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Les paradoxes n’ont pas manqué dans l’affaire Sanogo

« Un homme est toujours la proie de ses vérités », écrivait fort justement Albert Camus. Le danger n’est donc pas que lesdites vérités puissent évoluer, ou même qu’elles changent du tout au tout. Le vrai péril réside surtout dans le fait qu’à un moment donné elles se trouvent en porte-à-faux avec la réalité et exposent donc celui qui les professe à de terribles désillusions. Cette menace potentielle qui a des conséquences parfois difficilement supportables pour le plus ordinaire des citoyens, peut produire de vrais désastres quand elle frappe un personnage public. Des personnalités ont vu une ascension apparemment irrésistible être brutalement interrompue ou une carrière prometteuse s’enliser irrémédiablement parce que les convictions et des idées qu’elles défendaient n’éveillaient de résonnance nulle part. C’est ce type d’épreuve qu’affronte aujourd’hui Amadou Haya Sanogo, lui qui en alignant une série d’erreurs a rendu inextricable une situation qui, au départ, pouvait être qualifiée de seulement « compromise ».

Pour expliquer l’embardée qu’a connue le destin de l’officier, il faudrait tout d’abord rappeler que dans l’Afrique actuelle, l’horizon d’un ancien putschiste s’est singulièrement rétréci. Il y a deux ou trois décennies, la possibilité existait encore pour lui de transformer son irruption dans l’histoire de son pays en passerelle vers une présence prolongée et plus ou moins habilement légitimée. Aujourd’hui, la vigilance sourcilleuse des instances régionales et continentale africaines ainsi que le diktat de la communauté internationale ne laissent aux auteurs d’un coup d’Etat le choix qu’entre une vaine résistance et un simulacre de repentance. Le second scénario ayant l’avantage de ne fermer aucune porte aux projets politiques d’un putschiste une fois que ce dernier aurait rendu le pouvoir à une autorité républicaine.

Le général Sanogo, si l’on se réfère à certains indices et aux confidences des proches, ne s’était pas interdit d’envisager la deuxième hypothèse. Il ne se doutait certainement de l’accumulation de complications qu’il allait rencontrer depuis la mutinerie du 30 septembre. Ses maladresses enchaînées depuis cet événement contrastent avec l’habileté manœuvrière qu’il avait démontrée dans les premiers mois qui avaient suivi sa prise de pouvoir. Le président du CNRDRE d’alors avait assez remarquablement tiré son épingle du jeu en louvoyant entre les protagonistes de la scène publique malienne et l’équipe de médiation de la CEDEAO. Amadou Haya Sanogo ne se trouvait certes pas en position de force pour négocier son avenir et celui de ses compagnons, mais il n’était pas non plus totalement dépourvu d’atouts. Parmi ceux-ci, on pouvait citer avant tout et surtout une opinion publique nationale qui dans sa majorité, sans approuver dans le principe un coup d’Etat, n’éprouvait aucun regret quant au départ forcé des précédentes autorités et le fit d’ailleurs savoir lors d’une marche impressionnante organisée le 28 mars 2012. Il y avait aussi le ralliement aux putschistes d’une frange de la classe politique désireuse de jouer un rôle actif dans la Transition et une adhésion de l’armée malienne meurtrie par la conduite erratique des opérations militaires au Nord du Mali.

PAS CHANGÉ DE MANIÈRE ESSENTIELLE. Dotés de ce viatique interne, le capitaine Sanogo et ses compagnons n’étaient sans doute pas en mesure de résister durablement à l’énorme pression qu’avait mise d’emblée sur eux la communauté internationale. Néanmoins, ils conservaient la capacité de négocier au mieux leur retrait de l’avant-scène et la préservation d’une influence certaine sur les évènements. Les putschistes ont ainsi engrangé des acquis incontestables pendant la période de discussion avec les médiateurs. Ils ont tout d’abord acquis l’effacement du président démis, Amadou Toumani Touré, effacement entériné par une démission volontaire. Ils ont ensuite obtenu d’être les interlocuteurs exclusifs de l’équipe Bassolé et de baliser avec celle-ci le déroulé de la Transition, le partage implicite des prérogatives entre les principaux acteurs et le destin final des auteurs du coup de force. Un fait est d’ailleurs symbolique de la réalité des rapports de force de ce moment là. Alors que l’essentiel de l’avenir proche du pays s’élaborait au camp de Kati, les principales composantes de la scène publique de notre pays sont allées se fourvoyer à Ouagadougou dans une improbable rencontre, sans réel ordre du jour, sans résultat tangible et sans autre effet que d’étaler en terre étrangère les divergences maliennes.

Au total, l’accommodement mis en place pour le retour à une vie constitutionnelle n’avait rien d’inconfortable pour les auteurs du coup d’Etat. Le Premier ministre de « pleins pouvoirs » avait été nommé par leurs soins, leurs représentants occupaient des ministères de souveraineté au gouvernement, le président de la République par intérim était cantonné dans une fonction figurative et les putschistes eux-mêmes s’étaient repliés dans le confortable cocon du Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité. L’ordre des choses, tel qu’il avait été établi par le putsch du 22 mars, s’était certes modifié pour être plus acceptable aux yeux des partenaires extérieurs, mais il n’avait pas changé de manière essentielle. Amadou Haya Sanogo gardait si bien le contrôle des événements qu’il s’autorisa une double élégance : celle d’aller faire publiquement allégeance au président Dioncounda Traoré revenu de ses soins de France et celle de formuler un mea culpa (également public) sur son coup d’Etat lors de la cérémonie officielle de réconciliation entre bérets verts et bérets rouges. Il est vrai qu’entre ces deux épisodes, il avait administré une preuve supplémentaire de son omnipotence en procédant à la relève manu militari (l’expression n’a jamais été aussi appropriée) du Premier ministre, Cheick Modibo Diarra.

