Partager


C’est du moins la leçon que nous retenons des confidences de ce Malien qui a résidé pendant longtemps dans un pays maghrébin. L’ostracisme racial dont il y fut victime est aussi insensé qu’invraisemblable. Heureusement que ce ne sont ni les pays, ni les gouvernants, ni les politiciens qui sont racistes, mais plutôt les hommes, tout court.

Un jour, je passais devant un commissariat de police, habillé en chemise noire, pantalon blanc, et chaussé de sandales. Tout à coup, un agent de police m’arrête et m’apostrophe : “Qu’est-ce qui te prends, toi ? Tu ne vois pas que tu es mal habillé ? Je vais t’apprendre, moi ! Allez, suis- moi; tu es en infraction !“. Interloqué, je lui retorque : “Comment, mal habillé ? Mais je…”.

Histoire raciste

Ainsi débute l’histoire de notre compatriote qui certifie qu’en plus de quinze ans dans ce pays et dans d’autres, il n’a pourtant jamais vécu une telle aventure. Aussi, l’interpellation de l’agent l’a tellement sidéré qu’elle lui a coupé le sifflet. Il poursuit sa narration.

Mais l’agent me coupe la parole et gueule d’un ton brutal et haineux : “Ne sais-tu pas que le blanc est toujours au dessus du noir, espèce de descendant de singe ? comment oses-tu donc porter du noir sur du blanc?“. Visiblement, j’ai affaire à un individu d’un racisme aussi arriéré que maladif.

J’ai beau protester, prier et prendre la chose pour une plaisanterie de mauvais goût, je dois me rendre à l’évidence : ce policier d’un autre genre était on ne peut sérieux. Et pour le prouver, il m’escorte jusque dans un bureau vide, ce qui prouve qu’il agissait ainsi de son propre chef.

Alors, il fait semblant de fouiller dans un régistre et, sans transition, il me jette à la face : “Tu es verbalisé pour… voyons (il fait mine de scruter le régistre), pour 2130 dinars“. Ce qui fait… 213 000 FCFA ! Au point où j’en suis, je n’ai même plus le temps d’être surpris : je sais désormais de quoi retourne ce problème que le destin a mis sur mon chemin.

Et puisque j’avais pensé depuis longtemps à la façon dont je dois riposter, je sortis mon porte-monnaie, pris l’argent qu’il exigeait et le lui remis, et avec le sourire. Un sourire auquel il répondit par un autre : c’est qu’il ne sait pas encore ce qui l’attend, le pauvre. Et je lui apprendrai, moi, à s’en prendre aussi arbitrairement à des étrangers !

J’ai quand même pris la précaution d’exiger de lui une quittance qu’il me rédige de mauvaise grâce : il tenait à son argent, disons plutôt à son aubaine. Mais il n’appose ni son nom ni sa signature sur le papier. Néanmoins, je finirai par connaître ce qui est important pour moi, c’est-à-dire son nom : il s’appelle Mehmet.

Du pire au meilleur

Sur le coup, j’ai eu envie de pleurer de rage et d’exaspération, surtout quand je pense à mon pays. Mais je me maîtrise et prends le choses en main. Je téléphone immédiatement à l’ambassadeur malien que je connaissais bien pour l’avoir rencontré à maintes reprises à l’ambassade. Dès que je l’ai au bout du fil, je lui relate tous les détails de mes déboires et la cause de l’incident.

Et j’ajoute : “Je vais de ce pas voir le Directeur national de la Police, car je ne me laisserai pas faire. Mais il se peut que ce dernier soit encore pire que le policier, et je ne saispas ce qui m’attend là-bas. Donc, si d’ici 18 heures, je ne vous fais pas signe de vie, c’est qu’il m’est arrivé quelque chose”.

