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Rien ne justifie, certes, le long chapelet d’attaques des localités d’Ansongo, de Diabaly, d’Abeibara, de Nampala, entre autres, et aujourd’hui, de Nara ? Révoltant, inadmissible, impénitent… Ce ne sont pas les qualificatifs qui manquent. Mais la riposte souhaitée par les Maliens, fort logiquement blessés dans leur amour-propre et soucieux de laver l’affront dans le sang, est-elle pour autant la solution ?

A vrai dire, j’étais de ceux-là qui prônaient l’option militaire face aux bandits armés de Bahanga et consorts. Mais, auparavant, un éclairage s’avère nécessaire.

Contrairement à ce qui se dit çà ou là, les attaques des bandits ne sont nullement motivées par la misère ou le sous-développement du Nord. Si le terrorisme était le fruit de la pauvreté, la dernière arme du déshérité, alors tous les attentats commis depuis 30 ans auraient dû l’être par des pauvres. Ce qui n’est pas le cas. Fort heureusement !

Les raisons qui sous-tendent l’attitude des agresseurs, n’est pas tant les erreurs de gouvernance, la question du développement du Nord-Mali, encore moins la non-application des différentes résolutions signées depuis le début des attaques armées, même s’il faut, évidemment travailler à la résolution définitive de la crise. C’est pourquoi la recherche éperdue des causes, quand bien même elle émane d’une bonne volonté, fait fausse route. Autant d’illusions dont nous devons nous défaire pour retrouver au plus vite la solution.

L’objectif de la rébellion, à l’origine, est de créer un autre Etat dans la bande sahélo-saharienne. La stratégie consiste, pour ce faire, à entraîner les autres communautés, Touaregs, Arabes et Tamasheqs, Maures, Sonrhaïs, Peuls, en semant la confusion et inciter les populations à s’affronter. La théorie du chaos !

Ils sont aujourd’hui parvenus à transformer le Nord de notre pays en zone de recrutement pour le terrorisme international. Les pouvoirs publics maliens ne doivent pas se tromper de combat en lançant une guerre dont l’issue reste incertaine. Surtout, à ne pas céder à la provocation malgré la tentation !

Elles doivent se poser des questions judicieuses du genre, pourquoi donc le Mali a été, jusqu’à nos jours, épargné par les bombes humaines, les voitures piégées et autres explosifs ?

Tout simplement parce que malgré les incitations et provocations, la majorité des concitoyens, du Sud au nord, n’adhère pas encore à la cause des insurgés…

La tragédie algérienne reste toujours vivace dans les mémoires. Le véritable piège aujourd’hui tendu par les assaillants, consiste à inciter les autorités maliennes à s’en prendre à une cible, par exemple, Bahanga lequel vient de signer un accord de paix avec le Mali.

Le scénario est classique. Souvenez-vous en ! Après les attaques du 11 septembre 2001, le jour où le monde a tremblé, la réaction des Américains fut de trouver un bouc émissaire, qui qu’il soit et où qu’il soit. L’Irak et l’Afghanistan furent alors les proies idéales, la tête de turc et, Saddam Hussein et Ben Laden, les auteurs de tous les malheurs de ce bas monde, furent considérés comme les ennemis publics internationaux, des hommes à abattre. Georges W. Bush ne put se dispenser de lourdes frappes et d’une interminable traque.

Mais était-il sûr d’avoir trouvé les vrais coupables dans la mesure où l’identification des auteurs de ces attentats, paraissait, à l’heure du crime, encore largement hypothétique et la réaction, plutôt prématurée et inadaptée à la circonstance ? L’histoire n’est pas encore totalement et définitivement écrite. Elle le sera dans les décennies à venir à travers le mandat de Barack Obama… ; des chaussures lancées à la figure de l’homme le plus puissant du monde, la flambée du prix du baril de pétrole, la crise financière internationale…

Autant d’aléas que nul ne peut se targuer de maîtriser. En clair, ce sont là quelques conséquences de la réaction épidermique des Américains après les attentats du 11 septembre 2001. En voulant éliminer deux terroristes ou supposés l’être, ils en ont crée des milliers et multiplié les risques d’attentats au quintuple. Par ce geste irréfléchi, le visage du monde est aujourd’hui en train de changer…

En somme, les faits de guerre attestent aujourd’hui partout dans le monde, que ce n’est plus la puissance militaire qui est garante de la suprématie et du maintien de la paix et de la sécurité sur un territoire, mais plutôt, le bon usage de la matière grise, la bonne et saine information, la sensibilisation, une meilleure adéquation des ressources humaines avec les structures dirigeantes…

Voilà les seuls ingrédients dont le déficit a rendu possible la plus terrifiante attaque non militaire à laquelle un pays a eu à faire face. Imaginez que les Etats-Unis ont été attaqués par leur propre flottille civile. Et les soldats, malgré eux-mêmes, amenés à leur insu sur le champ de bataille furent de simples Américains en déplacement dans leur propre pays.

