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Plus que dans les autres parties du territoire malien, pour des raisons historiques, le septentrion malien est un vrai melting-pot, une mosaïque des ethnies du Mali dont les territoires sont imbriqués les uns dans les autres : les noms de famille dans cette zone en disent long ! Vouloir délimiter ces territoires ethniques, tracer des frontières tribales, créer des États tribaux-ethniques, c’est dérouler le tapis rouge aux opérations de purification ethnique, comme au Kosovo ou au Rwanda.

En juin 1990, les Maliens ont appris par les médias, notamment Radio France Internationale (RFI), l’existence d’un territoire appelé l’Azawad. Territoire occupé par les Maliens, au détriment des autochtones. D’où l’attaque de la ville de Menaka par de jeunes touaregs qui allaient former, plus tard, le Mouvement populaire de l’Azawad, le MPA.

D’autres mouvements ont été créés, après, toujours pour « libérer l’Azawad » : le Front populaire de libération de l’Azawad (FPLA), le Front islamique arabe de l’Azawad (FIAA), l’Armée révolutionnaire de libération de l’Azawad (ARLA). S’y ajoutent les bandes et individus équipés d’armes de guerre, en provenance de Libye ou fournies par des « Alliés », et qui « coupent les routes », enlèvent les véhicules, attaquent et détroussent les voyageurs, souvent les tuent … au nom de la libération de l’Azawad ; libération de la domination des Noirs, leurs anciens esclaves, et par conséquent indignes de les gouverner, disent certains de ces idéologues. L’Azawad, si jamais elle devait exister, serait-elle alors un état esclavagiste !

Qu’est-ce que l’AZAWAD ?

Qu’est-ce donc l’Azawad ? Lors d’une discussion à Paris (Quartier Porte d’Orléans) l’un des idéologues de la rébellion nous avait affirmé que « l’Azawad est formé par les trois régions du nord du Mali : Tombouctou, Gao et Kidal ». Soit environ 830.000 Km². Soit, encore, environ 60 % de la superficie totale du Mali. Le hic, c’est que personne au Mali, ou dans le monde, ne connaissait auparavant l’existence de cette « nation azawadienne ». Ce sont encore les idéologues de la rébellion qui ont dessiné et présenté des cartes de l’Azawad dans les médias.

Un factoide de politique

C’est pour cette raison que nous disons que l’Azawad est un factoïde politique ! D’après l’Américain Norman Mailer, un factoïde est un phénomène qui prend naissance dans les colonnes d’un journal ou d’un magazine. Une sorte de rumeur accréditée par un journal ou une radio. Après cette accréditation virtuelle, la création d’un contenu réel pourrait suivre.

En réalité, il existe dans la région de Tombouctou un endroit appelé Azawad, mais qui n’est connu que de quelques autochtones. C’est une bande de terre désertique, située an nord-est de Tombouctou et au sud d’Arawane. Sa superficie ne dépasse guère les 350 Km². C’est la seule Azawad reconnue par la mémoire collective, et peut être les Archives nationales.

« Les intellectuels touaregs et arabes ont rejoint le mouvement [de revendication] plus tard, afin d’encadrer les combattants analphabètes », dixit, l’idéologue de la rébellion. C’était en août 1992. Cette reprise en main entraînera la dérive de la rébellion. Car ils vont essayer de saisir l’occasion pour « imposer leur rôle de leader naturel » de la société, en tâtonnant. Rappelons-nous en effet les revendications farfelues, comme la liste des ministères à attribuer aux rebelles : la Défense, les Finances, l’Intérieur, les Affaires étrangères et la Vice-présidence de la République (un poste à créer sur mesure).

Et un « Statut spécial » dans le cadre duquel le septentrion malien serait géré par les seuls autochtones, blancs naturellement ! Et ces revendications fleurissent à chaque occasion de pourparlers ou de discussion entre les autorités et quelques « leaders naturels ». Il en va de même pour les attaques à main armée et les créations de « mouvement » ou de « front » de libération.

Transformer le virtuel en réalité

En ces années 90, les idéologues de la rébellion, grâce à leur soutien médiatique occidental, avaient conquis l’opinion publique européenne. Même en prônant et en pratiquant la violence sur des populations civiles. Il est vrai que l’Etat malien brillait par son absence du champ médiatique international. Etait-ce par incompétence ou naïveté ? Résultat : seule la voix des représentants de la rébellion résonnait dans les médias ! Il n’y a que les dirigeants maliens qui ignorent qu’il y un « usage [particulier] des médias, ou de l’information, en temps de crise ». Et aujourd’hui, plus qu’hier, bien communiquer est aussi important que savoir se battre sur le terrain !

