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Avec ses 50 ans bien comptés, le Mali est en âge aujourd’hui d’ouvrir un œil ou de tendre une oreille. C’est peut- être un travail de génération à rendre et l’opinion la plus raisonnable ne devrait pas laisser passer le coup de l’entendement sur nos morts de la République.

Oui, il en existe et il y a longtemps que le petit peuple s’est habitué à séparer dans ses murmures ce qu’est une présidence dans le moteur de notre histoire immédiate. Des morts ou des assassinats affirme t- on par ailleurs qui ne sont pas encore arrivés à nous faire oublier un petit goût amer mêlé de la culpabilité qui se laisse glisser dans la bouche. Sous la Ière République on a pu regretter la disparition de Fily Dabo SISSOKO, Hammadoun DICKO et Marba Kassoum TOURE.

Sous la IIème République on n’a pas oublié la disparition de Modibo KEITA et d’autres figures connues de la scène politique. La IIIème République a t- elle ses placards ? La question ne se pose pas pour l’heure même si on reste d’accord à ne pas trouver toutes les incertitudes liées à la politique politicienne.

Il ne s’agit pas d’un acharnement médiatique. Sinon le procédé ne passe pas ou irriterait. Si on en parle, c’est parce que nos chers disparus on demandé moins à être distingués par leurs concitoyens qu’ils se sont distingués eux- mêmes de leurs concitoyens. Le passé est toujours délicat à… dépasser mais nous pensons que le Cinquantenaire peut à l’occasion servir de bref révélateur médiatique.

Panser des plaies béantes n’est pas chirurgicalement parlant impossible. Fily Dabo SISSOKO, car c’est de lui qu’il s’agit aurait eu ses 150 ans quand le Mali fête aujourd’hui ses 50 ans d’indépendance. Hier que ce soit lui ou d’autres personnes, pendant des années et à force de croire ce que l’on nous disait, on les regardait nos opposants de tous nos petits yeux… Pourtant la devise du RDA était : Respectueuse du passé, Confiante en l’avenir et le programme du PSP se résumait à Investir dans l’avenir en S’inspirant du passé. Passage à l’épreuve du pouvoir et entre les deux, le désamour.

Aujourd’hui la politique ne pouvant plus être réduite à une règle de proportion, les deux formations se rendent à l’évidence que la Nation malienne n’est après tout qu’un corps d’associés vivant sous une loi commune. Ils ne sont pas allés à Canasso mais ils se sont serrés la main sur les bords du Djoliba. Convaincus désormais que leurs figures tutélaires (Modibo KEITA, Fily Dabo SISSOKO et Hammadoun DICKO) n’ont eu les places qu’ils méritaient qu’au seul prix qu’on exigeait d’eux.

La saillie d’une grande âme : ‘‘le Noir doit rester noir de vie et d’évolution’’ Fily Dabo SISSOKO.

Celui qui obtiendra que son nom soit prononcé par les générations à venir comme gage de fidélité est de Bafoulabé. Fily Dabo SISSOKO est né avec le siècle précédent, il est né avec le signe. Un signe avant- coureur. Son histoire (ou son récit) a été écrite à l’envers depuis. On devrait la reprendre des deux mains. L’homme est né à Horokoto dans l’actuel cercle de Bafoulabé, en pays malinké au sein d’une vieille famille de chefs traditionnels.

Né sur une terre d’incubation qu’est le Mali, Fily Dabo SISSOKO sera lui aussi chargé d’histoires. Au pays de Soundiata KEITA, et d’autres icônes, le destin le désigne du doigt très tôt pour aller à l’école des fils de chefs. L’enfant est de nature ingrate, maigre et de petite taille. Il méritera alors son surnom de petit poucet. Une fois le soir venu, à la lumière des bougies, c’est lui le petit freluquet qui guidera plus grand que lui vers le dur labeur de l’apprentissage… avec sa petite tête bien faite.

Scolarité à l’Ecole Normale fédérale d’Instituteurs de Saint- Louis du Sénégal, puis à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Gorée en 1913. Un an plus tard il en arrive déjà à une conclusion éclatante sur l’entreprise coloniale où il trouve que ‘’la colonisation n’a pas de fondement moral…’’ Fily Dabo SISSOKO prend alors un autre pli. Devenu instituteur hors- cadre, il voyage beaucoup et promène dit-il « une curiosité insatisfaite… ». En 1939, il devient chef de canton à Niambia. Au sortir de la IIè guerre mondiale, il se frotte à la politique. Il a un ami et qui plus est sera un challenger de poids : Mamadou KONATE. En 1927, il s’essayait déjà à l’écriture dans un article sur le Soudan français.

Vont suivre une série de correspondances avec des professeurs français. Il est élu député du Soudan- Niger en Octobre 1945 et en février 1946, il crée le Parti Progressiste Soudanais. En Juin 1946, il est réélu à la seconde constituante française.

Réélu en 1951 et en 1956 comme député du Soudan et il cumule les mandats du Président du Conseil Territorial (1952- 1957) et Grand Conseiller de l’AOF (1947- 1957). En 1947, il est Secrétaire d’Etat au Commerce et à l’Industrie dans le second Ministère de Robert SCHUMAN et il participera des années durant à la Délégation Française à l’ONU (1948- 1951). En 1957 à Conakry, Fily Dabo est élu Vice- Président du Mouvement socialiste africains (MSA) présidé par Lamine GUEYE du Sénégal.

