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A quelque chose, malheur est bon. C’est en tout cas la leçon que ce Malien résidant dans un pays du Maghreb a tirée d’une aventure qui avait mal commencé, pour se terminer au delà de toute espérance.

En effet, un agent de police véreux et raciste lui avait extorqué de l’argent, après l’avoir traité de “descendant de singe“. Révolté et indigné par cet acte arbitraire, notre compatriote prévient son ambassade et demande une audience auprès du Directeur national de le Police qui le reçoit et répare les dégâts (l’incident), après avoir convoqué le Commissaire de l’agent indélicat.

Après avoir présenté ses excuses (par téléphone) à l’ambassadeur du Mali, le Big Boss de la Police nationale enjoint au Commissaire de remettre notre Malien dans ses droits. Pour ce faire, il mit à la disposition de ce dernier une voiture, avec… gardes de corps. Ledit Commissaire et notre compatriote devaient retourner au commissariat, afin qu’on identifie l’agent coupable et qu’on restitue au Malien l’argent qu’on lui a soutiré. C’est l’immigré qui nous relate l’histoire.

La morale de l’immigré

Nous retournons donc au commissariat dans une voiture spéciale avec chauffeur, escortés par six gardes de corps encagoulés : je me suis demandé -et je me demande encore- pourquoi ils étaient encagoulés… En cours de route, le Commissaire, pensant que je fais partie du personnel diplomatique de l’ambassade, me dit, avec un brin de regret dan la voix : “Excellence, je vous assure que je n’étais pas au courant de cette affaire ! Mais je vous promets que ce policier sera sanctionné“.

Je n’étais pas un agent de l’ambassade, mais j’ai préféré le laisser dans son erreur et me taire jusqu’au commissariat. Dès que nous arrivons, le Commissaire rassemble tous ses agents en service ce jour-là et me dit : “Identifiez votre homme et montrez-le moi“. Moi, j’ai tout de suite reconnu “mon homme”, parce que j’avais pris la précaution de me renseigner et même de connaître son nom : Mehmet.

D’ailleurs, je ne pouvais pas l’oublier, compte tenu de son comportement à mon endroit. Mais je dis au Commissaire : “C’est lui, le quatrième, à gauche. Mais je voudrais qu’on se voie tous les trois en tête à tête“.

Aussitôt, le Commissaire appelle le coupable et nous pénétrons tous dans son bureau. Une fois réunis, je m’adresse au Commissaire : “Ecoutez, Monsieur, cet agent ici présent ne peut nier ce qu’il a dit et fait.

Si je le voulais, vous auriez tous les deux eu de sérieux ennuis. Mais je n’ai pas l’intention de vous nuire. Je suis un étranger ici, mais je suis croyant. Et il ne me viendrait jamais l’idée de faire du mal à autrui. Mais je vous assure que si vous étiez dans mon pays, vous n’auriez jamais été victimes de racisme ou de xénophobie. Ceci dit, je tiens seulement à ce qu’on me rende ce qu’on m’a pris”.

Au delà de toute espérance

Durant tout le temps qu’on se trouvait dans le bureau du Commissaire, l’agent fautif était resté debout, raide comme un pieu et suant comme une bouilloire. Alors, le Commissaire me dit : “Excellence, je vous remercie pour ce que vous faites là. Vous nous avez en quelque sorte sauvés, moi et mon service. Personnellement, vous me donnez là une belle leçon de morale que je n’oublierai pas. Bien sûr, je me charge sur le champ de vous restituer ce qu’on vous a soutiré”.

Le Commissaire se tourne ensuite vers son agent et le fusille du regard : “Quant à toi, je te colles un mois de cachot ! Tu as failli foutre ma carrière en l’air ! Et tu as sali non seulement la réputation de mon service, mais aussi celle de toute notre police ! Tu seras donc muté très loin d’ici, mais je continuerai toujours à t’avoir à l’oeil. Et à la moindre autre incartade, tu seras radié, tu peux me croire ! Disparais de ma vue ! “.

J’étais terriblement gêné par cette sanction qu’écope l’agent, malgré ce qu’il m’a fait. Car je ne parviens pas à m’ôter l’idée que c’est de ma faute. Mais bon… après tout, il mérite cette sanction, me dis-je intérieurement. Quelques instants plus pard, le Commissaire donne des ordres et appelle son second qui se présente aussitôt. “Dis-leur d’envoyer Mehmet au trou pour deux semaines ! Cela va le calmer ! “, ordonne le Commissaire.

