Partager

La répartition implicite des tâches entre « politiques » et « techniques » devrait faire progresser plus vite les grands dossiers

Le temps du politique est rarement celui de l’opinion publique. Une nouvelle autorité demandera inévitablement un délai raisonnable pour prendre ses marques et tester sa méthode. Les citoyens ne lui dénieront jamais formellement ce droit, mais assortiront leur agrément d’une double exigence implicite : que les gages d’efficacité soient rapidement donnés et que les preuves de diligence se fassent immédiatement percevoir.

Cette double exigence est encore plus perceptible dans l’atmosphère qui imprègne aujourd’hui le pays. Une atmosphère qui allie un espoir parfois démesuré de changement à une attente immense de renouveau et à la crainte diffuse de voir revenir les attitudes et les pratiques d’un passé décrié. Une atmosphère qui pousse donc les Maliens à se montrer hyperréactifs par rapport aux événements marquants de la vie nationale. Le simple citoyen se révèle ainsi extrêmement prompt dans la captation des signaux et très critique dans l’interprétation de ceux-ci, ainsi que le prouvent les jugements contrastés portés sur la composition du gouvernement.

Cette vigilance citoyenne d’un type particulier – et que nous avions évoquée dans une précédente chronique – fait partie des attitudes nouvelles nées pendant la campagne électorale et constitue désormais une donnée qu’il convient de ne pas sous-estimer. Prendre en compte ce facteur inédit ne signifie nullement se soumettre à la dictature de l’opinion, et donc abdiquer de toute cohérence et de toute constance dans la prise de décision.

C’est simplement ne négliger aucun effort de pédagogie qui contribuerait à réduire l’inflammabilité des réactions face à des décisions peu ou mal comprises. Il faudrait en effet inciter à un peu de patience les partisans de situations tranchées et de formules lapidaires. La période est encore à la recherche des dosages adéquats, à la quête des justes équilibres et à l’expérimentation des alliages.

Ces tendances se sont nettement ressenties dans la formation du gouvernement. Elles se retrouveront dans le fonctionnement du tandem président de la République – Premier ministre, dans la revitalisation des services de la présidence de la République, dans l’instauration de la cohésion gouvernementale et même dans le positionnement de l’opposition (nous reviendrons sur les deux derniers points dans une prochaine rubrique). Les mises au point et les mises au net sont d’autant plus nécessaires que notre pays sort de deux périodes durant lesquelles le fonctionnement des institutions a été pour le moins problématique.

Le titulaire le plus politique

Tout d’abord les dernières années du quinquennat du président Touré marquées par la déliquescence de l’Etat et plombées par une gestion erratique de la situation au Nord du Mali. Ensuite, la Transition qui s’est certes bien conclue quant à l’accomplissement de ses deux missions essentielles, mais qui ne s’est jamais totalement remise de ses débuts mouvementés lorsque sévissait une contestation violente du président de la République par intérim et de l’Assemblée nationale reconduite. Aujourd’hui, une page nouvelle est à écrire par les principaux protagonistes de la scène publique.

Le retour à la vie constitutionnelle amène logiquement un « ré-apprentissage » des pratiques politiques classiques et une restauration (dans le sens architectural du terme) des mécanismes démocratiques. Il ne s’agit pas ici d’un monde à réinventer, mais d’un mode de fonctionnement qu’il faut se réapproprier dans sa plénitude.

Déjà les premiers pas ont été faits qui sont relativement faciles à déchiffrer. Notamment en ce qui concerne le tandem que constituent le président de la République et le Premier ministre. En mettant à la tête de l’Exécutif une personnalité libre de toute attache avec le monde partisan et en faisant entrer dans le gouvernement une phalange de (relativement) jeunes technocrates, Ibrahim B. Kéïta a de facto établi une répartition des grandes tâches entre le chef du gouvernement et lui.

Le chef de l’Etat gardera de toute évidence un œil vigilant sur les dossiers à très haute sensibilité politique, notamment sur ceux du Nord du Mali, de la Défense et de la Sécurité. Ce qui confère au chef de l’exécutif la responsabilité de faire progresser rapidement les chantiers plus « techniques » avec comme priorités, la moralisation de l’administration publique, la relance économique et l’amélioration du bien-être des Maliens. Autant de domaines dans lesquels peuvent s’exprimer l’expérience acquise par le P.M. lors de son parcours professionnel et ce qu’on sait de lui concernant son tempérament, sa rapidité d’analyse et de prise de décision.

De son côté, en plus de l’assistance tirée de l’expérience, de l’imprégnation professionnelle ou du poids emblématique des ministres en relation directe et indirecte avec les dossiers ci-dessus cités, le chef de l’Etat se reposera sur le rôle particulier que va sûrement jouer le nouveau Secrétaire général à la présidence de la République. De toutes les personnalités nommées à ce poste depuis 1992, Toumani Djimé Diallo est certainement le titulaire le plus politique. Ses prédécesseurs jouissaient certes d’une forte proximité avec les chefs d’Etat qui avaient placé en eux leur confiance, mais ces derniers ne les avaient fait sortir qu’épisodiquement de leurs tâches de grands commis de l’Etat pour leur confier une mission qui les mettait en contact prolongé avec les acteurs du monde politique.

Indispensable au Mali

Ce mode de fonctionnement a certainement vécu. L’ancienneté de ses relations avec le président de la République, son inclination prononcée pour l’analyse politique et sa connaissance du microcosme partisan prédisposent tout naturellement Toumani Djimé Diallo à dépasser les charges classiques de chef de l’administration présidentielle et à se muer en conseiller politique privilégié de Ibrahim B. Kéïta.

Ce rôle a ses dangers, notamment lorsque celui qui le remplit s’abandonne au vertige de son influence. Mais les fonctions précédemment exercées par lui à la Primature et à l’Assemblée nationale devraient avoir immunisé Toumani D. Diallo contre cette déviation. Il a eu en effet à vérifier que la Présidence se cause à elle-même et peut causer des dégâts considérables au sein de diverses institutions lorsqu’elle sort de ses prérogatives d’inspirateur pour devenir faiseur.

Figure de plus en plus répandue dans l’exercice du pouvoir exécutif en Afrique, la bipartition des rôles (politique-technique) est indispensable au Mali en ce début de quinquennat. Elle présente l’avantage de soustraire le gouvernement à la convoitise des partis, de renforcer le rôle prépondérant du Premier ministre dans la remise en route socio-économique du pays et d’accentuer l’arbitrage du chef de l’Etat sur les dossiers ultra-sensibles. La lecture faite par le MNLA des événements survenus à Foïta et le séjour chahuté d’une délégation ministérielle à Kidal sont venus utilement rappeler que dans les semaines à venir, les autorités auront à traiter avec des interlocuteurs qui ont, par le passé, démontré un comportement imprévisible et n’ont pas hésité à jouer ouvertement la surenchère.

Ce qui s’est constaté la semaine passée comme comportements excessifs dans le Nord du Mali peut fort bien se retrouver à l’avenir dans des dossiers sociaux ou politiques. Ce sera sans doute dans le traitement de pareilles situations que la bipartition révélera son utilité et évitera à l’appareil d’Etat de se laisser accaparer par la neutralisation des radicalismes. Le politique a en effet cet avantage sur le technique que la mise en application de la formule bien connue « fermeté dans les principes, souplesse dans leur application » lui est plus familière. Toutefois, il lui faudra prendre bien soin d’expliquer aux citoyens le sens donné au mot « souplesse ».

G. DRABO

Essor du 17 Septembre 2013