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24 Juin 1995. Cela fera un an qu’Edem Kodjo assumait les fonctions de Premier ministre du Togo, sous l’ère de Gnassingbe Eyadema. Sa cohabitation avec le Président se déroulait plutôt bien. L’option d’Edem Kodjo était celle d’un gouvernement d’union : en participant aux élections législatives, après l’élection présidentielle, le nouveau Chef du gouvernement acceptait le principe même de cette cohabitation.

Bien sûr, Edem Kodjo devait s’attendre à quelques divergences avec Eyadema, car dès le départ, ils n’avaient pas la même stratégie pour améliorer la situation socio-économqique et politique du pays. “Fort heureusement, nos concertations régulières -soit trois rencontres hebdomadaires, sans compter les communications téléphoniques journalières- nous permettent d’harmoniser nos points de vue“, précisait Edem Kodjo.


Bilan d’une année de Primature

Les objectifs que le gouvernement Kodjo s‘était fixés n’étaient pas encore totalement atteints. Cependant, plus de la moitié du chemin avait été parcouru. Les résultats obtenus étaient tout à fait louables, notamment dans le domaine de la sécurité : il n’y avait plus d’assassinats politiques comme par le passé, bien qu’il subsistât encore des agressions relevant du banditisme et de la criminalité, comme dans toute grande ville, du reste.

En 1995, Lomé (la capitale) comptait quelques 700 000 habitants. Sur le plan de la réconciliation, le souci du gouvernement d’Edem Kodjo a été “le grand pardon”, la seule stratégie capable, selon lui, de rassembler tous les Togolais à l’époque. A cet effet, pour tous les actes de nature ou d’inspiration politique commis pendant les quatre années (1990-1995) , une loi d’amnistie générale et sans conditions avait été introduite par le gouvernement, adoptée par l’Assemblée nationale et promulguée par le Président de la République, en Décembre 1994.

Du fait de cette transition chaotique et tumultueuse que le Togo venait de traverser, ladite loi devait permettre à tous les Togolais exilés de rentrer au bercail, sans aucune crainte. “Mais nous ne pouvons pas les y contraindre : reviennent ceux qui veulent revenir. Pour les cas un peu délicats, tels ceux des exilés militaires, nos contacts avec le Haut Commissariat aux Réfugiés (HCR) visent à créer des conditions favorables à leur retour“, indiquait Edem Kodjo.

En fait, au cours de ladite “transition chaotique“, des milliers de Togolais (des simples citoyens aux plus hauts cadres) avaient quitté le pays en catastrophe, fuyant ainsi les exactions dues au durcissement du régime Eyadema. Aussi, le nouveau Chef du gouvernement, Edem Kodjo, avait insisté auprès du Chef de l’Etat sur un point : celui de la construction de l’Etat de droit et du respect des droits de l’homme. “Il nous fait encore donner à la Justice les moyens d’action dont elle a besoin pour se sortir de sa torpeur. je pense que nous y parviendrons bientôt“, assurait Edem Kodjo.

Son gouvernement avait alors soumis, à l’Assemblée nationale, les textes organiques des institutions : Cour Constitutionnelle, Conseil Supérieur de la Magistrature, Haute Autorité de l’Audiovisuel et de la Communication… L’élaboration de ces textes avait pris du retard ; mais les choses étaient ensuite allées plus vite.

Pour le redémarrage économique

“Nous pensons avoir réussi le pari de remettre le pays sur les rails“, estimait Edem Kodjo. C’est que les activités avaient repris dans tous les secteurs. Mais ce redémarrage restait encore à consolider sur le plan des investissements. Aussi, le programme que le nouveau gouvernement avait discuté avec la Banque Mondiale devait lui permettre de disposer de moyens (surtout financiers) nécessaires à cette consolidation et de tenir ses engagements sur le plan social.