Je retourne chez moi, me rhabille correctement et vais à la Direction de la Police où je demande une entrevue avec le Directeur. dès l’entrée, on me demande de déposer le contenu de toutes mes poches sur la table, et on me délivre un reçu en échange. J’obtempère, mais je refuse de prendre le reçu : ils sont capables d’en profiter pour me jouer un autre sale tour. C’est que dans la situation où je me trouve, je n’ai plus confiance en rien ni personne.

Mais dès que je suis en présence du patron de la Police, je reste abasourdi : le Directeur national de la police est… un Noir, un Noir de teint clair, mais un Noir tout de même. Je mets quelques bonnes secondes avant de me remettre. Voyant ma mine, il sourit. Ce qui me donne le courage de lui expliquer l’incident du commissariat.

C’est alors au tour du Directeur d’être abarsourdi. Sans transition, il s’empare brutalement de son combiné et téléphone dare-dare au commissaire de Police dont j’avais pris le soin de lui communiquer l’adresse. “Je veux te voir ici dans cinq minutes, et pas une seconde de plus ! ”, tonne-t-il à l’adresse du premier responsable du commissariat ainsi incriminé.

A voir la mine du Directeur, je devine déjà le mauvais quart d’heure qui attend le commissaire. Et j’eus pitié de ce dernier.

Quatre minutes plus tard, (j’ai chronométré), je vois le Commissaire rappliquer en trombe : on dirait qu’il ne venait pas de loin et qu’il était à côté. Il était en sueur et suffoquait comme un phoque… Bref, il était dans un état aussi pitoyable que lamentable.

Et pour cause : en quinze ans d’exercice (il me le racontera plus tard), il n’a jamais vu physiquement, et de si près, le Directeur national de la Police ! Il ne le voyait qu’en coup de vent ou à la télé. Ce n’est plus comme chez nous, où tout le monde connaît les “grands ” de vue ou a eu affaire à eux, à un moment ou à un autre.

L’incident diplomatique est évité

Le Big Boss de la Police me montre du doigt et toise le Commissaire qui tentait toujours de maîtriser le tremblement de ses mains sur le bureau “Connais-tu Monsieur? ”, lui demande-t-il en me montrant du doigt. Cette fois, l’inquiétude gagne le Commissaire qui me regarde, perplexe : “Je ne l’ai jamais vu, Monsieur le Directeur.

Je… je ne comprends pas…” Effectivement, il ne pouvait pas comprendre, parce que dans tous les commissariats du monde, comme dans n’importe quel service, les premiers responsables ne peuvent être au courant de tout ce qui se passe sous leur responsabilité. Si seulement ils savaient…

Et pour le lui faire savoir, j’ai du encore expliquer au Commissaire ce dont j’ai été victime dans son propre commissariat. Mais juste à la fin de mon récit, le téléphone du Directeur sonne. Il décroche : “Oui Excellence… D’accord, Excellence !… Bien sûr Excellence, rassurez-vous ! … Au revoir, Excellence et toutes mes excluses !”.

Même si le Directeur ne disait rien, le Commisaire et moi avons déjà compris. Mais après avoir raccroché, il dit : “C’est l’ambassadeur du Mali qui poteste pour ce même problème”.

Et il foudroie le Commissaire du regard : “Comment un de vos éléments a-t-il osé une chose pareille? Il me semble que c’est la pagaille chez vous maintenant ! Ecoutez-moi, si jamais cette affaire tourne mal, je vous garantis que je vous démettrai de vos fonctions !

Et le Directeur se tourne vers moi avec dépit : “Monsieur, croyez-moi, je suis désolé pour cet incident. Le Commissaire fera le nécessaire pour le réparer et punir le coupable. Je mets tout de suite une voiture à votre disposition. Encore toutes nos excuses”.

Non seulement, on me restitua l’argent qu’on m’a extorqué, mais ledit coupable a été retrogradé. Et il risque d’être déshabillé, me dit-on. Et moi, qui n’en demandais pas tant, je dis que quand même, j’ai eu de la chance.


(A suivre)

Oumar DIAWARA

24 Juin 2008