Depuis 2006, nous avons l’impression d’assister au montage d’un scénario semblable à celui des années 90. Et la machine pourrait s’emballer à tout moment. Il est vrai qu’après avoir été humiliés par leur défaite militaire cuisante en Libye, de jeunes « combattants » pourraient essayer de redorer leur blason, en tentant un baroud d’honneur contre une armée malienne « bridée ». Et surtout qu’une certaine presse internationale, reprise par celle du Mali, crie sur tous les toits qu’ils sont lourdement armés et que leurs équipements sont sophistiqués. Il ne manque maintenant que des « intellectuels…leaders naturels » pour les encadrer et les envoyer à la conquête de la « virtuelle république azawadienne ».

Le Mali est, et a toujours été, une terre de paix et de dialogue : c’est le sens profond du Togouna, du Gwala, du Blon, ou de l’Arbre à palabre, comme disent les Européens. Mais Qu’on ne s’y méprenne pas : pacifique ne signifie pas pacifisme ! En 1991, de nombreuses associations et Maliens de France étaient prêts à lever des fonds pour financer une éventuelle campagne militaire pour la défense de l’intégrité de la patrie.

Revendication armée en démocratie égale terrorisme

Une approche erronée du « Mali, terre de paix et de dialogue » par une certaine classe politique est interprétée par des activistes-égoïstement-ambitieux comme une faiblesse ou de la peur ! Cette approche a conduit à des erreurs politiques : s’il y a AQMI aujourd’hui au Mali, c’est parce que, hier, des dirigeants ont accepté d’alléger le dispositif militaire dans le septentrion. Idem pour tous les narcotrafiquants qui naviguent dans la zone.

Si en 1991, revendiquer arme à la main pouvait sembler légitime, cela n’est plus acceptable aujourd’hui. Le Mali de 2011 est aux antipodes du Mali de 1991. Le Mali est devenu une démocratie politique exemplaire en Afrique et même hors d’Afrique : dans une démocratie, toute revendication avec arme à la main s’appelle terrorisme ! Et doit être donc combattue en tant tel ! Les Maliens devraient soutenir tout Etat juste dans cette juste lutte ! Force doit être au droit, à la loi républicaine !

Intégration ou promotion sociales par les armes?

« L’intégration d’ex-combattants » tend à devenir un droit, un raccourci menant à des « fauteuils » ou des postes auxquels les autres Maliens ne peuvent prétendre que par concours ! Solidarité, oui ! Mais la Patrie n’a pas à être reconnaissante pour ses enfants qui ont risqué leur vie comme mercenaires ailleurs et à son insu. Ou qui revendiquent des places dans les administrations à coups de Kalachnikov et de mines anti-personnel contre les populations civiles, les voyageurs et les touristes ! Que ferait l’Etat si toute la jeunesse désœuvrée de chaque groupe ethnique du Mali en faisait autant ? A-t-on pensé, un jour, à indemniser les pauvres mamans de tous ceux qui, rêvant d’Europe, ont péri dans le Sahara ou l’océan en voulant échapper à la misère dans leur village, arrondissement, cercle ou région !

A chaque tribu ou ethnie son état ?

Depuis la succession des grands empires et royaumes sur cette terre malienne, toutes les générations de Maliens ne conçoivent que le « Mali, un et indivisible », riche de sa diversité, et très riche de ses interconnections : « Le Mali : Carrefour des civilisations ». Ces interconnections-interdépendances sont humaines, géographiques-territoriales, culturelles, économiques, etc.

En effet, « où commence le pays touareg et où s’arrête le pays sonrhaï ? » ; « où commence le pays des Kel Tamasheq blancs, ou rouges » et « où s’arrête le pays des Kel Tamasheq noirs ou Bellah ?». « Où commence le pays dogon et où s’arrête le pays peul ? ». « Où commencent les pays bambara, bozo, minianka, somono ? » et « où s’arrêtent les pays sarakolé, arabe, maure, khassonké, malinké, bobo, senoufo, etc. ?»

Plus que dans les autres parties du territoire malien, pour des raisons historiques, le septentrion malien est un vrai melting-pot, une mosaïque des ethnies du Mali dont les territoires sont imbriqués les uns dans les autres : les noms de famille dans cette zone en disent long ! Vouloir délimiter ces territoires ethniques, tracer des frontières tribales, créer des États tribaux-ethniques, c’est dérouler le tapis rouge aux opérations de purification ethnique, comme au Kosovo ou au Rwanda.

Puissent les Mânes de nos ancêtres, nos Grands Fétiches rescapés, Bouddha, Dieu et Allah nous préserver d’un tel malheur !

Y. Togora

Membre-Fondateur du Codepam (Collectif pour la Paix et le Développement du Mali) Élancourt – France.

14 Février 2012