Partager

L’exemple de Mandela rappelle que les questions difficiles restent sans réponse si on ne les aborde pas avec courage et déterminationjpg_une-2406.jpg

L’Histoire, on le sait, n’est jamais avare de contradictions, ni de paradoxes. Mais il lui arrive aussi – comme cela est arrivé en presque fin de la semaine dernière – de créer une troublante coïncidence entre deux évènements apparemment dissemblables. La mort de Nelson Mandela est survenue alors qu’un impressionnant aréopage de chefs d’Etat africains s’était retrouvé à Paris pour débattre des problèmes de paix et de sécurité en Afrique. La disparition de Madiba par la vague d’émotion qu’elle a suscitée et par la stature universelle du défunt a littéralement submergé tous les autres faits de l’actualité. Mais au-delà du télescopage des événements, elle a offert une opportunité bienvenue de réflexion sur le devenir de notre continent. La grande icône africaine, la dernière figure historique à susciter une admiration et un respect unanimes s’est éteinte alors que l’Afrique reste assaillie plus que jamais par des questionnements posés depuis près de deux décennies et qui ont récemment connu des évolutions tragiques.

Il n’y a certes pas de relations directes évidentes entre les combats essentiels menés par Mandela contre l’apartheid et pour l’unité de la nation arc-en-ciel et les grandes préoccupations en matière de sécurité qui frappent depuis des années à la porte de l’Afrique sans recevoir d’autres réponses qu’une émotion passagère, l’implication temporaire de quelques pays et surtout une déplorable léthargie quant à la mise en route de solutions pérennes, pragmatiques et efficaces.

Mais dans des batailles nécessitant constance dans l’engagement et souplesse dans la recherche de solutions, le contraste est frappant entre le courage et la détermination mis par Madiba à démanteler la forteresse de la violence où s’était barricadé le régime de Pretoria et les hésitations des leaders africains chaque fois qu’il s’est agi d’empoigner à bras-le-corps les problèmes d’une extrême complexité. Le même contraste se retrouve entre le sens de la mission historique qui a incité Mandela à s’en aller quand il a jugé son départ opportun et le cynisme de dirigeants qui n’ont pas hésité à pratiquer la politique du pire pour se maintenir au pouvoir.

Un combat éperdu pour le pouvoir

Il est évident que l’on ne peut demander à l’Union africaine et aux instances régionales de faire montre des vertus cultivées par Mandela tout au long de son parcours et qui représentent avant tout des qualités individuelles telles que la force de caractère, l’intelligence tactique et le sens de l’avenir. Par contre, on peut regretter que ces instances aient manqué de réactivité opérationnelle et de réelle unité d’action pour contenir de graves menaces qui ont aujourd’hui tourné à l’embrasement.

La République Centrafricaine est à cet égard un parfait exemple de ce que peuvent produire les effets conjugués du dévoiement des élites dirigeantes nationales, de la montée de la culture d’impunité, de l’emploi de la violence comme méthode de changement de régime et de l’inefficacité des organisations sous-régionales. Depuis la chute de l’empereur Bokassa en 1979, le pays est entré dans un cycle d’instabilité chronique, que le pouvoir soit exercé par d’anciens putschistes (André Kolingba ou François Bozizé), par un président démocratiquement élu (Ange Félix Patassé) ou par un ancien chef d’Etat brièvement réinstallé au pouvoir (David Dacko).

Coups d’état, rébellions et mutineries ont alterné presque sans discontinuer, avec souvent l’appui d’ingérences extérieures plus ou moins caractérisées. Jusqu’à donner à la Centrafrique la réputation d’un Etat impossible à secourir. Jusqu’à aussi arriver à l’effroyable massacre des populations civiles qui s’est perpétré la semaine dernière à visage découvert et qui s’est revêtu de l’infâme manteau des affrontements interconfessionnels.

Les premiers fautifs dans cet état de fait sont sans aucun doute les élites dirigeantes centrafricaines lancées depuis près de trente ans dans un combat éperdu pour le pouvoir et qui se soucient fort de bâtir les concessions minimales indispensables à l’établissement d’un fragile vivre en commun. Promptes à pointer un doigt accusateur vers l’étranger désigné comme l’instigateur de toutes les crises, ces mêmes élites se sont toujours précipitées pour appeler l’extérieur à l’aide dès que vacillait leur pouvoir.

L’on se rappelle du SOS fébrile adressé par le président Bozizé aux « cousins français » pour arrêter l’avancée de la Seleka sur Bangui. Encore plus significatifs de l’état d’esprit des dirigeants centrafricains ont été les propos tenus la semaine dernière sur RFI par un ancien ministre des Affaires étrangères. Après s’être félicité de ce que la France ait maintenu de 1979 à 1998 un contingent militaire en RCA, il a regretté ce qu’il a appelé le « retrait précipité » de ces forces à la suite d’ « un geste d’humeur » du président Patassé. « Nous n’avons pas eu le temps de préparer le relève », a fait savoir cette Excellence pour laquelle 19 ans constituent visiblement un délai ridiculement court pour mettre en place une armée nationale forte et républicaine.

Un climat de grande incertitude .

