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Les réticences de l’opinion, le réveil djihadiste et la revitalisation socioéconomique du Nord constituent autant de préoccupations immédiates

La tendance n’est pas près de disparaître. Lorsque les acteurs de la scène publique abordent les problèmes du Nord du Mali, ils savent qu’il n’y a pas de propos anodins, pas de décisions banales, pas de comportement sans risque, pas de prises de position sans conséquences. Tout (ou presque) est disséqué, réinterprété pour être soit monté en épingle, soit réduit en pièces. Cette approche inhabituellement passionnelle s’est instaurée après les développements que la situation avait connus au Septentrion dans les années 1990.

Celles-ci avaient en effet inauguré l’époque des premiers grands accords avec celui de Tamanrasset en janvier 1991, puis avec le Pacte national. En focalisant pour la première fois l’attention du citoyen ordinaire sur le Nord de notre pays, ces années avaient aussi fait naître les premiers grands malentendus entre les communautés, les premières grosses frustrations sociales, les premières fortes préventions à l’encontre des concessions faites au nom du rétablissement de la paix et les premières fragilités dans l’édifice bâti à partir des dispositions du Pacte national.

Ravivé par les évènements de Kidal de mai 2006 et alourdi par les circonstances qui ont amené la longue occupation djihadiste, le climat polémique atteint parfois aujourd’hui des pics d’une rare virulence.

Les nouvelles radicalités sont liées au contexte particulier que traverse notre pays. La recherche de la stabilité au Nord au Mali et d’une paix durable pour nos populations survient après une période de profonds traumatismes dont les séquelles sont encore présentes dans tous les esprits. Des épreuves subies, nos compatriotes ont dans leur majorité tiré une conviction : ils aspirent non pas à un simple retour à la normale, mais plutôt à l’établissement d’une normalité nouvelle.

Car la première éventualité signifierait pour eux la restauration de pratiques largement décriées, l’impasse faite délibérément sur les erreurs du passé et la réimplantation de circuits d’influence dont ils se trouveraient exclus. Si on saisit cet état d’esprit, on comprend facilement pourquoi le traitement de la question du Nord figure tout naturellement parmi les problèmes à l’égard desquels le citoyen lambda exerce une vigilance beaucoup plus sourcilleuse que certains ne se l’imaginent.

Le courage et l’intelligence

– En effet, pour la plupart de nos compatriotes, les autorités qui se sont succédé depuis 1990 ont multiplié outrageusement les concessions aux différentes rebellions pour obtenir un règlement négocié du conflit. Quitte à renier les prises de position premières, ainsi que le fit la IIème République déclinante qui avait désigné les rebelles comme des « bandits armés » avant de les requalifier en « frères égarés », statut qui ouvrait la possibilité de négociations entre les deux parties.

Quitte, comme le décida la Transition, d’inclure deux représentants des mouvements armés dans son organe suprême, le Comité de transition pour le salut du peuple (CTSP) et à organiser une réunion uniquement dédiée au Nord du Mali immédiatement après la Conférence nationale de juillet – août 1991. Quitte, comme s’y résolut la IIIème République, à tordre le cou aux textes règlementaires pour faciliter au milieu des années 1990 l’intégration des ex-combattants dans la Fonction publique et dans les forces armées et de sécurité à la grande fureur des syndicats et malgré la désapprobation de la hiérarchie militaire. Quitte à rapidement passer l’éponge sur une injustifiable action armée contre le camp militaire de Kidal en mai 2006.

