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C’est en effet ce précieux avantage qui pendant une décennie et demie a été régulièrement refusé à nos présidents de la République. Ceux-ci n’ont donc pas pu suivre la prescription de Denis Jeambar, journaliste et essayiste français.

Ce dernier affirmait qu’après une élection présidentielle, il fallait enchaîner sur « des actes forts, des preuves emblématiques, des décisions presque allégoriques des convictions que l’on entend défendre« .

Ni Alpha Oumar Konaré, ni Amadou Toumani Touré n’ont pu entamer leurs mandats tambour battant et en marquant aussi fortement qu’ils l’auraient voulu leur volonté d’innovation. Là où ils proposaient, l’actualité a disposé. Tous deux ont dû prendre en compte des contrariétés inattendues et accepter de composer alors qu’ils auraient préféré emballer.

Dans la suite de leur mandat, tous deux ont certes pu, à force d’obstination, imposer leur vision et imprimer leur marque. Mais chacun d’eux gardera certainement le regret que les circonstances ne lui aient pas laissé la liberté de préserver ses priorités et l’aient, sans égards, soumis à la rude dictature de la conjoncture.

En 1992 Alpha Oumar Konaré avait eu à affronter en bloc une situation financière fragilisée par la fameuse affaire du Trésor, l’explosion des revendications corporatistes, le regain de l’agitation scolaire et estudiantine, le réveil de l’insécurité au Septentrion et le harcèlement de l’opposition.

Cinq ans plus tard, le Collectif des partis politiques de l’opposition perturbait considérablement les deux premières années du mandat présidentiel par une contestation radicale qui allait jusqu’à la non reconnaissance des institutions nouvellement installées.

En 2002 et trois mois après sa prise de fonction, Amadou Toumani Touré se voyait confronté au casse-tête économique qu’avait créé la crise ivoirienne. Le Mali se trouvait dans l’obligation de réviser dans l’urgence ses principaux circuits commerciaux tout en s’efforçant de minimiser l’impact de cette révision sur le quotidien des populations.

Pour le chef de l’État, l’après 8 juin 2007 n’a pas été plus paisible avec notamment l’échauffement du front social (une grève générale organisée en juillet par l’Union nationale des travailleurs du Mali), la reprise en août des actions armées au Nord Mali et les premières alertes de renchérissement des produits de première nécessité, alertes qui venaient s’ajouter à l’ascension largement entamée du coût des hydrocarbures.

A l’entame du second mandat du président Touré, le contraste était par conséquent saisissant entre une conjoncture dégradée et le volontarisme optimiste qui caractérise le Programme de développement économique et social. La première tâche implicite du gouvernement fut donc de trouver la juste balance entre l’ambition et la contrainte.
Ce réglage déjà délicat en soi n’a pas été simplifié par un certain nombre de particularités.

L’équipe gouvernementale formée au terme d’une période intermédiaire assez longue prenait en charge un pays déjà largement engagé dans les difficultés dont l’effet se ressent encore aujourd’hui. Elle se présentait en outre dans une forme profondément remaniée avec le départ de dix-neuf membres du précédent Exécutif qui comptait vingt-sept portefeuilles. Les huit reconduits représenteront moins du tiers du gouvernement Modibo Sidibé (26 membres).

A titre de comparaison, il faudrait sans doute rappeler qu’en 1997 le premier gouvernement du second quinquennat de Alpha Oumar Konaré avait conservé son chef (Ibrahim B. Kéita) et dix membres sur les dix-huit de l’équipe précédente, soit plus de la moitié de celle-ci.

Les reconduits formaient à leur tour à peu près la moitié du nouvel Exécutif (22 membres). A dix ans de distance, les seconds mandats présidentiels ont été entamés de manière substantiellement différente au niveau de l’Exécutif, la volonté de renouvellement posant un challenge plus ardu au gouvernement du 3 octobre 2007.


La pauvre médiatique
: En effet, même si l’administration publique est une continuité et même ni certains ministres héritaient de domaines qui leur étaient déjà familiers, les bouleversements intervenus imposaient l’instauration de nouveaux automatismes de fonctionnement.

En outre dans un contexte socio-économique dominée par une progression de la précarité, la communication gouvernementale affrontait un challenge peu habituel. Les populations, ébranlées par un quotidien difficile, se soucient moins d’entendre une exhortation conquérante que de recevoir un message apaisant.

