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Employé comme gardien par une de ces sociétés de gardiennage qui prolifèrent dans la capitale depuis ces dix dernières années, Lassine Koné est sortant de l’ex-EHEP devenu aujourd’hui l’Institut Universitaire de Gestion (IUG). Il a été diplômé « secrétaire de direction » de la promotion 1988. Une fois son diplôme religieusement emballé et déposé précautionneusement dans sa valisette, Lassine Koné, originaire de Koutiala, retourne dans la concession familiale, auprès de ce grand frère, ainé de la famille, qui a fait pour lui office de père. Notre jeune ressortissant de Koutiala n’a malheureusement pas eu la chance de connaitre son père, décédé l’année même de sa naissance en 1964. De sa mère non plus le garçon n’aura pas beaucoup profité ; elle décède en 1972, huit ans à peine après son époux.

Lassine avait quitté sa maison natale plusieurs années auparavant. Le diplôme d’études secondaires (DEF) en poche, il avait dû partir continuer sa scolarité au lycée de Sikasso ; Koutiala n’étant pas doté à l’époque, d’établissement supérieur. Puis, une fois le baccalauréat obtenu, Lassine est orienté vers l’IUG à Bamako.

De nouveau installé dans ses pénates, jeune diplômé, Lassine Koné ne peut voir son avenir autrement que radieux. Il ne s’inquiète donc pas de voir passer une première année sans trouver un emploi. Mais au bout de 18 mois, ne se voyant toujours rien proposer à la fonction publique, Lassine accepte avec empressement l’offre que lui fait une station de service. Le voilà donc gérant de la station d’essence de Rached. Un Libanais trentenaire, venu reprendre l’affaire de son oncle décédé l’année précédente, après 30 ans de vie à Koutiala où, complètement intégré, il choisit également d’être enterré. Lassine fut embauché avec un salaire de 30.000 F en 1990, qui atteignit 55.000 F lorsqu’il fut remercié en 2004.

La précarité

Lorsque l’on demande à Lassine si ces salaires successifs lui permettaient de vivre décemment, il répond par l’affirmatif. Célibataire à son embauche, notre homme prendra femme l’année même. Et malgré cette charge supplémentaire, Lassine assure qu’il arrivait à s’en sortir. Il faut dire qu’il n’avait pas de loyer à payer, vivant dans la concession paternelle. Même l’arrivée d’un premier enfant lourdement handicapé, suivi de trois frères et sœur, n’a pas empêché Lassine de subvenir correctement aux besoins de sa famille.

Pour Lassine tout allait bien mais Rached, le nouveau propriétaire, avait des plans différents de ceux de son oncle : sa vie à lui, se passait au Liban. Il liquida les biens et rentra au pays. Lassine renoua donc avec le chômage. Confiant, cependant, et rêvant d’embrasser une carrière d’administrateur civil, Lassine décida de profiter de la fin de ses fonctions au sein du monde pétrolier, pour retourner à la capitale, continuer ses études à l’école nationale d’administration, actuel faculté des sciences juridiques et économique (FSJE).

Sans salaire et sans aide pour nourrir sa famille, Lassine comprit rapidement que son projet d’inscription était utopique. Au terme de deux années difficiles, il rendit les armes et postula pour une place de gardien.

Aujourd’hui, âgé de 44 ans et père de 4 enfants, Lassine perçoit 40.000 F de salaire. Il a un loyer de 30.000 F. Avec l’augmentation du cout des denrées alimentaires et du pétrole, le kilo de riz coute 350F, le mil et le maïs, 200F.


La question n’est donc pas de savoir si Lassine s’en sort désormais, car la réponse est évidente mais qu’il nous éclaire sur la manière dont il arrive à garder la tête hors de l’eau !


Lassine partage avec un neveu, les deux pièces avec salon qu’il occupe dans une concession habitée par 5 autres familles. Ses voisins sont électriciens, instituteurs, petits commerçants et un étudiant en médecine.

Ce neveu travaille comme pompiste et subvient au quotidien avec Madame Koné qui vend des brochettes au bord du « goudron ». De ses ventes, la dame obtient un bénéfice quotidien de 1000F. Cette somme est complétée par le salaire du neveu.

Lassine ne veut pas que ses enfants soient un jour confrontés aux mêmes problèmes de survie. Il a donc inscrit ses trois derniers dans une école privée catholique. « Afin qu’ils échappent aux débrayages incontrôlables de l’école public et suivent une scolarité sérieuse. » Pour eux, il tient à des études solides.

Comment fait-il pour payer la scolarité des enfants ?

C’est le miracle de l’amitié. Un peu en panne ces derniers temps, tout de même, puisqu’il n’arrive plus à solder les mensualités depuis une année. L’homme n’en est pas pour autant amer. Il a confiance en Dieu.

Son opinion sur la cherté de la vie au Mali ?

« Les importateurs de riz bénéficiant de l’exonération accordée par le gouvernement, revendent le riz bien plus cher que dit. Pour moi, il n’y a pas vraiment de volonté de contrôler les prix pour les stabiliser, au sommet de notre Etat. Il y aura une crise sociale qui conduira à un soulèvement si le problème n’est pas réellement pris en charge. »

Impossible de terminer sans évoquer la crise au nord de notre pays.

« Seuls des représailles apporteront une accalmie. Le temps des négociations vaines est révolu. Il y a trop de groupuscules rebelles. C’est devenu une mafia où chaque groupe vient attaquer pour obtenir de l’argent. Et encore réattaquer…

Si ça continue, nous iront tous faire des incursions et rançonner l’Etat, comme ceux-là, afin d’avoir de quoi nourrir nos familles. L’autorité de l’Etat doit être instaurée !!! »

Lassine nous parle de ses préoccupations (en langue bamanan) .

Afribone – 23 mai 2008