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Les événements de Kati ont accéléré la manifestation de l’autorité de l’Etat, le retour de la normalité dans l’Armée et le solde d’un dossier post putsch

C’est une tendance qui prédomine dans l’air du temps. Il s’est développé dans l’analyse du fait politique une phraséologie particulière consacrée aussi bien par les acteurs eux-mêmes que par les hommes de presse. Poussés par le grand public dans une course permanente contre le temps, les uns comme les autres n’ont pas toujours le temps d’aller dans la profondeur des choses. Aussi manifestent-ils une préférence prononcée pour des formules lapidaires qui présentent l’avantage de tout faire comprendre sans vraiment rien expliquer.

C’est ainsi qu’ont proliféré les expressions à usage multiple telles que « acte fondateur », « tournant décisif », « symbole de la volonté forte » et autres « déclics salvateurs » qui sont supposées souligner le caractère exceptionnel d’un événement ou d’une décision. Sauf que la dramatisation verbale s’estompe assez rapidement et que le fait recouvre alors sa dimension réelle qui est parfois celle d’une simple péripétie.

C’est pourquoi, il serait superflu de multiplier des superlatifs galvaudés pour qualifier les évènements qui se sont déroulés la semaine dernière à Kati et le traitement qu’en ont fait les autorités. Par contre, il faut absolument souligner l’importance de ce qui est arrivé et qui a donné réponse à deux points majeurs.

Primo, l’opinion nationale tout comme les observateurs avaient perçu dans le débordement des anciens putschistes la première mise à l’épreuve de l’autorité de l’Etat dans le présent quinquennat. Deuxio, la réaction du président de la République était très attendue autant dans le caractère qu’elle revêtirait que dans l’ampleur des conséquences qu’elle amènerait.

Un fait – guère anecdotique – était d’ailleurs symptomatique de l’importance accordée par nos concitoyens aux événements survenus dans la ville garnison. Nos confrères de Radio France internationale avaient choisi de faire réagir leurs auditeurs sur la montée des tensions au Mali, le mercredi 2 octobre, soit 48 heures après les événements survenus dans le camp militaire.

Les trois quarts des intervenants (tous maliens) dans l’émission « Appel sur l’actualité » ont délaissé les attentats et les attaques survenus à Kidal et Tombouctou (pourtant objectivement plus dramatiques) pour se concentrer sur l’agitation de Kati. Connaissant le soin scrupuleux porté par Juan Gomez à l’équilibre des opinions exprimées dans son émission, l’on peut considérer que la réaction des auditeurs avait valeur de mini-sondage. L’opinion exprimée par les intervenants était unanime : rétablir l’ordre à Kati constituait une priorité, car un traitement crédible de la situation dans le Septentrion ne pouvait se faire sans un retour total de la normalité dans le Sud de notre pays.

Comme un interlocuteur privilégié

Autre détail à relever, l’irritation manifestée par les intervenants traduisait bien le ras-le-bol d’une grande partie de la population face au comportement des anciens putschistes ainsi que l’incompréhension de nombreux citoyens quant au traitement accordé à certains d’eux. Le sentiment que nourrit une majorité de nos concitoyens vis-à-vis de Amadou Aya Sanogo et de ses compagnons est quelque part ambivalent et paradoxal. Le principal reproche qui leur est adressé n’est pas d’avoir perpétré un coup d’Etat, mais de s’être écartés de tous les idéaux de justice et d’équité dont ils s’étaient réclamés dans leurs premières déclarations et de s’être plus préoccupés en fin de compte d’améliorer leur situation personnelle que de réparer les iniquités qu’ils avaient dénoncées.

Pour bien comprendre cette amertume éprouvée par le Malien moyen, il faudrait certainement se rappeler que dans le bras de fer engagé très tôt avec la CEDEAO pour faire admettre sa présence, la junte avait reçu un appui décisif de la population. L’impressionnante marche pacifique du 28 mars 2012 organisée à Bamako en faveur du Comité national pour le redressement de la démocratie et la restauration de l’autorité de l’Etat (CNRDRE) et de l’Armée malienne, la multiplication des mouvements de soutien au putsch à travers le pays avaient vite fait comprendre aux dirigeants ouest-africains la profondeur du malaise national malien et l’inanité d’un rétablissement du président Touré au pouvoir. Il était évident qu’à cette période la majorité de nos compatriotes accordait moins d’importance à la nature de l’acte (un coup de force militaire) qu’à ses conséquences (la chute d’un régime qui avait laissé se déliter l’autorité de l’Etat et qui avait failli dans le traitement du problème du Nord).

Le premier à avoir pris en compte la nouvelle donne et à avoir rectifié son approche dans la résolution de la crise malienne a été certainement le médiateur de la CEDEAO. Lequel procéda à un choix tactique qui allait peser de manière décisive sur le déroulement de la Transition. Le CNRDRE fut adopté comme interlocuteur privilégié et les différentes forces politiques maliennes se trouvèrent de fait mises à l’écart de la négociation. Ce fut donc entre la junte et la médiation que sera établi le contenu de l’accord-cadre qui allait baliser tout le déroulement de la Transition en commençant par la démission de l’ancien président de la République et en passant par le rétablissement de la Constitution de 1992 et la mise en place des institutions de la Transition.

