Partager


Ce que bien des personnes dites sensées ignorent pourtant, c’est que ceux que l’on prétend fous ne sont pas aussi aliénés qu’on le pense. Car, à l’analyser de près, on se rend compte que “l’illogisme“ de leurs comportements procède au contraire d’une logique si déconcertante que le discernement d’un individu normal a du mal à la comprendre, encore moins à la cerner.

Sur ce plan, du reste, cette notion de discernement est généralement relative, donc changeante ou mutante selon le degré de lucidité de l’individu. Toujours est-il que du point de vue du psychanalyste autrichien Sigmund Freud (1856-1939), “tous les hommes naissent dérangés du cerveau (c’est-à-dire fous) ; mais seuls certains d’entre eux le restent en grandissant”. Ce n’est certes pas cet agent de police qui dira le contraire, lui qui en a fait les frais et a même failli en être victime.


Pris à témoin

Assiégé de tous côtés par une armée de mouches bleuâtres qui se ruaient avec délectation sur son corps crasseux et poisseux, un fou qui avait élu domicile non loin d’un carrefour s’envoyait de vigoureuses tapes sur le visage, le dos, le ventre, les pieds… Mais plus il insistait, plus les bestioles devenaient hargneuses et furibondes. N’y tenant plus, il se leva en soulevant un nuage de poussière venant de ses hardes à l’haleine fétide, et se dirigea vers un agent de police en faction au niveau dudit carrefour.

S’approchant de lui avec autant de prudence que de respect, il zézeya : “Policikè, là où nous sommes, c’est toi qui représente la loi, n’est-ce pas? Bon, aïwa, on dit que lorsque tu tues quelqu’un, tu iras en prison. Or depuis ce matin, ces woulou dén (NDLR : ces fils de chiens, parlant des mouches) m’emmerdent. Je suis donc venu pour te prendre à témoin, parce que je ne veux pas commettre de crime“.

Puis il menaca du doigt les mouches qui tournoyaient autour de lui : “Mais si jamais vous m’agacez encore, je jure devant la loi (NDLR : cette fois, il montre le policier) que je vais vous écraser tous ! Si je ne le fais pas, je ne suis pas un vrai Coulibaly ! “. Et là, devant tous les passants ahuris, il se mit à balayer violemment l’air avec ses mains et ses habits puants, histoire de chasser la meute bourdonnante qui lui servait toujours d’escorte.

Aussi inquiet de son comportement qu’incommodé par l’odeur insoutenable du taré, l’agent de police chercha le moyen le plus sûr de se débarrasser de lui, sans pourtant heurter sa sensibilité ou l’enerver davantage.

Alors, calmement et posément, il lui dit, comme s’il s‘adressait à un marmot : “Ecoute, Coulibaly-kè, c’est très simple. Si tu veux chasser ces woulou dén (NRLR : il abonde dans le sens du fou, en parlant des mouches), voilà ce que tu vas faire : tu prends un gros bâton ; et dès que l’un d’entre eux se pose sur toi, tu l’assommes avec. Tu verras comment les autres vont détaler. Et je te promets que tu n’iras pas en prison pour cela. Tu as compris ?”.

Le fou regarda l’agent du coin de l’oeil, avec un air boudeur et peu convaincu ; mais il marmonna entre ses dents : “Bon, bon, puisque tu le dis“. Et il rejoignit son Q.G. (Guartier Général) pestilentiel, toujours flanqué de ses “gardes de corps” : les mouches.

Mais ce que le policier ne savait pas, c’est qu’il avait mal conseillé son “Coulibalykè” ; car ce dernier va bien appliquer ledit conseil, mais …autrement. C’est en cela d’ailleurs que les hommes sensés arrivent rarement, sinon pas du tout, à cerner le cheminement de la pensée dans l’esprit d’un fou. Du reste, certaines personnes ne disent-elles pas que l’aliéné perçoit le monde de la même façon que le sensé, mais dans le sens inverse?