A chaque fois, les autorités politiques – et plus particulièrement le chef de l’Etat – ont pris le risque d’affronter la méfiance manifestée par l’opinion publique en s’appuyant sur leur conviction que la restauration de la paix justifiait le caractère exceptionnel de certaines décisions. Ont-elles eu tort d’entrer dans un pari aussi risqué ? Dans le principe, non. Puisque l’Histoire enseigne que l’écrasante majorité des affrontements internes se dénouent à travers des négociations et qu’il faut donc avoir le courage et l’intelligence d’entamer ces dernières aussi tôt que possible. Puisque l’adoption d’une ligne de conduite guerrière aurait inévitablement favorisé aussi bien les dérapages dans la conduite des opérations militaires que la montée incontrôlée des organisations d’autodéfense et la stigmatisation de certaines communautés. Puisqu’enfin et surtout, la cohabitation des différences fonde l’unité du Mali et a souvent servi à neutraliser l’extension des phénomènes violents à une échelle tragique.

Un alignement de messages contradictoires

La faiblesse des solutions de naguère ne résidait donc pas dans l’esprit qui les inspirait. Mais dans la manière dont furent traitées certaines questions. Le retrait de l’Armée du Nord du Mali, retrait consacré aussi bien par l’accord de Tamanrasset que par le Pacte national, mettait fin à l’administration militarisée du Septentrion telle que pratiquée par les deux premières Républiques.

Malheureusement, poussé à l’excès, ce retrait a amené l’abandon de postes militaires stratégiques et facilité la formation d’une vaste zone de non droit. L’insertion des ex-combattants effectuée sur des bases très volontaristes n’a pas dans tous les cas amené une véritable intégration des bénéficiaires ni dans l’armée, ni dans la fonction publique. La majorité des projets lancés pour offrir une garantie de réinsertion sociale aux ex-combattants non recrutés se sont limités à une simple distribution de fonds.

Toutes ces déviations (bien connues) donnent l’impression d’un éternel recommencement dans le traitement du problème du Nord. C’est pourquoi un si net raidissement s’est constaté chez de nombreux Maliens lorsqu’ont été annoncés les récents gestes de confiance que sont la libération de prisonniers demandée par les mouvements armés et la levée des mandats d’arrêt internationaux lancés contre d’anciens députés. Le gouvernement qui a senti l’hostilité immédiate de l’opinion publique a promptement mis en place les actions d’explication.

Mais l’exécutif voit son exercice de persuasion compliqué par une difficulté sur laquelle il n’a aucune prise pour le moment : l’attitude des mouvements armés (MNLA, HCUA et MAA). Après avoir essayé en vain de maintenir comme valide l’hypothèse d’une éventuelle autonomie, ces mouvements avaient accepté de revenir dans le processus de négociation avant de compromettre à nouveau le bon déroulement de celui-ci en remettant en cause le calendrier des événements majeurs initié par le gouvernement : Etats généraux de la décentralisation, Assises nationales du Nord du Mali et élections législatives. Raison évoquée : tous ces évènements ne seront pas inclusifs, car ils souffriront de la non participation des populations réfugiées.

Un tel alignement de messages contradictoires souligne une fois de plus le faible niveau de cohérence politique des mouvements armés actuels en comparaison de celui des Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad des années 1990. Les MFUA avaient certes une ligne stratégique non dépourvue de jusqu’auboutisme. Mais ils avaient aussi une perception nette des concessions possibles.

Cela avait permis entre 1991 et 1992 aux autorités maliennes et au facilitateur algérien d’obtenir des avancées certes difficiles, mais régulières et qui avaient finalement débouché sur la signature du Pacte National. Rien de tel n’est encore constaté au niveau du MNLA, du HCUA et du MAA. Les dernières revendications de ces mouvements révèlent que certains politiques en leur sein se rendent tardivement compte que le calendrier actuel ne leur offre aucun aménagement de leur avenir politique et sont donc en attente d’une assurance de sécurisation institutionnelle.

