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“L’appareil d’Etat a versé totalement dans le commerce et les affaires”

L’école malienne, la question du nord, la vie chère et l’initiative riz ; sur les questions brûlantes de la Nation, le président du Morena a sa clé de lecteurs. Il n’a pas sa langue dans la poche :  » Vous savez, nous sommes dans un Etat capitaliste qui fait que le peuple souffre. C’est l’appareil d’Etat qui a versé totalement dans le commerce et dans les affaires. C’est ce qui fait que le pays est difficile et que l’Etat n’a même pas de contrôle sur les prix des produits ». Lisez plutôt.

Le Républicain : Pouvez-vous nous présenter succinctement votre parti ?

Lassana Doumbia : Le Morena est né en 1994. Son évolution est difficile parce qu’à l’heure de la culture de la transition politique, la révolution émerge difficilement, les jalons sont très difficiles quand il s’agit par exemple de restructurer l’éducation socioculturelle et de remettre la notion nationaliste en marche. Le cas de la problématique des rapports entre les administrations et les administrés est assez édifiant. Nous sommes surtout un grand parti en idéologie. Sur l’échiquier national, nous sommes implantés à Bamako, fortement en Commune VI, à Bougouni et dans certaines communes rurales de Bougouni.

Quelle est votre lecture de la situation politique actuelle ?

Actuellement, nous nous acheminons vers la fin de la prostitution politique que nous avons cultivée depuis 1991.

Cela est constatable à quel niveau et comment se caractérisait cette politique ?

Cela est d’abord constatable par l’absence de confiance entre le peuple et le politique, par l’émergence d’un indépendant, appuyé surtout par des partis politiques. Cela se constate aussi par la scission tous azimuts des partis politiques, les débauches et tout ce qui se trouve autour des intérêts personnels. Nous l’avons constaté à tous les niveaux des grands partis politiques. Ce qui traduit éventuellement que nous avons cultivé la prostitution politique.

On a manqué d’ambition pour ce pays. On n’a eu d’ambition que pour notre «Na» (notre sauce, le prix des condiments). Je pense qu’on s’achemine vers la fin de cette politique, parce que le peuple a compris et se désintéresse des politiques par manque de confiance

Pensez-vous que les partis politiques sont en train de rasseoir leur crédibilité ?

Cela n’est pas tout de suite facile. Vous savez quand on cultive un système et qu’on arrive à la fin, pour reprendre un autre système qui redonne confiance, il faut une période transitoire pour que le peuple fasse confiance aux politiques, pour qu’ils s’affirment. Aucun politique ne peut prétendre s’affirmer maintenant.

Je prends l’exemple du Coppo (Collectif de l’opposition), parmi lequel moi-même je figurais. A cause du comportement qu’on avait le peuple nous faisait un peu confiance. Mais où sont passés ces bouillants hommes politiques du Coppo? Quelle est leur situation aujourd’hui ? Sont-ils en mesure d’apparaître encore devant ce peuple pour s’affirmer ? Quel est l’état des partis du Coppo aujourd’hui, l’état de ses bouillants dirigeants?

Qu’est-ce qui s’est passé, le peuple ne les a pas suivis ?

Le peuple ne leur fait pas confiance ! Même demain, si le peuple a des hommes politiques en qui il peut faire confiance, et non des politiciens, il va les suivre.

Vous voulez dire que les anciens du Coppo ont changé de veste ?

Tout à fait. C’est pourquoi je dis que c’est la culture de la prostitution politique que nous avons connue. C’était ça.

Aujourd’hui, le Mali est confronté à d’énormes difficultés, la vie chère est constatable à tous les niveaux, il y a le problème de l’école, la rébellion au nord. Quelle analyse faites-vous de l’état de la Nation ?

Le Mali ne devrait jamais connaître la vie chère. Son tissu social d’abord ne le permet même pas. Sa situation géographique ne le permet pas aussi. Le Mali est un pays essentiellement à vocation agro-pastorale. Je comprendrais bien qu’un paquet de cigarette coûte 10 000 F Cfa, que la cigarette coûte plus chère que le riz. Le Mali ne doit pas connaître une telle situation de vie chère.

Le Mali est un pays enclavé, on n’a pas de débouché sur la mer. Est-ce une excuse ?

Non, non, non ! Cela n’a aucune influence. Tout ce qui quitte les ports vers le Mali se fait de l’argent. L’argent ce n’est pas une feuille de Coran là. Ça ne tombe pas du ciel. Ça se fabrique ici. Même la vie chère, si éventuellement on attribue ça à l’inflation mondiale, je ne peux pas comprendre ça.


La vie chère est pourtant une réalité au Mali, qu’est-ce qui explique cela ? Et pourquoi ?

Vous savez, nous sommes dans un Etat capitaliste qui fait que le peuple souffre. Si l’appareil d’Etat verse dans le commerce et les affaires, le pays ne sera pas facile. C’est l’appareil d’Etat qui a versé totalement dans le commerce et dans les affaires. C’est ce qui fait aujourd’hui que le pays est difficile. C’est ce qui fait que l’Etat n’a même pas de contrôle sur les prix des produits.

L’Etat affairiste difficile à démontrer, non ?