Dans tous les cas, notre policier était loin d’imaginer que son conseil risquait de lui être fatal, tant il était habitué à ce fou, tout comme tous les passants et les autres policiers qui prenaient leur tour de faction au niveau de ce carrefour. Souvent les passants prenaient plaisir à causer avec lui ; et il leur répondait très souvent de façon cohérente. Bref, tout le monde prenait le “Coulibalykè” pour un aliéné non violent, un pacifique en somme ; ce qu’il était au fond, mais…


Deuxième avertissement

Mais quelques instants plus tard, le dingue se présenta de nouveau devant l’agent de police, cette fois armé d’un gros bâton qu’il avait déniché on ne sait où. Il s’adressa à l’agent, en ricanant presque de joie : “Ha, ha, tu vois, polici-ké, moi, je t’ai écouté ; mais ces canailles (NDLR : il parle toujours de ses mouches en les indexant du doigt) ne l’ont pas fait. C’est à croire qu’elles tiennent vraiment à mourir. Mais puisque tu m’as donné la permission de les anéantir…”. Et il se mit de nouveau à donner des moulinets dans tous les sens avec son bâton.

Des passants et des badauds curieux s’étaient encore attroupés et suivaient la scène avec intérêt, mais à distance respectueuse : ils ne voulaient pas en perdre une miette ! Cette fois-ci plus agacé qu’inquiet, l’agent en faction essaya toutefois de conserver son calme et lança au maboul, pour le dissuader : “Ecoute, Coulibalykè, va rejoindre ta place, sinon je finirai par te mettre en prison. Parce que tu commences maintenant à…”.

Brusquement, le Coulibalykè lui coupa la parole et dit doucement, trop doucement, en regardant fixement derrière l’agent : “Hé, attends, attends ! Yééé !!! ces canailles (NDLR : toujours ses mouches) ne respectent rien , à ce que je vois, même pas un représentant de la loi. Ne bouge surtout pas, policikè, car c’est très grave, très très grave. Yééé !!! “.

En plein dans le mille

Du coup, le “policikè” s’immobilisa net, comme s’il était au garde à vous. Ses yeux s’arrondirent comme s’ils doublaient de volume. Il pensait à un danger imminent situé dans son dos, et dont le fou voulait le préserver. Pourtant ledit danger n’était pas derrière, mais bien devant lui. Et il ne le comprit que trop tard, hélas. La gorge nouée par l’angoisse, il eut tout juste le temps de croasser : “Quoa ? qu’est-ce qui se passe, Coulib…”. Avant même qu’il ne terminât sa phrase, le zinzin lui envoya un terrible coup de bâton en direction du frontal.

L’agent eut tout juste le temps d’esquisser un mouvement de feinte vers le côté (sans doute le reflexe de l’entraînement). Heureusement pour lui, car le coup était balancé avec une telle force qu’elle était capable d’étendre un taureau raide mort. Mais bien qu’évité par le policier, le bâton s’abattit sur son épaule gauche ; ce qui le fit tituber et grimacer de douleur.

Alors, le taré se mit à jubiler : “Je te l’avais bien dit, policikè, que j’allais anéantir ces woulou dén (NDLR : les mouches) comme tu me l’avais permis ! ”. Mais voyant les témoins de la scène se précipiter sur le policier pour lui porter secours, il s’approcha de la foule et demanda : “Mais qu’est-il arrivé au policikè? Il ne veut plus que je tue ces canailles (les mouches) ou quoi?”.

Alors, “ne comprenant plus rien”, il regagna son domicile infect, sans cesser d’effectuer des moulinets avec son bâton, provocant ainsi une débandade générale des passants et des badauds.

Quelques minutes plus tard, les secouristes alertés embarquèrent le pauvre agent pour des soins adéquats. A sa décharge, on peut dire qu’il y a eu… plus de bosse à l’épaule que de mal. Aussi, lorsque les badauds voulurent retirer le bâton au maboul pour l’en lapider, ce sont pourtant des policiers et des personnes âgées qui les en empêchèrent : un fou, vous savez…

Mais on peut encore constater, cette fois-ci à la chage de notre agent de police, que son astuce, ou du moins sa politique pour éloigner le fou et le “ramener à la raison” a été un échec qui falli lui être fatal. Quant au “Coulibaly-kè“, sa logique était toute simple : il voulait tout juste assommer une mouche qui avait eu le toupet de se poser sur le front d’un représentant de la loi. Et loin de lui la pensée de viser ce dernier en personne : la logique d’un fou, vous savez…


Oumar DIAWARA

01 Septembre 2008