DEUX SEQUELLES INÉDITES. Dans un contexte où tous les mécanismes de son influence paraissaient fonctionner sans heurts, qu’est ce qui a déporté le système Sanogo vers certaines formes de violence ? Sans aucun doute, l’attaque des bérets rouges survenue le 30 avril 2012 et surtout le traitement de l’après attaque. Un coup d’Etat militaire peut être comparé à un séisme : la secousse tellurique principale qui amène la prise de pouvoir est inévitablement accompagnée de répliques d’ampleur variable. Celles-ci peuvent être provoqués aussi bien par des rivalités au sein du groupe des principaux putschistes (à ce moment la contradiction se résout par des arrestations et des purges) que par des tentatives de contre-coups (qui, si elles ne sont contenues au départ, entrainent inévitablement des affrontements armés). Les putschs de 1968 et de 1991 avaient surtout enregistré le premier phénomène. Sanogo et les siens ont expérimenté le second. Le « contre-coup », au-delà du combat qui a fait rage aux alentours du camp de Kati, a produit deux séquelles inédites dans notre pays, la traque acharnée et prolongée des contre-putschistes, puis l’application de représailles allant jusqu’à l’exécution sommaire. Cette méthode s’est d’autant plus répandue et a d’autant plus persisté que très vite a surgi la rumeur selon laquelle les bérets rouges n’auraient pas agi seuls et qu’ils auraient été appuyés par des mercenaires étrangers.

La très forte paranoïa qui s’est créée à cette époque se trouve très certainement à l’origine de l’apparition du fameux escadron de la mort qui a fonctionné à la manière des groupes d’auto-défense américains des années 1970 formés par ceux qu’on appelait les « vigilante » et qui s’autorisaient à être tout à la fois enquêteurs, juges et bourreaux. L’unité punitive a survécu à l’épisode du contre-putsch et a donc trouvé à s’employer dans toute une gamme d’actions aussi bien punitives que d’intimidation à l’endroit des personnalités politiques, des hommes de presse et de certains opérateurs économiques. Fils de la circonstance comme on le dit, l’escadron s’est mué en élément permanent du système et s’est comporté avec une telle arrogance que son existence a très vite relevé du secret de polichinelle. Dans son fonctionnement prédominait avant tout la conviction d’une totale impunité. C’est d’ailleurs celle-ci qui explique l’ahurissante absence de précautions dans les diverses opérations et qui a facilité la tâche de la justice dans la reconstitution des événements.

Les paradoxes ne manquent pas dans l’affaire Sanogo. Le premier d’entre eux est certainement le plus frappant et le plus ironique : c’est le camp putschiste qui a lui-même contribué à la mise à jour de la face la plus sombre de son action. Sans les représailles extrêmement brutales déclenchées contre les mutins du 30 septembre et sans les informations lâchées par ceux qui se sentaient menacés par d’éventuelles représailles, l’escadron aurait pu se mettre tranquillement en sommeil et les enquêtes auraient eu bien du mal à trouver des éléments tangibles grâce auxquels progresser. Le deuxième paradoxe veut que ce soit le général Sanogo lui-même qui a amené l’usage de la coercition à son égard dans sa comparution devant la justice malienne. En effet, au début de la procédure, l’officier avait souhaité se présenter spontanément pour être entendu. Cela avant de se raviser au jour fixé pour l’audition. Amadou Haya Sanogo a probablement cédé aux (mauvais) conseils de ceux qui lui ont recommandé de s’arc-bouter sur son statut d’ancien chef d’Etat et qui sont allés jusqu’à initier une absurde campagne d’intimidation médiatique pour tenter d’interrompre le processus judiciaire. C’était la dernière erreur commise et qui a clos la série ouverte avec la tolérance – au moins implicite – de l’existence d’hommes de main.

Un éminent politologue professait qu’ « en s’élevant, on s’isole ». Deux jours après le coup d’Etat du 22 mars 2012, Amadou Haya Sanogo rappelait au micro de nos confrères de l’ORTM avec sincérité et conviction la difficulté qu’éprouvait à vivre au quotidien le Malien lambda dépourvu de ressources et de relations. Il s’exprimait alors comme un homme complètement en prise avec les réalités vécues par ses compatriotes et les plus humbles de ses compagnons d’armes. En quelques mois, certainement grisé par une influence exercée pratiquement sans résistance et encerclé par sa cour de radicaux, l’officier a perdu cet ancrage. Il est devenu ce personnage qui s’est persuadé devoir bénéficier d’un traitement particulier. Et qui ne se rendait pas compte que tout laborieux que soit le retour à la normalité, le nouveau contexte lui imposait de se donner de vérités nouvelles.

G. DRABO

L’Essor du 3 Décembre 2013