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Il y a un an à Dakar, le Chef de l’Etat français, Nicolas Sarkozy, prononçait sa première grande allocution en terre africaine. Cette allocution avait provoqué autant de débats que de polémiques. Et pour cause : jamais aucun Président français ne s’est autant étendu sur un sujet aussi sensible, surtout en Afrique : l’esclavage et la colonisation.

Face à certains tollés provoqués tant en Afrique qu’en Europe (en France, notamment) par ce discours de Sarkozy, son Conseiller spécial, M. Henri Guaino, a cru de son devoir de dissiper les éventuels malentendus. Aussi avait-il tenu à préciser : “Toute l’Afrique n’a pas rejeté le discours de Dakar. Encore faut-il le lire avec un peu de bonne foi. On peut en discuter sans mépris, sans insultes. Est-ce trop demander? Et si nous n’en sommes pas capables, à quoi ressemblera demain notre démocratie?“.

L’on se demande encore de quel démocratie le Conseiller spécial de Sarkozy faisait allusion : de la démocratie africaine ou française? …Toujours est-il que ce fameux discours du Président français à Dakar continue encore d’alimenter des commentaires.

Un sujet à polémiques

Pourtant, Nicolas Sarkozy n’avait fait que reconnaître tout haut ce qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait osé même murmurer tout bas. En effet, il avait dit, en substance : “…Il y a eu la traite négrière. Il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains : ce fut un crime contre l’homme ; ce fut un crime contre l’humanité toute entière…

On ne voit, là, aucune “fausse note“ qui pourrait pourtant outrer, puisque tout cela n’est que vérité. A moins que ce tragique rappel de l’histoire ait ravivé certaines passions ou émoustillé certains esprits vindicatifs ou revanchards. C’est du reste comme si Sarkozy avait “enfoncé le couteau dans la plaie“, surtout lorsqu’il avait précisé, de façon “cruelle”, sinon crue :

“…Jadis, les Européens sont venus en Afrique en conquérants. Ils ont pris la terre de vos ancêtres. Ils ont banni les dieux, les langues, les croyances, les coutumes de vos pères. Ils ont dit à vos pères ce qu’ils devaient penser, ce qu’ils devaient croire, ce qu’ils devaient faire. Ils ont eu tort”.

Mais Sarkozy avait en même temps rappelé que parmi ses “conquérants colons“, il y avait (quand même) “des hommes de bonne volonté… qui ont construit des ponts, des routes, des hôpitaux, des dispensaires, des écoles…”. Comme on le sait, Sarkozy est Français, mais d’origine hongroise. C’est dans ce sens qu’il doit beaucoup au premier Président sénégalais, Léopold Sédar Senghor, qui proclamait : “Nous sommes des Métis culturels”.

C’est sans doute pourquoi il avait tant déplu à une certaine intelligentsia africaine, qui trouvait Senghor trop francoplile. En revanche, Sarkozy ne doit rien à un Fiedrich Hegel (philosophe allemand, 1770-1831). Dommage donc pour ceux qui oont cru déceler une sorte de plagiat dans son discours à Dakar…


Le racisme en question

Mais il n’en reste pas moins que la tonalité acerbe de certaines critiques suscitées par le discours de Sarkozy pose une question : faut-il avoir une couleur de peau particulière pour avoir le droit de parler des problèmes de l’Afrique, sans être accusé de racisme ? En tout cas, si un dirigeant africain avait dit ce qu’avait dit Sarkozy sur l’esclavage, personne ne trouverait peut-être quelque chose à redire, ni en Afrique, ni en Europe, ni en Occident.

Toujours est-il qu’à ceux qui l’accusaient de racisme à propos de son oeuvre “Race et Culture “(1941), l’ethnologue et anthropologue français, Claude Levi-Strauss répliquait : “En banalisant la notion même de racisme, en l’appliquant à tort et à travers, on la vide de son contenu, et on risque d’aboutir à un résultat inverse de celui qu’on recherche. Car qu’est-ce que le racisme?…”.

Et le fameux Docteur Levi Strauss, d’informer : “Une doctrine précise, d’un : qu’une corrélation existe entre le patrimoine génétique, d’une part, les aptitudes intellectuelles et les dispositions morales, d’autre part. De deux : ce patrimoine génétique est commun à tous les membres de certains groupements humains. De trois : ces groupements, appelés “races“, peuvent être hiérarchisés en fonction de la qualité de leur patrimoine génétique. De quatre : ces différences autorisent les “races“ dites supérieures à commander, exploiter les autres, et éventuellement, à les détruire“.

Le moins que l’on puisse constater, c’est que dans le dicours de Sarkozy à Dakar, on ne trouve nulle part une telle doctrine décrite par Levi Strauss, encore moins une quelconque hiérarchisation raciale. Bien au contraire, le Président français y précisait, en substance : “…L’homme africain est aussi logique et raisonnable que l’homme européen. Et le drame de l’Afrique n’est pas dans une prétendue infériorité de son art, de sa pensée et de sa culture. Car pour ce qui est de l’art, de la pensée et de la culture, c’est l’Occident qui s’est mis à l’école de l’Afrique“.

Il semble que ce qui avait un brin “titillé“ bien des Africains, c’est que Sarkozy ait établi un rapport entre l’Afrique et l’Occident, à travers l’ancien philosophe grec, Sophocle : “En écoutant Sophocle, l’Afrique a entendu une voix plus familière qu’elle ne l’aurait cru. Et l’Occident a reconnu, dans l’art africain, des formes de beauté qui avaient jadis été les siennes, et qu’il éprouvait le besoin de ressusciter“.