Le maintien de fait des putschistes au cœur du jeu institutionnel a produit les conséquences qui se devinent sans peine. La consécration de l’influence de la junte sur les affaires publiques maliennes a logiquement conduit à l’instauration d’un pouvoir bicéphale au sommet de l’Etat.

La participation au gouvernement de personnalités proches des putschistes et la démission rocambolesque du Premier ministre Cheick Modibo Diarra par ceux-là même qui l’avaient coopté ont été, entre autres, les indices probants d’une cohabitation déséquilibrée dont les Maliens ont admis bon gré mal gré l’inéluctabilité. Nos compatriotes auraient sans doute admis la nécessité de ce tandem étrangement apparié si des comportements du plus mauvais effet n’avaient pas été imputés à des membres de l’ex Comité, notamment les agressions punitives perpétrées sur certaines personnalités, les multiples péripéties de l’affrontement bérets verts – bérets rouges, la montée de l’insubordination dans la police nationale et, bien sûr, les rumeurs d’enrichissement illicite.

Les grands floués

Tous ces événements ont progressivement remplacé l’indulgence initiale par un préjugé populaire défavorable aux anciens putschistes, préjugés renforcés par le fait que tous ces phénomènes négatifs persistaient alors que le péril djihadiste frappait aux portes du Sud et que la dislocation économique menaçait. Après l’élection de Ibrahim B. Keita, le partage d’influence qui avait eu cours pendant la Transition n’était plus envisageable. La démocratie rétablie et l’orthodoxie institutionnelle restaurée ne laissaient à l’emprise de la junte que le choix entre s’effacer et dépérir. Logiquement, la seconde hypothèse aurait été la plus plausible. « Aurait été », car depuis la semaine dernière, le scénario d’une compression progressive du pouvoir d’intervention des membres de l’ex Comité est devenu caduque.

Les raisons de l’agitation d’une frange des anciens putschistes sont désormais connues. Une partie de ceux qui avaient constitué l’aile combattante du coup de force (sous-officiers et hommes de rang) ont eu la sensation d’avoir été les grands floués de la Transition, eux qui n’ont bénéficié ni de promotions à titre exceptionnel, ni de la prodigieuse manne financière déversée par tous ceux qui avaient fait le pari d’une présence prolongée et persistante de la junte. Les mécontents du 30 septembre ont donc choisi de se faire entendre de la seule manière qu’ils connaissaient, c’est-à-dire en se lançant dans une action de force contre leur ancien mentor et en tentant d’intimider les autorités.

Mais ils ont commis une série d’erreurs dont la plus grave a été d’ignorer le changement de contexte. Sous la Transition, l’autorité politique s’était répandue en égards auprès de la junte, notamment en acceptant que celle-ci demeure très visible et en multipliant les marques de considération à son endroit. Cela au grand dam d’une opinion publique avait assimilé à une injustifiable compromission cette recherche obsessionnelle de relations apaisées. Le président Ibrahim B. Keïta ne pouvait ni par fidélité à ses engagements, ni par tempérament, s’inscrire dans la même approche. C’est pourquoi, sa réplique a été aussi tranchante. La seconde grave erreur des mécontents aura été de croire que leur mouvement aurait fait tache d’huile, mais leurs efforts pour se rallier d’autres éléments de l’armée et des forces de sécurité ont totalement échoué.

La remise en ordre à Kati constitue indiscutablement la première grande victoire politique du président de la République. Victoire tout d’abord dans l’opinion publique. Ibrahim B. Keïta a réagi exactement comme l’attendaient nos compatriotes. Analyse sans complaisance, condamnation sans nuance, décisions sans équivoque, son adresse du 2 octobre a constitué un exercice quasiment parfait, en totale osmose avec l’humeur populaire, lassée des secousses et des rumeurs venant de Kati et réconfortée par la fermeté présidentielle. Victoire ensuite dans la normalisation de la situation au sein de l’armée avec le ménage fait à Kati et l’invite adressée à la hiérarchie militaire à assumer ses responsabilités.

Victoire enfin dans le solde d’un des dossiers les plus épineux de la période post coup d’Etat à travers l’effacement accéléré de l’ancienne junte de la scène publique. L’ex CNRDRE a implosé sous l’effet de ses contradictions internes et Amadou Aya Sanogo sort affaibli des événements de Kati. Il apparaît aujourd’hui comme le leader lâché par une partie de ses fidèles, comme le chef qui n’aura pas su ramener dans les rangs toute sa troupe et comme un acteur public contraint – au moins pour un bon moment – à garder un profil bas.

Le désarmement de sa garde personnelle et son prochain déménagement à Bamako constituent des mesures indispensables à un retour complet à la normale et à la neutralisation de certaines frustrations au sein de la Grande muette. Il convient, en effet, de ne pas sous-estimer l’état d’esprit de nos éléments montés dans le Septentrion et qui acceptaient mal les promotions à titre exceptionnel accordées à des hommes restés à l’arrière. Dans l’armée, comme dans tous les domaines de la vie nationale, le redressement qui s’amorce demeure fragile. Pour ne pas le compromettre et surtout pour le rendre irréversible, il est indispensable de développer une qualité de veille. Afin que la prévention soit la règle et la réaction, l’exception.

G. DRABO

Essor du 08 Octobre 2013