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Cette anecdote est certainement connue par bien des Maliens. Mais nous la relation pour mettre en évidence le risque que comporte l’imprudence qui confine à la témérité.

Nous sommes aux premières heures des années 1970-80. peut-être moins qu’aujourd’hui, la Capitale regorgeait d’endroits dits hantés ou mal famés. Tel cet axe longeant le fleuve et passant par la Maison des Jeunes, l’Ecole Normale Supérieure (ENSUP) et l’hôtel Azalaï-Salam. Une voie qui, à partir de 22 heures, sonnait le glas… du sens interdit.

Pire, ces parages, c’était la bête noire des passants retardataires et autres noctambules invétérés. Parvenu à cet endroit, l’automobiliste, rongé par une touille indéfinissable, appuyait inconsciemment sur le champignon, au risque de déraper et s’abîmer dans le décor.

Quant au motocycliste, avant de s’engager sur cette voie, il procédait, au préalable, à une révision complète de son moteur. Et une fois arrivé là, il mettait tous les gaz, quitte à attraper, par la suite, une courbature ou un toticolis. C’est dire que ces lieux suscitaient une véritable terreur, surtout chez les piétons. Et nul n’osait s’y aventurer, sauf contraint et forcé, tel un veau qu’on mène à l’abattoir.


Le boulevard des “djins

Ainsi, de versions les plus nuancées et romancées en assertions les plus fantaisistes et loufoques, en passant par des témoignages les plus incroyables, ces lieux ont fini par parfaire leur mauvaise réputation. Et les appellations et autres surnoms les plus démoniaques -le tout assaisonné de fortes doses de “piment et d’ail » – ont fini par coller à ces lieux, se répandant à travers la ville comme un mot de passe : le boulevard des djins ou des diables, l’avenue des gnomes, elfes et nymphes, le rendez-vous des fous, fées et feux follets…

Mais ces lieux étaient le point de rencontre des brigands et autres mmalfrats, ceux qu’on appelle les “Jean-sans-peur”, les “trompe-la-mort”, et surtout, les Don Juan. Bref, des partisans du risque et du casse-pipe, pour qui peu importent les rations de danger, pourvu qu’ils aient leurs sensations fortes.


Une “proie” pour les imprudents

C’est qu’auparavant, cet endroit n’était ni peuplé, ni bien fréquenté, ni même assez éclairé. Entre l’ENSUP et l’actuel CICB (ex-Palais des Congrès), ce côté du fleuve n’abritait que de petits jardins et quelques touffes éparses de buissons : autant dire que c’était presque le vide.

Pourtant, aux dires de certains noctambules qui se prétendaient témoins, c’est précisément à cet endroit qu’à une heure tardive et indue se plantait une belle et mystérieuse créature vêtue d’une longue robe blanche qui lui traînait jusqu’aux pieds.

Comme la rumeur, sur son compte, avait fait le tour de la ville, les passants, déjà avertis et sur leur garde, l’ignoraient et passaient leur chemin, sans jeter un regard sur elle. Le plus surprenant et douteux, c’est que la créature restait là, droite comme un pieu, immobile comme une statue, muette comme une tombe.

Aussi, en dépit de sa beauté surhumaine, son attitude ne suscitait que de la méfiance, et pour cause : de cette “apparition” se dégageait une forte “odeur” de.. danger. Mais pour un imprudent perverti, elle constituait plutôt une aubaine auprès de laquelle il faudrait tenter sa chance.

C’est donc ce que fit ce Don Juan (appelons-le A.D.) qui, une nuit qu’il était “en manque” de compagnie féminine, décida le courir le guilledou et tenter le diable, disons plutôt… la diablesse. Sapé à mort et juché sur sa guêpe (l’Italien l’appelle Vespa, une moto en vogue, à l’époque), A.D., qui roulait à tombeau ouvert, venant du côté de Djicoroni-Para, attaqua la fameuse voie : il était 4 heures passées du matin.

Arrivé au niveau du lieu dit, A.D. tomba nez à nez (pourrait-on dire) sur la sirène plantée à son poste habituel, et freina sec à son niveau. A.D. c’était le genre play-boy qui n’éprouvait ni peur ni complexe, encore moins avoir froid aux yeux, dès qu’il s’agit de faire des avances à une fille. Tout ce qu’il craignait à cet instant précis, c’était de voir son dessein inassouvi : il tenait à embarquer l’inconnue.

