argent qu’ils ont gagné ».

Comparant la moralité du Malien d’hier et d’aujourd’hui, il souligne que sous « la première République les dirigeants au plus haut niveau étaient prêts à offrir leurs biens personnels pour le bien de la nation ». Le cas longuement cité par l’auteur de l’article est celui de la défunte Librairie populaire du Mali, une société d’Etat qui, dit-il sans preuve, serait créée grâce aux « dons matériels et financiers » d’un grand patriote.

Sur ce dossier, je voudrais apporter quelques rectifications et quelques éclairages. Depuis plusieurs années en effet, je fais des recherches sur l’édition et la commercialisation du livre au Mali afin de promouvoir la production et la diffusion de cet outil essentiel au développement de notre pays. En cela je tente de renforcer l’œuvre de certains compatriotes qui ont créé des maisons d’édition et de diffusion comme Jamana et la Ruche aux livres.

Les investigations jusqu’ici entreprises reposent sur des témoignages d’acteurs de l’époque et sur des documents authentiques. Sans nullement mettre en doute le patriotisme de la personne nommée dans l’article de Dialla Konaté, je suis en mesure d’affirmer que la Librairie populaire du Mali, n’a pas, à sa création, reçu de dons matériels et financiers de quelque Malien que ce soit.

Cette entreprise d’Etat a ouvert ses portes le 15 juillet 1961 grâce notamment à une dotation financière du bureau politique de l’Union soudanaise RDA, d’un prêt soviétique, d’apports de quelques pays comme la Tchécoslovaquie et les Etats-Unis d’Amérique, à travers le Centre culturel américain.

Sur l’intervention du libraire privé cité dans l’article, l’information donnée par Dialla Konaté n’est pas juste. Ce libraire, lit-on dans l’article, aurait « offert sa propre librairie avec le bâtiment, les équipements, le compte bancaire pour constituer la Librairie populaire du Mali ». Par devoir de vérité envers les Maliens, nous devons restituer les faits tels qu’ils se sont passés.

Les documents de l’époque l’attestent : c’est le directeur de la librairie en question qui a lui-même proposé aux responsables de la Librairie populaire du Mali, « la cession au prix de revient avec une réduction de 25 % et de la papeterie au prix de revient ». Ce sont exactement les termes du marché conclu à l’époque.

Cette transaction a été jugée rentable par les deux parties. Les responsables de la Librairie populaire s’étaient fixé la date butoir du 15 juillet pour l’inauguration de l’établissement. Nous étions au 22 juin 1961. Elle était rentable aussi pour le libraire malien qui avait là l’occasion de liquider avantageusement son stock.

On sait que la marge bénéficiaire qu’un éditeur étranger accorde à un libraire local a toujours généralement varié entre 33 et 50 %. La réduction de 25 % proposée à la Librairie populaire du Mali pour la cession des livres ne peut donc en aucun cas être considérée comme un acte de bienfaisance encore moins de patriotisme. Si, à l’époque, la transparence était de règle pourquoi n’a-t-on pas consulté les autres libraires de la place ?

Connaissant un peu le domaine de la librairie, je suis certain qu’aucun d’eux n’aurait rejeté une si bonne affaire ! Sans parler de la papeterie qui a été vendue à la Librairie populaire du Mali au prix coûtant. Ainsi la proposition commerciale a été acceptée lors la réunion du conseil d’administration de la Librairie populaire du 22 juin 1961 présidée par le ministre Henri Corenthin.

Pour la forme, un inventaire et non une évaluation avait auparavant été fait à la demande du même conseil par messieurs Kassé Kéita et Samba Sow. Le montant exact de cette transaction, une somme très importante en argent de l’époque se trouve dans les archives.

De l’ouverture de cette société d’Etat le 15 juillet 1961 à sa « privation » en 1989-1990, beaucoup d’autres faits se sont passés. Dans l’article de Dialla Konaté, on note pêle-mêle beaucoup d’autres sujets touchant la vie nationale. Certains apparaissent comme des contrevérités, d’autres des points de vue discutables.

