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Ce ne sera pas un anniversaire qui retiendra forcément l’attention. Pourtant, il le devrait au regard des événements qui se déroulent au Nord de notre pays. Dans quelques jours, et plus précisément le 11 avril prochain, le Pacte national aura seize ans. L’occasion pourrait être mise à profit non pas pour évaluer son exécution puisqu’à cela le gouvernement s’était déjà attelé lors de l’élaboration de l’Accord d’Alger.

Mais pour s’interroger sur les raisons et les conséquences des récents soubresauts dans la Région de Kidal. Pour également rappeler que la démocratie malienne a dès ses premières heures fait de la situation au Nord l’une de ses préoccupations essentielles. Pour aussi souligner que depuis une décennie et demie la réflexion sur l’être et le devenir de notre Septentrion ne s’est jamais interrompue.

Les erreurs commises et des compromis discutables acceptés permettent certes d’alimenter une indispensable autocritique, mais certainement pas de nous amener à la repentance, comme le souhaitent certains qui font table rase de tout ce qui a été consenti et entrepris. Une remise en mémoire de deux points essentiels nous paraît donc indispensable afin que la situation actuelle soit analysée de la manière la plus saine.

Le premier point à rappeler et certainement le plus important est que la démocratie malienne a eu d’emblée sur les événements du Nord un regard absolument différent de celui des autorités de la IIè République. Ces dernières avaient immédiatement considéré le phénomène de la rébellion sous l’angle strictement sécuritaire et avaient essayé de mettre rapidement à la raison ceux qui dans un premier temps avaient été désignés comme des « bandits armés« .

Devant l’inanité de la solution militaire, les autorités de l’époque s’étaient résolues à aller vers une solution négociée qui produisit les accords de Tamanrasset du 6 janvier 1991. Mais ceux-ci étaient surtout assimilables à un simple cessez-le-feu qui laissait sans réponses précises des questions substantielles comme le cantonnement des rebelles, leur réinsertion et un plan de développement pour le Nord Mali.

Le pouvoir issu des événements de Mars 91 acceptera pour sa part la légitimité de la revendication des Mouvements armés en ce qui concernait l’atténuation du mal développement des zones septentrionales et la nécessité d’y trouver une solution globale. Très vite, un geste politique fort avait été fait à travers les deux places accordées au sein du Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP – organe législatif de la Transition) au Mouvement populaire de l’Azawad (MPA) et au Front islamique arabe de l’Azawad (FIAA). Il est à noter – et ce symbole n’est pas du tout à négliger – que ces deux sièges furent prélevés sur le quota de la Coordination des associations et organisations démocratiques.

Le parti pris de la négociation

Les Mouvements armés participèrent aussi à la Conférence nationale de juillet-août 1991, à la suite de laquelle furent décidées l’organisation d’une conférence spéciale sur le Nord et la nomination d’un délégué au Nord en la personne de Baba Akhib Haïdara. C’est donc dire que dès 1991 le traitement politique de la question du Nord constituait une attitude largement partagée par tous les acteurs de la toute jeune démocratie malienne. Avec cependant un point de principe non négociable, point affirmé avec fermeté à la Conférence nationale de 1991 et érigé en constante depuis : il ne saurait être question d’accorder un statut particulier au Septentrion, les spécificités de celui-ci pouvant trouver à s’exprimer dans le cadre de la décentralisation.

La volonté de bloquer toute entreprise qui porterait atteinte à l’unité nationale où à l’intégrité territoriale du pays fut d’ailleurs consacrée lors de la rencontre de Mopti du 15 décembre 1991 lorsque les représentants des Mouvements armés acceptèrent que la référence à l’Azawad (notion territoriale que le gouvernement malien avait toujours réfutée) soit définitivement retirée de tous les documents en négociation.

Le second point sur lequel il est essentiel d’insister est la ligne de dialogue constamment maintenue par les plus hautes autorités du pays en dépit des avatars rencontrés par les négociateurs et malgré le très fort scepticisme de l’opinion publique. Cette option fondamentale fut formulée en tant que doctrine gouvernementale par le président du CTSP, Amadou Toumani Touré lors d’un discours que l’on pourrait qualifier de fondateur, prononcé le 8 novembre 1991.

Cette adresse à la Nation balisait le processus de négociation et proposait la conclusion d’un « pacte national » qui permettrait aux Maliens de « vivre harmonieusement leurs différences » dans le cadre de « la Constitution qui est et demeure la règle« .

Dans un contexte de regain des accrochages armés, Alpha Oumar Konaré s’est, pour sa part, adressé le 28 mai 1994 aux représentants des partis politiques, de la société civile, des Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad, des notabilités du Nord et des Forces armées et de sécurité en soulignant que le Pacte national était « la chance commune des Maliens » et en demandant une mobilisation commune contre les excès qui s’abattraient « en tout premier lieu sur les populations sédentaires et nomades innocentes« .

A ces interventions, on pourrait ajouter sur la liste des initiatives politiquement courageuses l’allocution de Diéma à travers laquelle le président Touré appelait la nation à la raison et à la pondération à la suite des événements du 23 mai 2006 à Kidal, ainsi que la longue tournée entreprise dans le Septentrion malien en juillet 1994 par le Premier ministre Ibrahim B. Keïta alors que la tension y était à son comble après une succession d’attaques sanglantes et après la constitution en mai de la même année des forces d’autodéfense du Mouvement patriotique Ganda Koye.