Cela n’est pourtant pas difficile à démontrer, si éventuellement nous sommes des hommes politiques. Quand je vous dis par exemple d’aller chercher le vrai propriétaire de GDCM démonter, chercher à comprendre quelque chose, fournissez un effort avec nous.
Ce n’est pas Modibo Kéïta?

Je vous en prie allez-y fouiller. Est-ce que vous voulez que ces gens-là fassent baisser le prix de leur produit pour ne pas jouir du bénéfice. Ce n’est pas possible.

Nous avons vu dans les pays révolutionnaires, si éventuellement la cherté ne dépend pas de lui, l’Etat même va payer le produit cher et venir le donner moins cher à sa population. Ça, c’est la vocation de la révolution. Mais on n’a jamais constaté ça ici. On se contente de dire qu’on a donné le riz à 300 F et que cela est revendu à 310 F Cfa, une situation que le Mali ne doit jamais connaître. C’est extrêmement grave.

L’Etat a accordé des exonérations aux importateurs pour que cela puisse influer sur les prix !

Pourquoi l’Etat ne passe pas au système de Somiex au lieu du système des exonérations dont la population ne jouit pas du bénéfice. Pourquoi l’Etat ne débourse pas lui-même de l’argent pour renflouer ses magasins, pour faire ravitailler la population au lieu d’accorder des exonérations n’importe comment, des exonérations qui ne servent à rien.

Il y a l’initiative riz qui est proposée aussi comme étant une solution possible à la réduction de la vie chère, à l’approvisionnement du marché en riz !

Vous savez que l’initiative riz est initiée, il ne faut pas toujours initier, il faut prévoir. Il ne faut jamais initier dans le chaud. Depuis quand l’office du Niger existe au Mali ? Depuis bien avant l’indépendance. Pourquoi on n’a pas commencé à initier l’initiative riz à ce niveau ?


La situation de l’école est déplorable, mais…

Il faut chercher le problème de l’école malienne à trois endroits. Le pouvoir, le département en charge de l’éducation qui n’est même plus un département, mais un centre d’affaires, le corps enseignant.

Le pouvoir n’a aucun souci pour l’école malien-ne. Le ministère de l’éducation nationale ne répond plus. Le corps enseignant c’est la même chose. Les parents d’élèves sont en train de tout faire pour les enfants. Il faut se rappeler, quand nous on fréquentait l’école, on disait que quand tu ne peux pas éduquer ton enfant il fallait l’envoyer à l’école pour l’incorporer. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ça veut dire que ces milieux ne sont plus bons. Il faut les revoir. C’est tout, les parents d’élèves n’y sont pour rien.

L’argent on en débourse chaque semaine, mais on ne pense à cet argent que pour faire des affaires. A l’entrée au ministère, les affaires, c’est dans tous les domaines maintenant, même les diplômes et tout. Les responsables s’en fichent parce que leurs enfants ne sont pas concernés. Faites l’inventaire des étudiants de l’extérieur, vous identifierez leurs parents.

Mais il y a un grand forum en préparation qui prévoit de prendre en compte tous les problèmes pour apporter les solutions définitives aux problèmes de l’école malienne. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Mais on n’avait pas besoin d’un grand forum pour ça. Qu’on nous appelle ici à Bamako au centre international des conférences en une journée, on va tout dire. On est en train de créer encore, celui qui dirige le forum, on sait qui il est, comment il est venu. On est en train de créer des budgets pour faire manger des amis. Sinon l’école malienne n’a pas besoin d’un forum.

Une grande rencontre des chefs d’Etat de la sous région a été annoncée sur le nord et reportée. Quelle analyse apportez-vous sur cette question cruciale ?

Ce forum international sur le nord ne pourra jamais se tenir. La volonté même n’y est pas. Le problème du nord aujour-d’hui est devenu un problème de pouvoir, un problème top secret.


Un problème top secret comment ?

Parce qu’en réalité, la politique est marginalisée. On n’a jamais rassemblé les hommes politiques, les responsables, par exemple les partis politiques, comme Alpha a eu à le faire dans le temps, pour leur dire qu’ « il y a problème au nord, qu’est-ce que nous devons faire ? ». Ce pouvoir ne l’a jamais fait. Et on dit que l’intelligence de plusieurs êtres humains est inférieure à celle du meilleur d’entre eux. Peut-être que quelque part quelqu’un qu’on n’a même pas considéré, peut bien avoir des idées pour éventuellement trouver des solutions aux problèmes.

Les anciens chefs rebelles sont des amis du pouvoir. Iyad Ag Ali qui a été nommé récemment Consul plutôt quelque part. Ainsi de suite. Si éventuellement ceux qui sont en rébellion ne parviennent pas à leur dire les vraies raisons, en tout cas ce qu’ils ont sous la main, ils devaient avoir les vrais raisons et l’expliquer. C’est ce qui se passe à chaque fois. Il y a des bavures qui se commettent, on dit souvent il faut qu’on ouvre une enquête et c’est fini. On ne dit jamais au peuple le résultat de ces enquêtes.


Votre mot de la fin ?

Mon mot de la fin c’est un éveil de conscience. J’en appelle au peuple à un éveil de conscience pour éventuellement prendre son destin.

Propos recueillis par Boukary Daou

04 Septembre 2008