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Le 26 mars 1991, la démocratie est officiellement née au Mali du sang des Martyrs d’une répression sanglante visant à l’étouffer dans l’œuf. Le 4 juillet 1994, le Rwanda est entré dans une ère marquée par la libération du pays après des «décennies de division, de discrimination, de dépossession d’une partie de la population et de pogroms périodiques». Si 30 ans après le génocide qui a fait (selon les Nations unies), plus de 800 000 morts (en majorité des Tutsis), le Rwanda  affiche un niveau de développement envié sur le continent, la démocratie ne semble accoucher que de crises et de désillusion au Mali 33 ans après son avènement. Faut-il alors continuer à perpétuer ce système politique multipartite sans tenir compte de nos réalités socioculturelles et des aspirations réelles des populations ? Les avis sont naturellement partagés. Mais, pour de nombreux Maliens, le Rwanda nous montre la voie à suivre à bien des égards.

«J’ai perdu connaissance. Lorsque je me suis réveillée, tout le monde était mort et ils étaient en train de nous recouvrir de terre comme si de rien n’était», se rappelle Frida Umuhoza. Vivant aujourd’hui en Australie, elle est l’un des témoins vivants du «pire événement de la fin du 21e siècle» : le génocide rwandais ! un effroyable massacre de sang froid qui a commencé au lendemain de la mort du président Habyarimana dont l’avion a été abattu alors qu’il revenait d’un sommet à Arusha (Tanzanie), où se négociaient les accords visant à mettre fin à la guerre civile rwandaise commencée en 1990.

«Dès le lendemain, la machine de mort des extrémistes hutu se met en marche. Jusqu’en juillet, les Tutsi sont exterminés à coups de machette, brûlés vifs ou mitraillés», peut-on lire dans une synthèse d’article publiée par «Courrier international» (N°1744 du 4 au 10 avril 2024) à l’occasion des 30 ans du génocide. Durant une centaine de jours, des hordes de Hutu (population majoritaire) ont massacré des centaines de milliers de leurs compatriotes, essentiellement des Tutsis. Selon les chiffres des Nations unies, ce génocide a fait près de 800 000 victimes. Mais, 30 ans après, ce pays meurtri a su panser ses plaies pour renaître des cendres du génocide. Aujourd’hui, il est beaucoup plus question de «miracle rwandais» même si les terribles souvenirs resteront longtemps figés dans la mémoire collective.

Pays émergent, le Rwanda a connu un développement rapide avec des résultats économiques enviables partout sur le continent et loués dans le monde. Ainsi, le PIB a progressé de plus de 8 % par an en moyenne de 1995 à 2022. L’espérance de vie a augmenté de 49 à 66 ans entre 2001 et 2021 avec une forte baisse de la mortalité infantile. En trois décennies, le Rwanda s’est également imposé comme «un acteur sécuritaire incontournable en Afrique» selon le magazine américain, «Foreign Policy». Aujourd’hui, le pays joue à merveille le rôle de «Gendarme de l’Afrique» (intervention en Centrafrique et au Mozambique).

«Un phare de progrès allumé sur les braises du génocide» !

«Le Rwanda est aujourd’hui un miracle où règnent la paix, l’unité et la prospérité ; un phare de progrès allumé sur les braises du génocide», reconnaissent de nombreux observateurs. «Trente ans, c’est une courte période, mais il n’est pas exagéré de dire que, pendant ce temps, le Rwanda semble avoir accompli l’œuvre d’un siècle», a récemment commenté un éditorialiste du «New Times» (Rwanda). En rappelant que le génocide a été stoppé par «les Rwandais», il n’a pas caché son admiration pour «le courage et l’altruisme de ceux qui l’ont fait ; le défi, le refus d’être anéanti ou brisé ; et la détermination à vivre à reconstruire et même à prospérer».

Mais, qu’à cela ne tienne ! Les détracteurs du président rwandais font fi de son sens du «realpolitik» pour s’attarder sur «la répression de la contestation». Succès contrasté dit-on dans des médias occidentaux où on parle plutôt de  «trompe-l’œil». Et cela d’autant plus que, soulignent-ils souvent, «la pauvreté serait largement sous-évaluée et les inégalités de revenus plus importantes qu’ailleurs dans la région». Ils passent sous silence son niveau de développement pour s’attarder sur ce Rwanda où il n’y a pas «de place pour la dissidence ou les voix discordantes» à cause de «la nette dérive autoritaire» de son président candidat pour un 4e mandat.