Le gouvernement Kodjo était déjà parvenu à payer régulièrement les fonctionnaires et à définir, avec les syndicats et le Patronat, un schéma et un calendrier d’application de mesures visant à relever le pouvoir d’achat des Togolais fortement ébranlé par la dévaluation du franc CFA. Ainsi furent concrètement posés les jalons d’une authentique politiques des revenus, fruit de l’élaboration d’une concertation tripartite. “C’est la première fois dans toute l’histoire de notre pays”, constatait Edem Kodjo.

Mais l’économie togolaise était-elle pour autant sortie du marasme provoqué par les grèves et les perturbations politiques des précédentes années? “Non, elle est seulement en train d’en sortir ”, reconnaissait Kodjo qui ajoutait, à propos du bilan : “En onze mois, on ne se relève pas de neuf mois de grève et de quelques années de troubles socio-politiques“.

En fait, à l’époque, l’économie togolaise avait besoin de près de 150 milliards de FCFA. Or les recettes n’atteignaient pas 100 milliards de FCFA. Pour résorber donc le Budget, le gouvernement Kodjo devait trouver 60 milliards de FCFA. “Nous ne pouvons donc pas nous comporter comme si nous étions sortis de l’ornière“, faisait remarquer Edem Kodjo.

Pendant plusieurs années encore, l’Etat devra compter sur la communauté internationale et sur l’aide des institutions financières internationales. Mais pour l’Etat, la seule manière de s’en sortir, c’est de produire. “Dans le cas contraire, nous ne pourrions nous soustraire, avant quatre ou cinq ans, aux mesures contraignantes des institutions financières internationales“, faisait savoir Edem Kodjo.

Et le soutien des bailleurs de fonds?

Il est indéniable que dans les rapports entre les Etats et les institutions internationales, les relations jouent un rôle important. Mais elles ne suffisent pas. “Les bailleurs de fonds soutiennent des programmes et des projets lorsqu’ils sont bien élaborés. Entre Etats, seules comptent les relations d’intérêt. Si, en dépit de vos relations personnelles, vous n’êtes pas en mesure de répondre efficacement à certaines exigences de la communauté internationale, vous ne ferez pas un homme d‘Etat. Tout appui apporté à un homme n’est possible que s’il recèle des capacités et des aptitudes propres qui peuvent lui permettre d’être à la hauteur de certaines tâches“, confiait Edem Kodjo.

Selon lui, une expérience certaine détermine la confiance que lui accordaient des pays comme la France ou des institutions comme la Banque Mondiale. Aussi souhaitait-il que les résultats à obtenir par son gouvernement leur donnent raison et qu’ils continuent à appuyer le Togo dans ses efforts de redressement. Mais dans le dossier des privatisations exigées par la Banque Mondiale, certains accusent le gouvernement togolais de brader purement et simplement les intérêts du pays.

A cette accusation, Edem Kodjo répondait que les privatisations prévues dans les négociations avec la Banque Mondiale étaient vieilles, et que son gouvernement ne faisait qu’appliquer les engagements pris par les gouvernements togolais précédents, en tenant toutefois compte de la situation du pays.

L’ouverture du capital à des privés avait été préconisée et acceptée en 1992. A l’époque, Edem Kodjo n’était pas Premier ministre. Aussi expliquait-il : “Notre programme de relance doit tenir compte des engagements de nos prédécesseurs. Mais ce que nous pouvons faire, c’est de discuter des modalités de ce qu’on nomme abusivement “privatisation“. Si cette entreprise vitale pour notre économie ne traversait pas une phase difficile, avec près de 50 milliards de FCFA de dettes, elle ne serait pas entrée dans “l’œil du cyclone“des bailleurs de fonds“.

A l’instar de beaucoup de pays africains, le poids des privatisations sur l’ensemble de l’économie togolaise était tel que ses soubresauts risquaient d’ébranler l’ensemble de la structure économique du pays. Il fallait donc voir comment redresser la situation avec les bailleurs de fonds.

