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Si notre démocratie avait fonctionné, le président Amadou Toumani Touré, avec son sens inné de la symbolique et sa faculté d’émouvoir, aurait transmis demain dans la matinée, le témoin au 3è président élu de la 3è République. Qui ? Grand point d’interrogation. Parce qu’en 2012, il n’y avait pas vraiment de tête qui dépassait et même dans le fameux carré d’as que Soumana Sacko pourfendait non sans raisons, chaque force avait sa faiblesse.

Dioncounda Traoré était le candidat du plus grand parti mais son défi était de garder le parti à lui tout seul. Soumaila Cissé est un cadre réputé pour son professionnalisme mais son insociabilité présumée lui collait à la peau. Ibrahim Boubacar Kéita reste un leader charismatique mais son parti est loin d’être un foudre de guerre. Modibo Sidibé était une dynamique, il lui restait à devenir une réalité. Tous sont plus ou moins de la même génération et tous sont issus mais pas exclusivement de la galaxie à implosions que fut une fois l’Adema. Un rappel utile dans le Mali d’après 22 mars qui a fait tracter par les mauvaises personnes le problème pertinent du renouvellement des élites.

Mais, nous le savions, il était improbable que demain le Mali eût un président choisi par le suffrage de tous et bien élu. En raison de la situation qui prévalait déjà au Nord du pays principalement et en raison, accessoirement, de la qualité du fichier électoral qui, même expurgé, serait resté avec celles de ses verrues natales qui l’ont désigné au désaveu général, y compris du président Touré le 22 septembre 2009. Mais nous n’avons pas eu de débat sur la dignité même du processus électoral alors que la nation était humiliée par les replis stratégiques d’une armée qui n’aura eu aucun haut fait, sauf à Aguel Hoc dont l’héroïque résistance s’est terminée dans la tragédie que l’on sait. Et nous avons eu justement une transition.

Or ATT en écartait l’éventualité avec une ironie féroce « il n’y aura pas de transition. Que ceux qui ne peuvent être ministres que par ce biais se désillusionnent ! A l’époque, ce n’était pas difficile de suivre du regard le Parena qui avait suggéré une transition face à la justesse du temps qui nous séparait de la présidentielle prévue le 29 avril dernier et à la situation au Nord qui n’avait pas fini de nous jouer des tours. Ironie pour ironie, c’est le Parena qui s’est montré parmi les plus déterminés contre le putsch du 22 mars et qui, à l’instar d’autres partis, sera exclu du gouvernement d’union nationale de Cheik Modibo Diarra. Le 22 mars donc, puisque nous l’avons abordé, ATT est renversé par des militaires qui passaient, au matin, pour de simples mutins.

La chute facile du président élu en 2007 au premier tour avec 71% des suffrages ne laisse aucun doute : la démocratie est un leurre sans Etat fort. Autres constats : personne, à commencer par ses pairs de la sous-région n’a demandé la réinstallation du président chassé de son palais par des armes lourdes ; les Américains l’avaient exigé un moment avant d’abandonner l’idée.

Et s’il n’y a pas eu foule pour acclamer les héros de mars 2012 contre le héros de mars 1991, il n’y a pas eu non plus de vague à l’ukrainienne contre le putsch. Pourquoi ? Le président était à quelques semaines de la fin de son mandat constitutionnel. Les revers successifs de l’armée sur le front du Nord l’ont beaucoup affaibli. Peut-être y a-t-il d’autres raisons : la baraka qui lâche soudain ; les voyants qui ne se sont pas allumés parce qu’éteints depuis longtemps par le système de cour qui avait pris le dessus durant l’ultime mandat…En tout cas, des trois grands noms qui ont marqué les cinq dernières années du Mali, seul Sarkozy est parti quand et comme il se devait, preuve que le meilleur sauf conduit individuel c’est une démocratie ancrée. Kadhafi a fini par être lynché. Touré a eu un plus grand instinct de conservation. Mais il est tout de même mal parti et cette faillite est celle de notre démocratie qui aurait pu ou dû, demain soir, sous la présidence de son successeur, l’honorer d’une belle fête publique. En son honneur lui qui restera un des artisans majeurs de notre démocratie. Et en l’honneur de celle-ci qui aurait soufflé ses vingt et un ans demain, au lien d’en être réduite à constater sept fautes lourdes.

Autant dire les sept grandes plaies du Mali de l’après 22 mars : une classe politique divisée sur ce qui, au nom du minimum démocratique n’est pas négociable. Une société civile également, y compris les religieux. Une partie de la nation violée, affamée et humiliée qui ne peut pas avoir plus qu’un corridor humanitaire, des larmes de crocodiles et des shows insipides. Des Maliens et pas des martines capables de cogner la tête de leur président avec un marteau. L’armée inutilement ré-invitée dans le débat politique. Et enfin la guerre des fétichismes : celui qui inscrit dans la colonne passif tout ce qu’ATT a fait de bien et celui qui oublie que le seul moyen de revenir à la démocratie sous Mamadou Tandja c’était l’armée et que l’élection de Kabila est le plus insidieux des putschs. On ne peut pas dire que le régime déchu ne valait rien, qu’ATT n’allait pas aux élections en avril et rejeter le putsch.

Or on a rarement entendu dire du bien du président Touré après son renversement. C’est le Mali de la triste réalité du jour. Pas une fatalité, bien entendu, parce que nous avons l’opportunité d’une transition qui nous donne la chance d’être en introspection pour que le rituel du 8 juin soit rétabli, avec plus de solidité, plus d’appropriation et plus de sincérité. Il faut que dans dix ans, avec un nouveau souffle et de nouveaux acteurs, les Maliens découvrent que l’Ortm peut être indépendante et de qualité, que les recettes et dépenses du Trésor public peuvent être sur internet, que les juges peuvent être intègres et affranchis de l’Exécutif. La résistance citoyenne au Nord préfigure ce Mali qui ne laissera plus faire et qui ne se laissera plus faire. C’est un vœu. Mais transformons-le en réalité et donnons-nous rendez-vous le 8 juin 2013 pour acclamer un président issu d’élections irréprochables.

Adam Thiam

Le Républicain du 7 Juin 2012