Ainsi, pour les détracteurs du système rwandais, «le pays s’est reconstruit à marche forcée» et «l’autoritarisme» de son président est le revers du miracle dont il est le principal planificateur. Ne dit-on pas que la fin justifie le plus souvent les moyens ? Le changement s’opère également au prix de sacrifices énormes. Toujours est-il que cette dictature assure aux Rwandais une stabilité et un niveau de développement sans précédent et que la démocratie n’a pas su apporter aux Maliens en 33 ans. Le Mali est aujourd’hui tout le contraire du Rwanda parce que l’ouverture politique a plus profité à des groupes organisés pour confisquer le pouvoir et gouverner le pays selon leurs propres intérêts et ceux des clans alliés. Pis, le pays est permanemment en crise à cause essentiellement de la mauvaise gouvernance politique des présumés démocrates.

Ombre d’elle-même, la démocratie est pour le moment l’une des pires désillusions de l’histoire politique du Mali

Il est vrai que le système n’est pas forcément en cause, mais la défaillance de ses animateurs. Sinon en 12 ans (2 avril 2012-2 avril 2024), Macky Sall a fait plus pour son pays que nos démocrates en trois décennies de gestion. Et cela grâce en partie à sa vision politique déclinée en «Plan Sénégal Emergent 2035» (PSE). Il s’agit d’une stratégie décennale (une vraie) sur la période 2014-2023 adossée à la vision d’un Sénégal émergent à l’horizon 2035 à travers trois axes stratégiques qui sont la transformation structurelle de l’économique et de la croissance ; le capital humain, la protection sociale et le développement durable ; et la gouvernance, les institutions, la paix et la sécurité. Le résultat est palpable au moment de passer le témoin à Bassirou Diomaye Faye le 2 avril dernier.

«Annoncée comme une panacée en mars 1991, après la chute du Général Moussa Traoré, la démocratie malienne a été l’ombre d’elle-même. Elle n’a profité qu’aux démocrates prédateurs qui en ont fait un instrument d’enrichissement personnel en réduisant les Maliens en mendiants et en cassant tout espoir de changement souhaité, il y a trente ans. Quel gâchis», déplorait notre confrère Yoro Sow (Inter de Bamako) en mars 2021. Et 33 ans après, c’est le même constat avec le même sentiment de désillusion qui prédomine chez la majorité des personnes interrogées (des Maliens lambda) sur le sujet.

La méfiance est réelle. Tout comme l’est le dépit. C’est pourquoi la classe politique malienne doit savoir raison garder. Il est clair que la transition ne peut pas éternellement jouer à la prolongation et qu’il est temps que les autorités transitoires s’asseyent avec les forces vives du pays pour parvenir à un chronogramme consensuel pour le retour à ce fameux ordre constitutionnel. Tout comme on ne saurait gober les propos simplistes voire cette fuite en avant du Premier ministre consistant à dire «on ne tient pas nos promesses parce qu’elles étaient liées à une entente avec la  Cédéao, une organisation que nous avons quittée». Des propos d’une irresponsabilité inouïe qui ne peuvent que jeter l’huile sur le feu de la contestation en gestation.

Mais, nos politiciens doivent aussi comprendre que l’élection présidentielle n’est pas aujourd’hui une priorité pour les Maliens tant que cela ne leur garantie pas que le pays ne va plus rechuter à la case-départ pour être une nouvelle fois livré à la merci des prédateurs politique alliés à des vautours économiques. De 1997 (2e mandat du président Alpha Oumar Konaré) à nos jours, les Maliens ont la terrible impression que les élections ne sont qu’un leurre budgétivore.

En tout cas, elles n’ont jamais ouvert la voie de l’émergence à ce pays plumé par des cols blancs. Ils sont nombreux nos compatriotes qui se demandent aujourd’hui ce qui se cache encore derrière l’insistance de cette même classe politique à aller coûte que coûte à la présidentielle comme si celle-ci était une panacée. Étant nombreux à tirer le diable par la queue (la politique est un métier pour beaucoup d’entre eux), parce que sevrés du luxe du pouvoir et de la manne financière de l’aide publique aux partis politiques, ne sont-ils pas pressés de faire main basse sur le pays afin de se refaire une santé financière ?

Qu’est-ce qui prouve que le prochain politicien à se faire élire à Koulouba ne va pas se précipiter pour remettre en cause les réformes engagées dans le cadre de la refondation de l’Etat et au prix d’une incroyable résilience des Maliens ? Une chose est claire, si celles-ci (réformes) doivent permettre au Mali d’amorcer enfin l’émergence socio-économique, ils sont prêts à faire le deuil de la présidentielle le temps qu’elles soient parachevées !

Moussa Bolly

Source: Maliweb