Au bout d’un moment, un autre agent entre et dépose une grosse enveloppe blanche sur le bureau du Commisaire. Ce dernier le prend et me le tend, en disant d’un air gêné : “Voilà votre argent, Excellence. Et… euh.. je vous prie d’accepter le supplément : c’est pour tout le désagrément qu’on vous a causé”.

Pris de curiosité, j’ouvre l’enveloppe et compte les billets : exactement 5O OOO dinars, soit …500 000 FCFA ! Plus du double de ce qu’on m’a extorqué ! Au début, j’étais vraiment confus, et j’ai failli refuser ledit supplément.

Mais je me suis dis : pourquoi pas, après tout ? Ce “supplément” ne vient peut-être pas de la caisse du commissariat, pensé-je. Alors, je dis au Commissaire qui attendait, qui guettait même ma décision : “Merci, Monsieur. Je me chargerai de rendre compte à votre Directeur et à notre ambassade“.


La leçon a suffi

En sortant du bureau du Commissaire qui m’accompagne, je me dis en aparté : “Après tout, je n’ai pas volé cet argent”. J’entre dans la voiture d’escorte qui m’attendait pendant tout ce temps, et je retourne voir le Diecteur de la Police. Non sans, au préalable, avoir acheté, euh… trois bouteilles de whisky en cours de route. Mais j’ai pris la précaution de les cacher dans un carton, pour que mes accompagnateurs ne le sachent pas.

Cela vous étonne. Mais vous savez, beaucoup de ces gens en raffolent, y compris le Directeur de la Police. Et je sais tout cela par expérience, pour avoir séjourné durant longtemps dans ce pays. Mais par fausse pudeur ou modestie, ils n’en consomment pas en public… Arrivé chez le Directeur, je lui fait le compte rendu de ce qui s’est passé au commissariat et lui remets enfin mon carton et son colis.

Il ouvre le carton, me regarde avec reconnaissance et s’empresse de cacher le ”cadeau” dans un des tiroirs de son bureau. Alors, soit pour cacher sa gêne, soit pour se donner une contenance ou donner tout simplement le change, il me dit : “Oh, monsieur, il ne fallait pas ! Mais merci quand même. Vous savez, si ce n’était pas à cause de vous, je n’allais jamais tolérer ce genre d’incartade dans mes services.

Et mes différents subalternes le savent. Ce que cet agent a fait est même susceptible de ternir la réputation de tout le pays”.

Et il croit opportun de pousser un peu plus loin le bouchon : “Remarquez, je sais qu’ils ne m’aiment pas trop non plus, peut-être à cause de ma couleur. Mais ils sont obligés de faire avec”. Et il se met à fustiger, mais je me demandais de qui il parlait : “Ce sont presque tous des mécréants et des racistes impénitents, bien qu’ils essaient toujours de n’en rien laisser paraître !“.

Son ton monte de plus en plus haut, et ça m’inquiète : “C’est ridicule, surtout quand on remarque que ces Blancs auxquels ils s’identifient ne les tolèrent pas non plus, ni ici, ni en France ou ailleurs. Mais çà, je ne le dis qu’à vous, parce que vous n’êtes pas d’ici. Enfin, vous voudrez bien dire à son Excellence l’ambassadeur que nous sommes désolés pour l’incident. Et venez me voir chaque fois que c’est nécessaire”.

Il m’a semblé qu’à un moment de sa vie, ce Directeur de la Police a également eu à subir le même racisme ; c’est possible. En tout cas, depuis lors, je me suis fait deux grands amis : lui et le Commissaire. Mais dès que je prends congé de lui, je me mets à penser : “Ces gens ne sont ni des Blancs, ni des Noirs, mais la plupart d’entres eux détestent les Noirs.

C’est parce qu’ils se croient supérieurs aux Noirs ; mais ils savent qu’ils ne seront jamais des Blancs. Et ces Blancs ont raison de les considérer comme des moins que rien”. C’est depuis cette aventure que je me suis décidé à renter chez moi, au pays, et définitivement.


Propos recueillis par

Oumar DIAWARA

26 Juin 2008