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Des perspectives de financement de la migration ont entraîné la floraison d’associations et d’organisations de migration fantaisistes. Sur plus de 100 associations de migrants que compte notre pays, moins de 10 sont opérationnelles. Cette situation entrave l’aide aux migrants de retour.

Les associations de migrants sont de plus en plus nombreuses. D’une cinquantaine il y a 5 ans, elles sont aujourd’hui au nombre de plus de 100. Certaines de ces associations ont été créées par des migrants de retour qui se regroupent pour bénéficier de projets ou programmes de développement. D’autres ont été créées par des personnes qui prétendent apporter leurs aides aux migrants de retour.

Ces associations connaissent de sérieux problèmes organisationnels. Beaucoup d’entre elles n’ont pas de locaux. Elles manquent de ressources humaines, car composées de deux ou trois personnes. A vrai dire, la plupart de ces organisations excellent plus dans le business qu’en soutien ou assistance aux migrants. Elles ont vu le jour pour bénéficier du financement des partenaires.

Selon Balla Magassa, secrétaire général de la Fédération des associations des migrants (Fam), c’est la typologie qui explique la floraison des associations de migrants. Alassane Dicko, chargé du plaidoyer et des communications réseaux de l’Association malienne des expulsés (AME) juge que la création du Centre d’information et de gestion des migrations (Cigem) a favorisé la prolifération d’associations de migrants.

« La création du Cigem a été comprise pour nous autres ici comme étant un centre d’appel d’offres sur les migrations. Du coup, beaucoup d’associations, qui s’intéressaient à la problématique de la femme, du jeune, de l’environnement et d’autres domaines se sont mises à développer des activités de migration. Tout le monde vient avec l’idée d’avoir un projet ou un financement. Au cours de la première rencontre des associations avec le Cigem, on a dénombré une soixantaine. Après deux mois, leur nombre a atteint 80. Le troisième mois de 2009, on s’est retrouvé avec 117 associations. Il est clair que l’ouverture du Cigem a suscité la création de beaucoup d’organisations de migrants. Mais, une cinquantaine de ces associations n’ont pas de bureau, de représentation officielle ou de personnes administratives de suivi, de gestion. Certaines n’ont même pas de récépissé », explique M. Dicko.

En fin mars 2009, le Cigem a lancé son premier appel d’offres pour la conception de projets associatifs axés sur l’accueil des migrants de retour (volontaires ou involontaires). Après plusieurs négociations, les responsables nationaux du Cigem n’ont obtenu que l’enveloppe de 60 millions F CFA, permettant de sélectionner 10 associations et d’accorder à chacune 6 millions F CFA.

« En 2009, le premier appel d’offres du Cigem a sélectionné seulement 10 organisations sur une centaine de candidatures. Le jour où on a fait la réunion, le directeur a dit que normalement aucun de ces dix organisations sélectionnées ne répondaient aux critères techniques de l’appel d’offres et la plupart des dossiers ne comportait pas les renseignements souhaités. Néanmoins c’était le premier appel d’offres, il fallait une mise en œuvre, c’est pourquoi ils ont pris dix associations. Chacune de ces associations ont perçu 5 millions de F CFA. Mais, au bout de 6 mois, la plupart des 10 associations sélectionnées n’avaient plus d’argent pour terminer le projet qu’elles devaient mettre en œuvre », avoue M. Dicko, accusant le Cigem d’avoir « participé à commercialiser les migrations ».

Amadou Waïgalo, responsable de programme au Cigem, se réjouit du fait que la création de cette structure ait motivé les gens à créer des associations. « Avant le Cigem, les gens n’étaient pas organisés. Au début, il y avait 50 associations. Aujourd’hui, il y a une centaine d’associations. Il y a 400 associations de la diaspora. Nous sommes en train de voir comment créer une synergie entre ces 400 associations et les centaines d’associations d’ici. Le Cigem a permis d’appuyer des associations. On a été un facteur pour les orienter. On fait des appels à candidature, mais on ne finance pas directement. Notre cellule technique de co-développement (Codev) assure également le financement des porteurs de projet à travers l’appel à candidature. Elle finance les activités de développement rural. La Codev est à son 3e appel à candidature aujourd’hui », note-t-il.

Coquille vide

Pour Gaharo Doucouré, le président du Conseil de base des Maliens de France, « il y a eu des associations qui ont été créées parce qu’il y a un dispositif de financement qui a existé. Cela est tout à fait normal. Ça fait partie de la règle du jeu ». A l’en croire, la floraison des associations au profit des financements n’est pas propre seulement au Mali.

« Je viens de la France, je sais qu’il y a des associations qui ont été créées pour accéder à telle où telle ligne budgétaire votée au niveau local. C’est la règle de jeu. Je ne peux pas avoir une perception négative de cela », dit-il. Mais, il regrette que nos associations connaissent des limites par rapport à l’objet de leur création, car elles sont dans une jeunesse qui ne leur permet pas d’être suffisamment opérationnelles.