Il s’agit, entre autres, des raisons de l’interdiction de séjour de René Dumont au Mali en raison de la publication de son livre « l’Afrique noire est mal partie », des députés maliens qui se sont accordés, il y a quelques mois, des « avantages financiers ». Une mesure similaire a été prise pendant la première République, mais, nous apprend Dialla Konaté, en l’absence du président Modibo Kéita en séjour de deux mois en Chine ! (sic). Cette tendance est bien malienne : le chef est bon, c’est son entourage qui est mauvais !

Monsieur Konaté aurait au moins aidé ses lecteurs s’il leur avait dit comment a réagi le président à son retour au Mali ! A-t-il annulé la mesure ? D’autres sujets abordés : le faible taux de participation des Maliens aux élections, l’impossibilité de justifier le financement public des partis politiques en raison, dit-il, de leur « échec collectif à mobiliser la population ». Ces sujets sont matière à discussion. Dommage que l’éloignement géographique de Dialla Konaté ne nous permette pas d’en débattre.

Sur l’analyse et sur la proposition contenue dans l’article, j’avoue que je suis resté sur ma faim.
Je schématise la situation présentée par Dialla Konaté : le Vérificateur général, dans son dernier rapport, a révélé un énorme manque à gagner pour le Mali du fait de la corruption et de la mauvaise gestion. Il a évalué les pertes à plus de 100 milliards. Tout en reconnaissant les limites de ses connaissances en la matière, Dialla Konaté les estime à près de 250 milliards. Qui croire ?

Les causes de cette gabegie, selon Dialla Konaté, se trouvent dans le manque de patriotisme du Malien qui serait « un loup pour le Mali ». Il prend l’exemple des dirigeants du passé qui étaient des hommes irréprochables sur le plan de la moralité et du respect des biens de l’Etat. Pour lui, les cadres actuels ne méritent pas considération car ils ne connaissent pas la valeur de l’argent. En outre, ils seraient de grands déprédateurs qui abusent des ressources de l’Etat.

Il donne comme exemple cet homme qui, à l’époque, aurait par patriotisme, donné ses propres biens pour favoriser la création d’une entreprise d’Etat. Tout le contraire des cadres actuels qui dépensent l’argent public, des partis politiques qui reçoivent indûment l’aide de l’Etat sans assumer leur mission, des opérateurs économiques qui s’enrichissent en abusant des exonérations. La solution ? Un séminaire atelier animé par des responsables financiers et du contrôle financier comme cela se fait en Amérique.

Première remarque : il est toujours imprudent de s’avancer sur un terrain qu’on ne maîtrise pas. Le Vérificateur général est loin d’être un néophyte en matière de calcul économique. Il n’est pas tombé du ciel ! Il est né d’une volonté politique qu’il faut tout de même saluer. Combien de pays africains se sont-ils dotés de tels instruments de contrôle ? Disons tout du lièvre sauf qu’il n’a pas de grandes oreilles ! Nous enseignent les Bamanans. Entendons-nous bien : je ne fais ici l’éloge ni de la corruption ni de la prévarication. Je constate simplement que la lutte contre ces fléaux est devenue une réalité au Mali. Tout le long des 47 ans de notre indépendance, des exemples pullulent.

Je rappelle aussi, sans vouloir l’excuser, que les phénomènes de la corruption et la prévarication ne datent pas d’aujourd’hui au Mali. Ils ne sont pas propres à notre pays. Ils ne sont pas propres à l’Afrique. A des degrés divers, ils existent dans tous les pays du monde. Chaque pays tente des actions pour l’éradiquer car pour un pays pauvre comme le nôtre, ils constituent un sérieux obstacle au développement. Au Mali, ces maux plongent leurs racines loin dans l’histoire.

« San’i kajigin i bin yoro la, jigin i talon yoro la » (au lieu d’en vouloir à l’endroit où tu es tombé, il convient d’en vouloir à l’endroit qui t’a fait trébucher), disent encore les Bamanans. C’est une vérité de Lapalisse : le présent tire sa source du passé. Il n’y a pas de générations spontanées. Il n’y a pas de rupture fondamentale entre le Malien d’hier et celui d’aujourd’hui. Amadou Hampâté Bâ l’a bien illustré dans « l’Etrange destin de Wangrin ».