Il commenca donc à “dialoguer” ferme, comme on dit. Mais malgré ses questions et ses suggestions, la belle sirène ne pipait mot : elle restait aussi silencieuse qu’une tombe dans un cimetière. Et ce pléonasme gratuit devait alerter notre don Juan et le mettre en garde. Mais lorsque la déraison des sens prend… les dessous (excusez du trop), la raison de la prudence perd le dessus.

“Toron ba la !”

Enhardi par le mutisme de la “dame”, A.D. prit du poil de la bête et l’invita à grimper sur son char (moto) : elle obéit illico, comme si elle n’attendait que ça. Ravi de cette aubaine si inespérée, A.D. démarra en trombe. Les mandarines (seins) de sa conquête titillaient son dos, et son immense postérieur couvrait tout l’arrière de la Vespa.

Il n’en fallait pas plus pour donner des ailes au conducteur, pressé qu’il était de “consommer” sa proie au plus vite. Mais qui disait donc qu’on ne remarque jamais les orielles de… l’ânesse lorsque sa ruade vous flamque par terre?..

A ce moment, chez A.D., c’est plutôt… l’imprudence qui était mère de sûreté. Il se mit donc à siffloter de ravissement, voire de bonheur, en pensant à sa “chance” d’être tombé sur une fille aussi consentante. Pendant qu’il roulait ainsi à une allure guillerette, son regard tomba par inadvertance sur le pose-pied de la Vespa. Il aperçut bien ses souliers à lui. Mais que vit-il à côtés de ses souliers? Une jambe terminée… par un sabot, comme celui d’une jument !…

Incrédule, il s’essuya les yeux d’une main et regarda de l’autre côté de la Vespa : là aussi, une jambe humaine terminée par un sabot de cheval ! Du coup, A.D. fit effectuer un soubressant à son engin, qui faillit les envoyer tous deux dans le décor. Quant à sa compagne, elle demeurait toujours muette : pas un seul mot ! Pourtant, elle restait toujours collée à A.D., et le souffle de sa respiration lui ravageait le cou.

Dès lors, A.D. ne voyait, ne sentait et n’entendait plus rien. Sa cervelle commença à bouillir, et il se mit à divaguer. En fait, il ne contrôlait plus ni sa moto, ni la situation : c’est comme si une force invisible pilotait la Vespa et entrainaît ses occupants pour une randonnée sans destination.

A.D. voulut freiner sa Vespa… qui refusa d’obéir. Il voulut sauter de l’engin pour s’enfuir. Pas moyen : il semblait collé à l’engin, comme s’il était conçu avec. Pourtant, la “jument” était toujours là, derrière, rivée à lui comme de la glue, toujours inerte et muette. Alors, A.D. se mit subitement… à rire et à déclamer : “Hi, hi ! Toron bala, toron ba là ! Hé, toron ba la ! ” (Elle a des sabots ! Elle a des sabots !”…

La rançon de l’imprudence

Tout le reste de la nuit, A.D. déambula sans but à travers les rues finalement désertes de la ville, sous l’effet de l’envoûtement de son désormais indésirable fardeau toujours arrimé dans son dos. Aux premières heures du jour, il tomba évanoui dans un caniveau ; et sa Vespa se renversa au bord de la route. Sa diablesse de compagnie avait déjà disparu… de la circulation (c’est le cas de le dire), sans que A.D. ne s’en rendît compte, et pour cause.

Depuis lors, l’imprudent cavaleur n’a plus été le même. Et ni les soins occultes, ni les traitements psychiatriques qu’on lui avait administrés n’ont pu venir à bout de son délire, encore moins l’en guérir A.D. était tout simplement devenu gaga, un attardé mental incurable.

Pourtant, ceux qui furent témoins ou au fait du drame d’A.D. ont soutenu qu’il avait, malgré tout, eu… de la chance. Car, selon eux, la diablesse n’avait pas pour habitude de laisser ses victimes en vie. Toujours est-il que la malchance d’A.D., c’est de n’avoir pas appris qu’il y a des gibiers qu’on ne chasse pas impunément. Les vrais chasseurs, eux, le savent.

Oumar DIAWARA

02 Juillet 2008