La préoccupation du gouvernement Kodjo était donc de faire en sorte que ce redressement se fît au profit du relèvement de la reproductivité et de la rentabilité de l’entreprise, que les Togolais fussent les premiers concernés par ce redressement et que, s’il y a ouverture de capital, ce fût les Togolais eux-mêmes qui y souscrivissent.

On était donc loin de la “privatisation épouvantail“ dont on parlait. De toute façon, c’était un processus qui ne pouvait aboutir en une seule année ; et les pourparlers (entre le Togo et les bailleurs de fonds) n’en étaient qu’à leur début. “Il vaut mieux les engager maintenant plutôt que d’attendre ; car le propre d’un homme d’Etat est de prévoir. Gouverner, c’est prévoir, dit-on”, avertissait Edem Kodjo.

Quid du Président et de son entourage?

L’essentiel du pouvoir était détenu par le Président togolais. Mais Edem Kodjo, qui estimait ne pas se plaindre de cette omniprésence du Général Eyadema, précisait pourtant que les fonctions et prérogatives du Chef de l’Etat et du Chef du gouvernement étaient clairement définies dans la Constitution, et que chacun devait se limiter à son domaine d’action. C’est que du point de vue d’Edem Kodjo, le Togo devait harmoniser une situation de cohabitation qui n’était pourtant ni facile ni évidente, du fait même que les choix stratégiques du Chef de l’Etat et du Chef du gouvernement n’étaient pas toujours forcément identiques.


Aussi, Edem Kodjo indiquait :
C’est ce qui explique la lenteur de certaines décisions. Dans une telle situation, les changements ne peuvent s’opérer que de façon progressive, et c’est ce à quoi nous nous attelons. Enfin, ce n’est pas rendre service au Chef de l’Etat que de prétendre qu’il s’efforce de récupérer l’ensemble du pouvoir d’Etat ; car c’est insinuer plutôt qu’il n’est pas pour le changement et la démocratisation : ce qui n’est pas vrai“.

Si l’opinion togolaise se posait la question de savoir si l’entourage d’Eyadema était disposé à jouer le jeu de la démocratisation, Edem Kodjo, lui, était optimiste : pour lui, le processus démocratique engagé au Togo (comme partout ailleurs en Afrique, à cette époqe) était irréversible ; et nul ne pouvait s’y soustraire.

Sur ce plan, Edem Kodjo soulignait : “Je crois qu’à l’instar des milieux politiques et de tous les corps de la nation, l’entourage du Chef de l’Etat est convaincu de la nécessité de faire du Togo une nation démocratique pourvue des institutions indispensables à un Etat de droit. Seules les stratégies diffèrent : à cet égard, il me semble que tout le monde n’est pas encore convaincu qu’il importe d’aller vite “.

Malgré tout, le plus dur n’était sûrement pas passé pour le Togo, car tous les problèmes étaient loin d’être résolus. Et l’exhortation du Premier ministre Edem Kodjo n’en prenait que plus de pertinence : “Je souhaite qu’un an après l’entrée en fonction du gouvernement, tous les Togolais comprennent qu’ils doivent se mobiliser pour participer à l’oeuvre du redressement, et que c’est par leur travail qu’ils peuvent reconquérir la confiance de la communauté internationale. Qu’ils cessent d’avoir le regard toujours tourné vers l’extérieur. Ils peuvent régler eux-mêmes leurs problèmes avec de la bonne foi et de la confiance mutuelle“.

C’est dire que pour Edem kodjo, on ne construit pas un pays sur des exclusions, ni avec des règlements de comptes ou des velléités de revanche ou de vengeance. C’est pourquoi il avait souhaité, voire recommandé que les députés du CAR (un Collectif qui avait quitté l’Assemblée nationale, par opposition au pouvoir d’Eyadema) reprennent leur place du sein du Parlement togolais. Car selon le Premier ministre, ces députés avaient sollicité et obtenu le suffrage des électeurs à cet effet.

Rassemblées par Oumar DIAWARA

06 Mai 2009