La plupart des intellectuels maliens ont souvent peur de visiter objectivement le passé de leur pays. Ils nourrissent aussi une certaine crainte de porter un regard critique sur le présent, sûrement pour ne pas compromettre leurs carrières. Par paresse intellectuelle, par esprit de fatalité ou par conservatisme, ils sont enfin peu enclins à prospecter l’avenir. C’est Jean-Jacques Servan Schreiber qui a dit : « si l’œil reste rivé sur le passé, nous sommes condamnés ».

Nos cadres sont trop nostalgiques du passé, tenter coûte que coûte de mettre dans l’esprit des nouvelles générations l’idée que tous les responsables du pays étaient irréprochables dans leurs rapports à l’argent n’est pas juste. Revenir en arrière pour retrouver ce qui a été vécu relève de l’utopie. Beaucoup de maux que nous observons aujourd’hui trouvent leurs origines dans le passé. Pour y remédier, il faut – et là je suis d’accord avec Dialla Konaté – une bonne dose de patriotisme.

Le patriotisme, c’est-à-dire l’amour du pays, doit être une valeur partagée, une composante essentielle de l’éducation et même de la foi. L’autocritique est plus salutaire que l’autosatisfaction dans un pays en développement comme le Mali car elle procède de l’honnêteté intellectuelle à reconnaître que tout n’est pas parfait, que des sacrifices sont à consentir par chacun pour accéder au mieux-être de tous.

Les séminaires périodiques proposés par Dialla Konaté comme solution à la mauvaise gouvernance de notre pays sont certes utiles. Mais ils ne sont pas suffisants car combien de réunions de ce genre ont été organisées dans le passé qui n’ont apporté le moindre changement à la situation. La priorité est à l’éducation du citoyen.

Le 22 septembre 2010, le Mali fêtera les 50 ans de son indépendance. L’occasion ne serait-elle pas idéale pour convoquer les Etats généraux de la nation où tous les Maliens seront consultés sur le devenir de leur pays ? Une nouvelle chance historique vient d’être donnée au président Amadou Toumani Touré : il présidera encore aux destinées de notre pays à cette date. Celle-ci coïncide avec son second et dernier mandat. Avec son expérience du pouvoir, sa connaissance des hommes et du pays, le président Touré n’aura nul besoin de calcul politique autre que la renaissance du Mali.

Il doit saisir cette occasion de ces 50 ans du Mali indépendant pour conduire les Maliens à réfléchir la tête froide, sans passion et sans démagogie, sur le bilan du passé et du présent, pour construire l’avenir. Il ne s’agira pas d’une Conférence nationale bis. Il ne s’agira pas non plus de déchirer des pages de notre histoire ou de rouvrir des plaies non cicatrisées. L’objectif est d’écrire ensemble les pages du futur. Ce sont les Bamanans qui l’enseignent aussi : « kun te di kun tigi ko » (On ne rase pas la tête de quelqu’un en son absence).

A la lecture de sa réflexion, j’ai perçu chez Dialla Konaté un certain pessimisme, voire une certaine déception. Je voudrais me tromper. C’est la preuve cependant qu’il aime son pays. Je mets certes en cause quelques-unes de ses observations. Ce n’est nullement pour le contrarier mais pour mieux l’éclairer et amplifier le débat qu’il a eu le mérite de lancer. Contrairement à ce qu’il pense, il y a beaucoup de raisons de croire aux Maliens d’aujourd’hui. Simplement une mission est à assumer. Car enfin, tous les Maliens ne sont pas des loups pour le Mali. Ce serait scier le tronc du grand baobab qui nous protège et sous lequel nous sommes tous assis !

Bamako, le 31 juillet 2007

Pr. Amadou Touré
(Université de Bamako)

03 août 2007.


Pour lire l’article en question:


Rapport du vérificateur général vu par Dialla Konaté: Le Malien, loup pour le Mali ?