L’avancée de grands projets intéresse moins le citoyen que le soulagement qui pourrait lui être apporté dans sa vie de tous les jours. Et la juste gouvernance, dans l’esprit de nos compatriotes, s’assimile désormais et avant tout à une équitable répartition des sacrifices dans l’épreuve.

Sur ces différents points, les autorités ont parfois eu du mal à trouver la bonne hausse pour valoriser les efforts entrepris. En témoigne par exemple l’habileté actuellement déployée par les acteurs du domaine du négoce à récupérer l’approvisionnement du marché en riz à prix encadré et à organiser à leur profit une interminable pavane médiatique.

Cela alors même que les quantités mises à disposition restent encore insuffisantes pour changer la moyenne des prix en vigueur.

A notre avis, l’auto-valorisation pratiquée à forte dose par les importateurs pourrait provoquer l’effet inverse à celui recherché par ses initiateurs et faire grimper la frustration des consommateurs. En effet, ceux-ci n’ont toujours pas oublié que pendant longtemps les exonérations consenties n’avaient pas eu d’effet sur les prix et avaient alimenté de peu glorieuses pratiques.

C’est donc dire à quel point le patriotisme récemment affiché par les milieux d’affaires les laisse dubitatifs. Il ne serait pas inutile pour le gouvernement de reprendre médiatiquement la main sur un sujet où la manière de dire compte autant que la façon de faire. C’est là une vérité d’actualité, éloquemment confirmée lors du déroulement des évaluations du Secondaire public.

Pendant cette opération, l’administration scolaire avait su à travers ses différents responsables trouver la méthode et les mots justes pour faire adhérer parents et élèves à la tentative de sauvetage de l’année scolaire dans cet ordre d’enseignement.

Il est encore trop tôt pour savoir si le challenge tenté par le Département de tutelle sera gagné. Mais déjà on peut dire qu’il a cassé la gangue de la résignation et réussi la mobilisation de toutes les bonnes volontés pour qui le radicalisme de la COSES est incompréhensible.

La preuve a donc été donnée que lorsque l’État cornaque sans faiblesse une initiative qui répond à l’attente des populations, il a la faculté de reconstituer autour de lui des synergies franches et actives. C’est sans doute l’une des vérités que devrait rappeler le futur Forum sur l’éducation. L’école malienne ne s’économisera certainement pas des réformes et des mises à jour.

Mais elle a besoin avant tout de retrouver un esprit et surtout une vraie direction dans laquelle regarder. Des exigences quasi identiques se retrouvent pour le traitement du problème du Nord-Mali.

Ici, il faut accepter qu’il y a un « avant » et un « après » Abeibara. Car ce qu’ont entrepris Bahanga et certains éléments de l’Alliance du 23 mai pour le changement et pour le développement est d’une gravité inédite non seulement par la lourdeur des pertes en vies humaines et l’étendue des destructions, mais aussi par l’objectif visé, qui était d’enlever une garnison coûte que coûte. Jamais une manœuvre d’une telle ampleur et d’une telle nature n’avait été auparavant tentée même aux heures les plus tragiques de la rébellion des années 90.

On comprend dès lors que l’événement ait suscité une très forte émotion dans l’opinion publique et ravivé les frustrations au sein de l’Armée qui a l’impression d’être condamnée à avaler couleuvre sur couleuvre. On comprend aussi que l’option du dialogue prônée par le président de la République soit affaiblie aux yeux de nos compatriotes excédés par la succession des actes de violence et les rodomontades mises en ligne par les groupes armés.

Que faire donc face à la montée de l’exaspération ? Tout d’abord, garder le courage d’expliquer que la discussion en position de force reste, en dépit de tout, la seule option possible. Et surtout donner des indices clairs que des mesures ont été prises pour éviter la réédition de la tragédie d’Abeibara.

Ni réplique, ni continuation: Dans tous les cas, même si la discussion doit être maintenue, les marges de celle-ci se sont singulièrement rétrécies. Car pour la majorité de nos compatriotes, et tout particulièrement pour les populations du Septentrion, la priorité des priorités est aujourd’hui le rétablissement de la sécurité au Nord-Mali.

La psychose des attaques que les autorités voulaient juguler s’est installée et si elle n’a pas encore produit les effets pernicieux redoutés, elle créée une atmosphère hautement inflammable qui alimente les récriminations et les rumeurs alarmistes. En témoigne le fait que certaines populations touarègues ont eu le réflexe préventif de reprendre le chemin de l’exil au Burkina Faso.