Il nous paraissait primordial d’insister sur ces faits pour rappeler que s’il a finalement payé, le parti pris de la négociation a toujours été assumé par les différents dirigeants maliens comme un choix politique à risques puisqu’il allait à contre-courant de l’opinion générale et qu’il devait être maintenu malgré les indices négatifs, notamment les attaques qui se poursuivaient sur le terrain et qui provoquaient de révoltantes tragédies humaines. Il nous fallait aussi rappeler que les accords conclus depuis 1991 l’ont toujours été au bout de laborieuses tractations qui se sont efforcées de ne laisser aucun point essentiel dans l’ombre et de ne pas minimiser les difficultés de mise en œuvre.

Pourquoi alors au terme de tant de volonté mobilisée et d’efforts consentis, l’inquiétude renaît-elle au Nord ? Lors de la préparation de l’Accord d’Alger, les autorités avaient fait leur autocritique, notamment en ce qui concernait la Région de Kidal encore trop extravertie, car plus tournée en direction des pays frontaliers que vers les autres zones du Mali. Il avait été aussi enregistré le désir profond des populations de la 8è Région d’une communion plus accentuée avec le reste du pays. C’est notamment à la réparation de ces lacunes essentielles que s’attellent les actions de développement identifiées par le Forum de Kidal tenu en mars dernier.

Échaudée et inquiète

L’Alliance touarègue du Nord Mali pour le changement a, pour sa part, concentré toute son évaluation sur les faiblesses supposées de l’action gouvernementale. Mais il y a largement à redire sur les analyses de l’ATNMC. Il est, par exemple, certain que Kidal – s’il faut parler spécifiquement de cette zone – se porterait mieux si un vrai tissu économique s’y était constitué. Mais dans ce cadre, il conviendrait d’admettre que la première trame de ce tissu aurait pu être donnée non pas par des réalisations mirifiques, mais par des projets à hauteur d’homme, financés par les différents fonds de réinsertion destinés aux ex-combattants.

Malheureusement, au lieu de la présentation d’initiatives viables et qui auraient pu amorcer une conversion économique de la Région, l’on a assisté à l’essor extraordinaire d’un phénomène que nous avions appelé à l’époque la « projetose » et qui consistait à multiplier les dossiers fantaisistes dans le seul but de capter les fonds disponibles. L’erreur des autorités aura sans doute été d’avoir renoncé à un tri rigoureux et d’avoir cédé à la pression des différents mouvements et fronts.

Les financements prévus et qui auraient pu représenter l’amorce d’une réelle chance d’émergence économique pour la zone se sont transformés en primes aux mieux introduits. Ce point n’est guère invoqué par l’ATNMC qui insiste uniquement sur le particularisme de Kidal et fonde toute sa communication sur ce thème dont il a pu tester la réceptivité auprès de certains journalistes étrangers. Mais ce faisant, les animateurs de l’Alliance renouvellent l’erreur déjà commise par ceux qui les ont devancées dans cette méthode : ils considèrent comme négligeable l’opinion publique nationale. C’est pourquoi ils alignent sans sourciller et depuis août 2007 une série d’actes qui révulsent nos compatriotes, actes qui vont de la pose de mines à la prise d’otages.

C’est oublier que pour le commun de nos concitoyens, aucune cause ne peut justifier de telles extrémités frappant des Maliens. Aucune cause ne peut non plus avancer exclusivement à coups de mises en demeure ou d’ultimatums comminatoires. Et enfin aucune cause ne peut prétendre à un traitement particularisé qui se différencierait substantiellement du sort commun des habitants de ce pays.

Aujourd’hui donc plus que par le passé les autorités dans leur volonté de préserver la logique de dialogue ont à surmonter le poids hostile de l’opinion nationale. Échaudée par les propos ambigus de Bahanga et des siens, inquiète devant la collusion établie avec les rebelles du Niger, cette opinion remet désormais en cause l’utilité des intercessions et la nécessité des discussions de Tripoli. Faut-il s’inquiéter de la montée de l’exaspération populaire ?

Nous pensons qu’il convient surtout de ne pas la négliger. C’est d’ailleurs parce qu’elles perçoivent la possible résurgence d’un péril ancien – celui de la mise à l’index d’innocents – que les différentes communautés du Nord se sont vigoureusement prononcées contre la récente reprise d’actes violents par l’ATNMC. Mais ce désaveu pèsera-t-il assez lourd pour que Bahanga et son groupe s’orientent vers une ligne moins outrancière ?

Il est impossible pour le moment de donner une réponse.

Notre pays se trouve actuellement dans une situation absolument différente de celle qu’il affrontait au début des années 90. Une situation devant laquelle il n’est pas fondamentalement démuni. Il a énormément capitalisé en matière de gestion d’après-conflit au point d’inspirer d’autres pays, et il a fait de l’épreuve traversée de 1990 à 1995 une opportunité de renforcement des liens intercommunautaires et un exemple globalement réussi d’intégration d’ex-combattants dans l’administration publique et dans les forces armées et de sécurité. Mais ces acquis sont contrebalancés par un handicap de taille.

Les autorités peinent à trouver face à elles une volonté politique de dialogue, semblable à celle qui a progressivement émergé dans les crises de 1990-92 et de 1994-95. Or sans cette volonté, il est inutile d’évoquer les notions de sincérité et de confiance.

G. DRABO – L’Essor

01 Avril 2008.