En 1958, il participe à la création du Parti du Rassemblement Africain (PRA) à Cotonou qui prône le multipartisme intégra et l’indépendance totale et immédiate pour l’Afrique. Figure politique dominante du Soudan au moment de l’ouverture faite par l’occupant, son infortune commence dans les dernières élections au Soudan de 1959. Fily Dabo SISSOKO a toujours joint l’action et la réflexion politique. Peu d’hommes politiques ont fait comme lui.

Parmi ses œuvres, on peut citer les Noires et la Culture (1950) Crayons et Portraits (1953) Sagesse Noire (1955), la Passion de Djimé (1955), Une Page est tournée (1959) La Savane Rouge (1962) Poème de l’Afrique noire (1963) et à titre posthume : Les Jeux du destin (1970) Par-dessus les nuages (1970) En un mot, Fily Dabo fut un passionné de l’écriture. Nationaliste militant, il s’est cuirassé d’intolérance vis-à-vis de la pratique communiste, sa cure d’authenticité ne l’a jamais quitté. Partout il revendiquera le signe noir (celui de la couleur de la peau) et le port majestueux de ses boubous à l’étranger fera des émules.

Il y a une belle leçon de courage que l’on attend…

A quoi sert- il de parler ou de décider des questions avant de les avoir apprises ? Voilà ce que dicte l’entendement pour ce que doit un journaliste par son état et son caractère. Beaucoup de choses ont été dites sur toutes les disparitions d’hommes de notre histoire et il serait grand temps de dire les choses telles qu’elles se sont passées. Hélas, pouvons- nous dire encore que toute parole tombée dans l’oreille de la passion est recueillie avidement par la haine et l’esprit de clan.

Sous tous les cieux, la calomnie, on le sait, défend toujours ses propres bénéfices. 50 ans dans l’histoire de nos Républiques et on se surprend toujours à poser certaines questions. Le Cinquantenaire est un de ces moments favorables ou nos concitoyens sont invités – si tel est leur désir – à ne pas rentrer dans cet engrenage d’appropriation de l’histoire. Elle qui est desservie par tellement de canaux subtils… Nos illustres disparus, et nous serons à la peine d’égrener un à un leurs noms, font une partie essentielle de la gloire de ce pays.

La vue d’une tombe ne nous apprend-elle pas toujours quelque chose ? Qui pourra soutenir le propos qu’il importe pour la nation malienne de laisser ou pas le nom d’untel sur le bas côté de la route ? Certains ont eu une vie méconnue dans leur propre pays par la volonté d’autres hommes… Des attitudes ont caractérisé certains pouvoirs : l’ennemi était mis à terre et venait ensuite l’épouvante avec des propos outranciers, les clameurs de la foule y ajoutant, ensuite la systématisation des arguments.

En fondant un discours d’exclusion sur eux, on a voulu fonder un discours de l’origine… qui a débouché sur un certain mépris pour l’histoire. Hier encore, parce qu’ils avaient la raison publique, en gagnant toutes les élections depuis 1958, le RDA était majoritaire. Alors pourquoi se serait- il borné ou se limiter à avoir un parti d’opposition ?

Aujourd’hui avec la réconciliation PSP-US RDA, il n’y a plus violation du temple national, même si l’histoire de Fily Dabo SISSOKO ne se confond pas uniquement avec celle du parti PSP. L’homme de Bafoulabé s’est élevé à une dimension nationale de par sa forte personnalité. Le parti PSP et à la suite tous les héritiers de Fily Dabo SISSOKO et de Hammadoun DICKO souhaitent aujourd’hui l’union des cœurs et des esprits. Ils savent qu’une grande existence politique ne laisse aucune place aux ennuis du cœur. Veulent- ils en finir avec le deuil ?

L’homme Fily Dabo SISSOKO et ses compagnons dans la possession de tous leurs moyens appartiennent désormais à tous les jeunes de ce pays. Ces hommes du sérail ne peuvent plus être ceux du clivage. Leurs enfants, comme M. Mody Fily SISSOKO nous l’a fait remarquer, ne demandent qu’à retrouver leurs sépultures. Et ce n’est pas mettre la charrue avant les bœufs que de soutenir cette intime conviction. Le reste sera donné de surcroît (la réhabilitation…???).

Quel palais national du reste à Koulouba garderait- il quelque chose de ce plaisir à continuer à dissimuler ? En se couvrant de cette dignité de son propos ‘’ Retrouvez ce qui nous unit’’ le Président Amadou Toumani TOURE s’est enfermé – tout militaire qu’il est – dans la religion de ce serment.

Et si les députés prenaient une initiative en leur sein ? Nous savons que la loi définit les bornes mais personne ne sait qui sera juge de la loi… Les représentants de la Nation sont aujourd’hui à Bagadadji ce qu’ils étaient encore hier, des Maliens ! On a fait beaucoup attention à la longue mémoire que la vertu laisse après elle en cette journée dédiée à la mémoire de feu Fily Dabo SISSOKO.

Oumar Hammadoun DICKO disait qu’en cette année du Cinquantenaire, ils avaient pardonné au PSP. Soit, le pardon est immense, il n’est pas infini. Il invitait de fait tous les Maliens à retrouver une page d’histoire commune centrée sur nos valeurs de civilisation.

Une histoire qui a ses moments de solennité et Oumar H. DICKO et tous les siens espèrent en la raison que la force d’un état se mesure à ce qu’il offre aux plus faibles de la société. Grand bien nous fasse alors que nos petits nerveux ne restent pas stupéfaits à la lecture de notre histoire du Cinquantenaire.

SALIF KONE

30 Juillet 2010.