Aujourd’hui, ce n’est pas tant le nombre terrifiant des victimes qui dépassera hélas, sans aucun doute, les 2404 morts américains, ni le fait qu’il s’agissait de cibles civiles arbitraires qui ont produit un si fort impact sur moi, mais c’est plutôt l’attitude du terroriste lui-même qui mérite ici une attention particulière.

Il n’ignorait aucunement qu’en faisant écraser « son » avion sur World Trade Center de New York, il perdra lui-même la vie. Mais qu’importe ! Ce choix délibéré, cette défiance à la mort trouve quelque part explications. Mais où ? Si vous avez la réponse à cette question, alors vous pouvez combattre le terrorisme par la guerre classique. Aussi, l’attaque du 11 septembre 2001 est symptomatique de notre époque qualifiée d’ère de l’information et de la communication.

L’on sait que la suprématie économique d’une nation se fonde aujourd’hui sur ses ressources matérielles, réserves en sous-sol, potentiel industriel, ressources agricoles, mais aussi et surtout sur sa capacité à innover et à inventer, en un mot, sur l’intelligence humaine, dont les Américains avaient pourtant fait le sigle de leur agence d’espionnage : la CIA. Mais qu’adviendra-t-il ?

Désormais confiante à la technologie, l’Agence négligera quelque peu ses méthodes classiques d’espionnage sur le terrain, d’infiltration de l’ennemi, de diversion, entre autres, se contentant juste d’interpréter les données informatiques et virtuelles renvoyées par les satellites. Conséquence de cette option : l’attaque du 11-Septembre signera alors la revanche de l’immatériel sur le matériel jusque dans le domaine militaire…

Le Financial Times du 16 décembre, cité par Jeune Afrique du 21 décembre dernier, retrace ainsi les conséquences de l’aventure américaine : « L’administration Bush, pour des raisons qui ne tenaient pas debout, a détruit l’Etat irakien, expédié ses classes moyennes aux quatre coins du Moyen-Orient, fait prospérer le djihadisme, déclenché un conflit religieux qui traumatisera la région pendant longtemps et fait de l’Iran une puissance régionale ».

Revenons aux assaillants du Nord-Mali. Il convient tout d’abord de savoir s’il s’agit de bandits armés, de terroristes ou de simples mercenaires en mal d’aventures. En tout état de cause, ces hommes tués au cours de l’attaque ont fait le sacrifice de leurs vies dans le seul but d’entraîner dans leur mort le plus grand nombre de victimes et causer ainsi le choc psychologique qui n’épargnera pas le président de la République lui-même. « Trop, c’est trop ! Nous ne pouvons plus continuer à compter nos morts et nos blessés… Nous ne pouvons plus continuer à subir, nous devons faire quelque chose », dira-t-il en substance.

Mais n’est-ce pas là, M. le président, une faiblesse notoire, un manque de vision stratégique, que de recourir aux méthodes de l’ennemi ? Le concept du politologue américain Karl Schmitt, résume bien la situation. Pour lui, nul ne saurait survivre sans le courage de reconnaître, nommer et partant, combattre l’ennemi qui le menace. Mais la question ici, M. le président de la République, est votre difficulté à clairement identifier l’ennemi lequel reste encore sans visage ou presque puisque se confondant toujours avec le reste du peuple.

Des Touaregs ne sont-ils pas morts les armes à la main lors de l’attaque meurtrière de Nampala, défendant la cause de leur patrie, le Mali ? Faut-il salir leur mémoire en les assimilant aux assaillants et par ricochet, inciter leurs frères loyalistes à changer de camp ? Le colonel Gamou, pourtant Touareg comme tant d’autres, ne restent-t-ils pas toujours fidèles à l’armée malienne, à votre armée, M. le président ?

La troupe artistique de la région de Kidal, lors de la prestation à la Biennale à Kayes, en fin de semaine dernière, a certainement donné la meilleure leçon à leurs frères des autres régions du Sud et d’ailleurs. Des artistes touaregs, peuls, maures, arabes et autres, sans distinction de la couleur de la peau ont, dans une pièce théâtrale remarquable, fustigé l’attitude des assaillants de quelques bords qu’ils soient et prié religieusement pour la paix, la tolérance et la prospérité de leur pays, de notre pays, le Mali.

Vous n’avez pas d’autre issue, M. le président, que de nouer un vrai dialogue avec les communautés du Nord, toutes les communautés, du Nord au sud, en leur offrant une vraie perspective dans le partage des rôles et des richesses de notre pays ne plus continuer à miser sur les accords signés entre le gouvernement et les bandits, des bandits dont le point fort n’est pas la confiance et arrêter d’aller chercher un arbitre extérieur à votre pays et qui, en réalité, ne vous aime pas non plus… Autrement, c’est la voie royale pour préparer d’autres déconvenues…

Issiaka Coulibaly

(directeur général Complexe Communication)

31 Décembre 2008