La situation est donc en équilibre plus que précaire. Il suffirait que les actes de violence se renouvellent à une fréquence rapprochée pour que soit consommé le divorce entre la ligne de dialogue tenue par le gouvernement et l’option de fermeté sans nuance réclamée par un nombre croissant de citoyens.

L’entrée en lice du médiateur algérien devrait neutraliser la répétition des attaques, à condition toutefois que l’émiettement des groupes armés n’ait pas atteint un seuil irréversible et n’ait pas mis hors de contrôle un nombre élevé d’éléments.

Mais même au cas où l’accalmie serait rétablie, il resterait encore l’épineuse question des otages et surtout celle d’un retour effectif à la raison de Bahanga et des siens.

C’est dire toute l’incertitude qui pèse sur les développements que peut prendre la question du Nord-Mali. Un traitement purement militaire ne produirait que des résultats limités et temporaires.

Et la démarche de la discussion n’a malheureusement amené jusqu’à présent que des effets très limités. Les groupes armés n’ont pas varié sur leurs revendications premières – l’allégement du dispositif militaire – qui visent essentiellement à pérenniser une installation en force sur une portion de territoire qu’ils considèrent comme leur.

Ce qui apparaît au yeux de ces groupes comme le minimum acceptable se situe largement au-dessus du maximum envisageable par les autorités et concevable pour l’opinion nationale.

La jonction entre deux positions aussi éloignées est-elle seulement possible et surtout que vaudra en termes de solidité la passerelle qui pourrait éventuellement être jetée entre elles ? Voilà une grave interrogation pour laquelle personne n’a encore de réponse.
Les sujets dominants de l’actualité dans notre pays soulignent une vérité politique maintes fois vérifiée : rien n’est plus différent d’un premier mandat présidentiel que le second.

Celui-ci est plus complexe dans les exigences qui l’habitent, plus violent dans les concurrences qui s’y déclenchent, plus difficile à mener par le président de la République dans les limites du temps utile qui lui est accordé.

Même en l’absence des difficultés qui l’ont si rapidement investi, l’actuel mandat ne pouvait constituer ni une réplique du précédent, ni la continuation de celui-ci sous une autre forme.

Il possède son rythme propre et sa logique particulière, ses urgences singulières et ses priorités spécifiques. Ces priorités peuvent cependant être bousculées comme cela se produit aujourd’hui où les questions de cherté du quotidien, de l’école et du Nord Mali prennent une acuité supérieure à celle revêtue les années précédentes.

Mais les tensions présentes soulignent encore plus fortement deux nécessités du second quinquennat, la compacité de l’équipe gouvernementale et la qualité de l’accompagnement politique.

La première, qui a démarré dans les conditions particulières décrites plus haut, a eu huit mois pour se rôder et elle est désormais à une phase où elle peut être évaluée sans a priori et sans complaisance.

Quant à la seconde, elle ne s’est jamais exprimée au niveau de qualité attendu. Bien au contraire, à un moment donné les partis ténors de la majorité ont donné l’impression de zapper déjà sur les trois prochaines années pour se projeter sur les confrontations de 2012.

Certes, depuis deux semaines l’Alliance pour la démocratie et le progrès donne l’impression de retourner à une attitude plus orthodoxe qui la voit appuyer le président de la République et le gouvernement. Mais elle ne s’engage pas plus qu’auparavant dans des propositions de sortie de crise et les plus importants de ses membres ont poursuivi imperturbablement leur processus de renforcement.

Au terme de la première année du quinquennat, ce n’est donc pas les domaines d’évaluation qui manqueraient au président Touré.

L’agenda des mois à venir comporte certes des échéances importantes comme les résultats de l’Initiative riz, les effets du Forum national sur l’éducation ou encore les suites à donner aux États généraux sur la corruption, toutes initiatives pour lesquelles le Premier ministre monte aux avant-postes. Cependant aujourd’hui, il s’agit surtout pour le chef de l’État de réinsuffler sinon de l’optimisme, du moins de la confiance en l’avenir à des citoyens en perte de conviction.

Comme l’aurait certainement dit M. de la Police, l’avantage d’un quinquennat est qu’il compte cinq ans et que le déroulement du premier ne prédétermine pas nécessairement celui des autres. Alors, et même si l’heure reste à la gestion des contraintes et des urgences, le temps des actes forts et des décisions allégoriques n’est encore pas passé.

G. DRABO

06 Juin 2008