La RCA illustre donc par le caractère extrême qu’ont pris les évènements sur son territoire, la difficulté qu’ont les Africains à dégager une solution qui leur soit propre face aux conflits les plus durs installés sur le continent. Ces dernières années, la voie radicale la plus utilisée a été d’abandonner le rôle de gendarme à un Etat doté de moyens militaires suffisants pour réduire la capacité de nuisance des groupes armés.

C’est ainsi que l’Ethiopie et le Kenya se sont dévoués en Somalie avec cependant le contrecoup de terribles attentats terroristes perpétrés sur le territoire du second. Mais cette sorte « d’arrangement » ne peut fonder une doctrine panafricaine dans la création d’une force d’intervention rapide. La proposition française, faite lors du sommet de l’Elysée, de concourir à la formation des éléments de cette force est à noter avec intérêt. Mais elle ne fait pas oublier que des programmes quasi similaires ont été tentés aussi bien par la France que par les Etats-Unis d’Amérique à la fin des années 1990 avec des résultats négligeables.

En fait, le vrai blocage à lever consisterait certainement à faire admettre que toutes les nations africaines n’ont pas la capacité de figurer dans une force d’intervention rapide et que l’effort premier devrait certainement être porté sur le renforcement des armées possédant une organisation et une aptitude au combat les rendant rapidement opérationnelles sur le terrain. Le cas du Mali est là, qui a vu les 2000 hommes du contingent tchadien être réunis dans un délai très court et gagner presqu’aussitôt le théâtre d’opérations le plus difficile.

Mais il est fort peu probable qu’une vision aussi peu « politique » puisse être acceptée. Même si la toute proche actualité a bien montré que l’adaptation aux réalités du terrain est un préalable incontournable. Il suffit pour cela de se rappeler le sort subi par le contingent dépêché en toute hâte par l’Afrique du sud pour contrer l’avancée de la rébellion Seleka vers Bangui. Les Sud-africains avaient, dès les premiers affrontements, subi de lourdes pertes et frôlé la capture avant d’amorcer un peu glorieuse retraite. Mésaventure que ne connaitront certainement pas les troupes françaises fortes de la mémoire accumulée pendant les presque vingt ans de présence en République Centrafricaine.

Aujourd’hui, la recherche de la paix et de la sécurité sur notre continent s’aborde dans un climat de grande incertitude. Les nations développées du Nord rechignent à dépasser l’appui en formation et en équipements. Non pas parce qu’elles ont le scrupule d’empiéter sur la mise en route d’une solution africaine. Mais parce que les expériences afghanes et irakiennes sont passées par là et leur ont montré qu’aucune intervention militaire ne peut vraiment se planifier ni dans la durée, ni dans l’ampleur qu’elle peut brusquement prendre ; que l’enlisement constitue le plus probable des scénarios ; et que la situation rectifiée dans le pays d’intervention représente trop souvent un pis-aller porteur d’un avenir brouillé.

Le déficit de bonne foi.

C’est d’ailleurs pour éviter cette dernière éventualité dans notre pays que les autorités maliennes ont adressé la semaine dernière une série de messages explicites aussi bien au partenaire français qu’à l’Onu. L’agitation déclenchée par le MNLA pour empêcher l’atterrissage de Premier ministre à Kidal a constitué sans aucun doute la provocation de trop, aggravée qu’elle a été par l’aveu par la Minusma de son impuissance à maintenir l’ordre. L’inertie de la Mission à Kidal et surtout sa propension à minorer la gravité de tout ce qui s’y passe ne pouvaient être tues plus longtemps.

Le président de la République, le Premier ministre et le gouvernement ont donc signifié leur incompréhension et indiqué que les limites de l’explicable avaient été atteintes. Il reste à attendre la réaction en actes de la Minusma pour voir comment cette dernière s’assumera désormais à Kidal. Il reste aussi à gérer l’exaspération d’une opinion nationale extrêmement remontée contre ce qu’elle considère comme un déni de souveraineté et à contenir la frustration des forces armées maliennes lasses d’encaisser vexations sur vexations.

Dans notre pays, le chemin vers la paix est jalonné de compromis, mais le rétablissement total de la sécurité se bâtit d’abord sur une collaboration loyale entre tous les protagonistes. Pour le moment, l’Etat à travers les gestes de confiance a été le seul à poser les premiers et il reste toujours en attente de la seconde du côté de la troïka MNLA-HCUA-MAA.

Le manque de gages de bonne volonté et le déficit de bonne foi continuent donc de compliquer les négociations. Mais une chose est depuis longtemps claire : dans ce qui lui reste à faire afin de se retrouver entièrement, notre pays ne peut aller à l’encontre ni de ses plus profondes convictions, ni de ce qu’il perçoit comme ses intérêts. Il gardera toujours à l’esprit la dette qu’il doit aux amis et partenaires qui l’ont sauvé de la désagrégation.

Mais sorti d’une terrible épreuve qui l’a amené à douter de lui-même, il ne peut pas ne pas s’approprier de ces vers fameux écrits aussi en des temps de souffrance par le poète britannique William Ernest Hanley : « Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme ». Nelson Mandela prisait tout particulièrement cette citation qui éclairait son propre parcours. S’en inspirer n’est pas pour nous céder à une vaine fanfaronnade. Mais réaffirmer la volonté de récupérer une maîtrise raisonnée de notre devenir. En évitant que les compromissions d’aujourd’hui n’amènent les déflagrations de demain.

G. DRABO

Essor du 10 Décembre2013