Dans leur manœuvre, ils ont comme d’habitude (et cela est un trait commun à tous les mouvements armés depuis 1990) superbement ignoré l’effet négatif de leurs exigences sur une opinion nationale déjà fort mal disposée à leur égard. Tout comme ils ne se sont guère soucié du surcroît de difficultés qu’ils infligent au gouvernement accusé déjà d’être par trop accommodant à leur égard. Peut-on toutefois imaginer un nouveau revirement du MNLA et du HCUA vers une attitude plus raisonnable et plus conforme aux gestes de confiance dont ils ont bénéficié ? Il est impossible pour le moment de répondre à cette question.

Un signal encourageant a été donné le week-end passé par le porte-parole du MNLA qui a annoncé implicitement que des résultats positifs pourraient être obtenus à la toute prochaine réunion du Comité de suivi et d’évaluation de l’accord de Ouagadougou. De fait, tout est objectivement réuni pour une progression rapide des négociations. Un robuste accompagnement international étant assuré, les limites des concessions possibles étant connues et les besoins les plus urgents du Septentrion étant identifiés, une bonne foi partagée et un réalisme bien compris permettraient de dégager assez facilement les schémas institutionnels et les actions de développement susceptibles de configurer un Nord tel que tous devraient le souhaiter.

Jamais totalement rassurées

– Un dénouement diligent des pourparlers est d’autant plus à souhaiter qu’il libérerait un champ appréciable aux énergies gouvernementales pour faire face à deux réalités préoccupantes : les nouvelles menaces djihadistes et la stagnation socio-économique dans le Septentrion. L’attentat suicide de Tombouctou, les obus expédiés sur Gao et la tentative de sabotage d’un pont à Bentia sont autant de signaux confirmant la justesse du diagnostic posé, il y a quelques mois, par les spécialistes des questions de terrorisme. Pour ces derniers, les frappes de Serval et les opérations de ratissage franco-tchadiennes dans l’Adrar des Iforas avaient notablement affaibli les terroristes.

Cependant, un nombre indéterminé de djihadistes avait choisi de se fondre dans la population après voir dissimulé armes et véhicules. Le réveil de ces groupes dormants était donc prévisible sans cependant que ne puissent être devinées ni la forme, ni l’importance que revêtiraient les actions entreprises. Le fait que la France ait choisi de revoir à la hausse l’effectif maintenu du Mali (2000 hommes au lieu de 1000) constitue en soi un indice suffisant de la dimension de la menace et de l’irrédentisme des hommes qui la portent.

Les populations de Gao et de Tombouctou n’ont, elles, pas besoin d’être convaincues de la gravité de la menace. Libérées, mais jamais totalement rassurées, elles, qui ont côtoyé au quotidien les djihadistes pendant de longs mois, ont toujours indiqué que ces derniers ne resteraient pas sur une déroute et qu’ils manifesteraient leur capacité de nuisance une fois qu’ils auraient reconstitué assez de capacités pour cela. On ne peut donc pas négliger l’inquiétude que fait entendre cette vox populi. Il faut aussi comprendre cette dernière quand elle s’exprime – même de manière impétueuse – pour dire le mal vivre des populations sédentaires. Le Gouvernement se prépare à mettre en route des actions de grande ampleur à travers notamment le plan de développement accéléré du Nord. Mais en attendant, il est indispensable de remonter le moral des populations par des interventions plus modestes comme l’a fait par exemple Serval en réhabilitant le marché de Gao.

La reconquête de la normalité se conduit aussi par l’addition d’actions en apparence mineures, mais à la portée indéniable comme l’allongement progressif des heures de fourniture d’eau et d’électricité ou la création d’emplois temporaires. Revenues du fin fond de la désespérance, n’ayant rien oublié des moments terribles endurés, toujours hantées par une légitime anxiété sur le niveau de leur sécurité, les populations du Septentrion ne sont pas en quête de transformations miraculeuses, mais elles restent demandeuses de gestes symboliques. Ceux-ci constitueraient autant de ballons d’oxygène qui ne modifieraient pas encore fondamentalement le quotidien. Mais le rendraient moins difficile à vivre.

G. DRABO

Essor du 22 Octobre 2013