« A ce que je sache, nombre d’associations de migrants ont été enregistrées sous le régime de droit malien en tant qu’association, il y a d’abord un problème de jeunesse. Il est clair que la plupart de ces associations n’ont pas atteint le niveau de maturité requise pour être suffisamment fonctionnelle afin d’être éligible à des financements. Au-delà de cette jeunesse, il y a ce manque de formation, cette absence de ressources humaines, ce manque de coordination. Ces associations ont besoin de formation », indique M. Doucouré.

Le premier bailleur de fonds des associations maliennes de migrants est le gouvernement. Outre les structures gouvernementales, plusieurs structures associatives les financent notamment le MPDL (Espagne), la Cimade (France), Helvetas (Suisse), Medico International (Allemagne) et l’OIM… Ce large éventail de partenaires de financement a amené des gens véreux à former partout des associations au nom d’assistance aux migrants de retour pour soutirer de l’argent aux partenaires. Une fois en possession d’un financement, ils disparaissent sans rien faire.

« La migration attire beaucoup de gens maintenant. On a appris l’existence de plusieurs associations parallèles. C’est pourquoi il y a beaucoup de difficultés. On est en train de voir comment détecter ces associations pour les dénoncer », dévoile Balla Magassa, secrétaire général de la Fédération des migrants (Fam). Il regrette que la migration soit devenue une marchandise pour certains, car, ajoute-t-il, on sait qu’il y a l’argent dedans.

Tout comme Balla Magassa et Alassane Dicko, Amadou Waïgalo du Cigem admet que des associations de migrants connaissent un dysfonctionnement. « En 2010, on a lancé notre 2e appel à la candidature pour sensibiliser les communautés à la base. On a reçu 80 dossiers. Suite à une sélection de rigueur on a retenu 8 dossiers sur les 80. On avait prévu 10 projets. Mais, il n’y avait que 8 associations qui répondaient aux critères. On a été obligé de sélectionner 8 sur 10 associations prévues. Les 8 associations qui ont été sélectionnées ont bénéficié chacune de 5 millions de F CFA. Nous avons constaté que beaucoup d’associations n’ont pas la capacité technique. Elles connaissent un problème d’organisation ».

A en croire Balla Magassa, cette situation peut créer un manque de confiance entre les associations et les partenaires.

« On a déjà commencé à avoir des problèmes. Certains partenaires comme le gouvernement ont commencé à nous duper », explique le secrétaire général de la Fam qui compte aujourd’hui 36 associations de migrants.

Pour M. Dicko, la première conséquence de la floraison d’associations parallèles est la dénaturalisation de l’action l’humanitaire ou sociale qui fait partie de l’engagement des personnes qui interviennent auprès des migrants. A l’entendre, « tout cela joue sur la volonté de la société civile à mieux porter les préoccupations des migrants. Le service n’est pas de qualité, l’engagement va faire défaut. Ça rejaillit sur la stabilité de notre unité. La première fédération qui a été mise sur pied en 2008 n’a pas résisté à la vérité que la majeure partie de ces organisations ne sont pas des organisations de soutien d’assistance aux migrants mais plus des organisations de business ».

Pour contrôler les activités des associations qui ne cessent de s’accroître, le gouvernement a demandé aux associations de se regrouper en fédération. Il y a cinq structures de regroupement de migrants. Malheureusement, la mise en place des fédérations n’a pas pu résoudre le problème.

Mme Karambé Rokia Diarra, présidente de la Fédération des associations des migrants (Fam) explique : « Comme il y a beaucoup d’associations, l’Etat a demandé subtilement en 2007, à travers le ministre des Maliens de l’extérieur d’alors, Dr. Makalou, de nous regrouper. La Fam vient de la Famarex (Fédération des associations des migrants rapatriés et expulsés). Malgré la création de la Fam, les associations continuent à faire des activités individuellement. Ça plombe la Fam qui se voit sur la scène comme une simple association ». Selon elle, la Délégation générale des Maliens de l’extérieur (DGME) doit amener les associations à travailler ou à disparaître.

« Si une association est représentée par une seule où deux personnes, cette association est une façade ou une coquille vide. C’est à l’Etat de vérifier la véracité des activités de toutes ces associations », ajoute-t-elle. Abondant dans le même sens, Karim Camara, secrétaire général de l’Association malienne des rapatriés, des résidents de l’extérieur (Amarex), membre de la Fam, dit que c’est le gouvernement qui peut freiner la floraison des associations parallèles.

Dans son rapport de stage sur la migration de retour au Mali, Auriane Linares, une ex-étudiante de l’Institut d’études du développement économique et social (IEDES) de Paris démontre que les relations entre les différentes structures d’aide aux migrants au Mali ne sont que très peu coordonnées. L’étudiante constate que « face à ces diverses difficultés, les différentes institutions concernées par le sujet ne semblent pas apporter beaucoup de solutions satisfaisantes, qu’il s’agisse d’une réponse directe des pouvoirs publics ou d’une intervention indirecte par le biais de financements accordés aux ONG internationales ».

Comme indique Jean-Paul Martoz dans son livre intitulé « Couvrir les migrations », les associations jouent un rôle de premier plan dans les questions migratoires. Mais, il faut reconnaître que le dysfonctionnement de plusieurs associations de migrants bloque l’aide aux migrants de retour.

Sidiki Doumbia

31 Octobre 2012