Une observation sarkozienne qui fait surgir d’autres questions : qui a jamais vu quelqu’un traité de “raciste” parce qu’il a parlé de… l’homme européen? Si la réponse est “personne”, pourquoi serait-il alors “raciste“ de parler de l’homme africain ? … Toujours est-il qu’à Dakar, le Président Sarkozy a parlé d’une réalité : “… Je veux m’adresser à tous le Africains, qui sont si différents les uns des autres, qui n’ont pas la même langue, la même religion, les mêmes coutumes, la même culture, la même histoire, et qui, pourtant, se reconnaissent les uns les autres comme Africains“.

Mounier et Braudel étaient-ils racistes?

En 1947, le philosophe français, Emmanuel Mounier (1905-1950) partait à la rencontre de l’Afrique. Et en revenant, il écrivait : “Il semble que le temps inférieur de l’Africain soit accordé à un monde sans but, à une durée sans hâte, que son bonheur soit de se laisser couler au fil des jours, et non pas de brûler les espaces et les minutes“.

L’afrique est le berceau de l’humanité ; et nul n’a oublié ni l’Egypte, ni les empires du Ghana et du Mali, ni le royaume du Bénin, ni l’Ethiopie. Mais, selon l’historien français, Fernand Braudel (1902-1985), “les grands Etats africains furent l’exception”. Et d’expliquer : “L’afrique Noire s’est ouverte mal, et tardivement, sur le monde extérieur “.

C’est dire, en se basant sur ces deux points de vue, que l’Afrique est entré dans l’Hisoire et dans le monde, mais pas assez. Peut-on alors nier ces constats de Mounier et Braudel, leur donner tort, ou les taxer de “racistes”?…

On a beaucoup critiqué ceux qui ont “remué le couteau dans la plaie”, de l’Afrique, pourrait-on dire. Mais aucun de ceux qui ont critiqué n’a parlé des dirigeants africains qui ont approuvé le dicours de Sarkozy, à l’instar de l’ancien Président sud-africain, Tabo Mbéki. Encore moins de l’éditorial du quotidien sénégalais en date du 9 Avril 2008, qui interrogeait : “Et si Sarkozy avait raison?”.

Toujours est-il que l’écrivain et anthropologue sénégalais, Cheick Anta Diop (1923-1986) reconnaissait déjà : “Le siècle qui frappe à notre porte exige notre entrée dans l’histoire contemporaine“.

Une adresse au continent à ses jeunes

A propos du paysan africain, le discours de Sarkozy parle d’imagination, et non de faits historiques. Il ne s’agissait pas de désigner une classe sociale, mais un archétype qui imprègne encore la mentalité des fils et petits-fils de paysans qui habitent aujourd’hui dans les grandes villes africaines.

Ce discours de Sarkozy ne s’adressait donc pas aux élites installés, ni aux notables de l’Afrique, mais à sa jeunesse qui s’apprête à féconder l’avenir : ”Vous êtes les héritiers des plus vieilles traditions africaines ; et vous êtes les héritiers de tout ce que l’Occident a déposé dans le coeur et dans l’âme de l’Afrique. La liberté, la justice, la démocratie et l’égalité vous appartiennent aussi”.

Et Sarkozy, de parler du continent :L’Afrique n’est pas en dehors du monde. D’elle aussi, il dépend que le monde de demain soit meilleur. Mais l’engagement de l’Afrique dans le monde a besoin d’une volonté africaine, car la réalité de l’Afrique, c’est celle d’un grand continent qui a tout pour réussir, et qui ne réussit pas parce qu’il n’arrive pas à se libérer de ses mythes“.

Autrement dit, l’Afrique doit cesser de ressasser le passé, mais se tourner désormais vers l’avenir. Un avenir dont la premère étape, du point de vue de Sarkozy, sera l’Eurafrique et l’Union pour la Méditerranée.

Des histoires pour… une Histoire

II est donc inutile, voire sot, de chercher ce que les Africains ont de commun. Tout comme il est vain et inepte de chercher ce que les Européens ont en partage. Car l’anthropologie (étude de la dimension sociale de l’homme) culturelle est un point de vue aussi intéresant que celui de l’historien sur la réalité du monde.

Le passage du dicours de Sarkozy, qui avait surtout déchaîné bien des passions, c’est lorsqu’il disait que “l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire “. Pourtant, nulle part, ledit discours ne mentionne que les Africains n’ont pas d’histoire. Du reste, tout le monde en a une. Seulement, le rapport à l’Histoire n’est pas le même d’une époque à une autre.

En effet, dans les sociétés paysannes, par exemple, le temps cyclique l’emporte sur le temps linéaire qui est celui de l’Histoire. Or, dans les sociétés modernes, c’est plutôt l’inverse. D’autre part, l’homme moderne est angoissé par une histoire dont il est l’acteur, mais dont il n’en connaît pas la suite.

Cette conception du temps qui se déploie dans la durée et dans une direction, c’est Rome et le judaïsme qui l’ont expérimentée les premiers. Puis il a fallu des millénaires pour que l’Occident invente l’idéologie du progrès. Mais cela ne veut pas dire que dans toutes les autres formes de civilisation, il n’y a pas eu de progrès et des inventions cumulatives, loin de là. D’ailleurs, en Europe, cette “idéologie du progrès“, telle que nous la connaisons, est propre à l’héritage du siècle dit “des lumières“.

Rassemblées par Oumar DIAWARA

Le soir de Bamako du 19 Décembre 2008