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Cependant à la fin de l’année 1998, les financements de 1999 sont gelés. Les fonds constataient en effet le dépassement du déficit budgétaire prévu (1.8% du PIB en 1998 contre 1.5% prévu) : l’étendue de la fraude fiscale, l’absence de sanctions des individus convaincus de détournements, de substantielles dépenses hors budget, ainsi que des dépenses non ordonnancées, la continuation des problèmes de fiabilité des statistiques, de même que l’inertie sur la lutte entre la pauvreté et l’inefficacité des dépenses publiques dans les secteurs sociaux.

Pour financer le déficit structurel des paiements courants et les remboursements en capital sur sa dette (5.8% du PIB en moyenne entre 1995 et 1998), la Côte d’Ivoire est très dépendante des capitaux étrangers. Même si l’entrée de flux importants de capitaux privés et notamment au titre des investissements directs a été un des changements structurels marquants depuis 1945, la Côte d’Ivoire reste tributaire d’une APD qui de 1975 à 1999, a été très inférieure aux remboursements sur la dette extérieure de l’État.

Pour le FMI et la Banque mondiale se sont les interventions publiques qui sont la principale cause des difficultés du pays. Un des grands paradoxes de l’expérience de l’ajustement structurel en Afrique est que l’État est devenu le principal objet de critique aussi bien que le principal véhicule pour mettre en place les politiques de redressement.

On a coutume de voir la source de la crise dans la chute brutale et inattendue du prix des matières premières agricoles et dans la contradiction ouverte alors entre le ralentissement et bientôt l’absence de croissance économique d’une part et les objectifs politiques de développement d’autre part. De plus en plus endetté et impuissant à honorer le suivi de sa dette extérieure et intérieure, l’État ivoirien s’est soumis au PAS préconisé par le FMI et la Banque mondiale.

Faillites et fermetures d’entreprises, licenciements et chômage grandissant précipitent la désorganisation du tissu social aggravée par la croissance démographique de l’urbanisation sauvage. La Côte d’Ivoire reste toujours économiquement très dépendante de la production de cacao. La chute des cours du cacao à partir de mai 1998 a des effets sur toute l’économie ivoirienne.

Les revenus de l’État diminuent en conséquence. De même, toute l’activité induite par les recettes tirées du cacao décline. La communauté internationale et plus particulièrement les bailleurs de fonds se sont accommodés des dérives de « l’ivoirité« .

L’embellie conjoncturelle post-dévaluation du franc CFA, la reprise des cours du cacao et du café et, en conséquence, celle de la croissance ivoirienne leur ont offert les possibilités de s’abriter derrière l’assainissement financier et la reprise économique.

En passant sous silence des prises de positions idéologiques pourtant explicite dès 1996, ramenées au rang de spécificités locales, les agences internationales ont feint de croire qu’une reprise de la croissance pouvait ne pas être perturbée par un pourrissement politique.

La Côte d’Ivoire se trouve dans une situation paradoxale. Elle connaît un contexte bien meilleur que celui qui prévalait juste avant la dévaluation. Elle est parvenue à adapter la structure de sa dette à sa nouvelle position de pays pauvres en bénéficiant de conditions beaucoup plus favorables. Alors qu’elle était très endettée auprès des banques commerciales, qu’elle ne remboursait plus depuis une dizaine d’années, elle a obtenu un accord très favorable en Club de Londres.

Elle a bénéficié d’annulations bilatérales sur l’initiative de pays comme la France ainsi qu’un traitement en Club de Paris en 1994, suivit d’un second en 1998 lui accordant une annulation de 80% des échéances de la dette éligible. Si toutes ces mesures ne sont pas suffisantes, la Côte d’Ivoire devrait obtenir en plus une assistance pour une sortie définitive de surendettement, incluant une annulation d’une partie de sa dette multilatérale.

Avec sa meilleure santé économique depuis la dévaluation, la concertation avec les bailleurs de fonds, elle est donc dans un climat favorable. Notons cependant qu’en dépit de l’optimisme des dirigeants ivoiriens, on aurait tort de considérer que les bases d’une croissance durable sont acquises.

Du point de vue de l’endettement les simulations effectuées par le groupe DIAL indiquent que l’hypothèse de soutenabilité ne peut être retenue que si la Côte d’Ivoire parvient à obtenir une croissance suffisante supérieure à 1.5% en termes réels, une pression fiscale qui se maintient et une politique budgétaire prudente. Même dans ces conditions favorables, le poids de l’endettement restera élevé.

L’assistance des bailleurs de fonds devra sans doute être beaucoup plus importante que ce qui est prévu aujourd’hui pour atteindre les objectifs fixés par l’initiative PPTE.

Les conséquences sociales

En 1997, la situation des finances publiques s’est dégradée. Le budget de 1999 a porté la marque d’une sévérité accrue du FMI après les dérapages budgétaires observés en 1997. Au total, la récession économique globale et les difficultés persistantes de gestion, malgré des efforts notables, continuent de laisser leur empreinte sur la dynamique de l’économie ivoirienne, toujours sous ajustement. Ce dernier demeure une contrainte dont l’un des effets majeurs est la détérioration des conditions de vie d’une frange importante de la population.

Face aux incertitudes impliquées par la situation de crise économique, les ménages et les individus ont développé des stratégies de résistance qui n’ont pas empêché la baisse de la qualité de vie et l’altération des liens sociaux. Deux phénomènes ont été soulignés par plusieurs analystes de la vie sociale en Côte d’Ivoire.

Il s’agit d’une part de l’importance grandissante des femmes dans l’économie urbaine et dans l’économie des ménages, importance évoluant de façon concomitante avec l’affaiblissement des positions masculines dues à la crise du salariat. D’autre part il s’agit de la « conversion masculine » tardive à des activités jusque-là peu valorisées.

Les impacts négatifs des politiques économiques sur les conditions de vie d’une frange importante de la population ont justifié la mise en place d’une politique sociale en tant qu’outil d’intégration sociale.

En effet l’éclatement des structures communautaires et l’incapacité de l’État à assurer le lien social par le maintien de l’accès aux services sociaux de base ont contraint à un mode de vie individuel amputé de ses bases collectives. Cependant, une telle entreprise exige de l’État ivoirien une culture politique du social pour l’instant quasiment absente, car il ne s’est pas encore défait d’une pure logique de contrôle politique.

L’aggravation de la crise induit progressivement une recomposition des relations entre individus et communautés. La conséquence en est l’affaiblissement des liens sociaux traditionnels et l’émergence ou le renforcement de sphères d’intermédiations (les mouvements confessionnels multiples et multiformes).

La crise engendre donc une individualisation qui ne libère pas pour autant les individus. La remise en question de la fonction redistributive de l’État, a démultiplié les « itinéraires de l’exclusion » (chômage, déclassement, marginali-sation), caractérisés parle procès du pouvoir.

Bien que la Côte d’Ivoire ne soit pas un pays aussi inégalitaire que, par exemple, l’Afrique du Sud, les inégalités s’y situent à un niveau élevé. Le coefficient de base est en moyenne de 0.39 sur la période 1985/1998. Les dépenses sociales n’y sont pas distribuées de façon équitable.

Le cinquième le plus pauvre de la population ne bénéficie au milieu des années 1990 que de 11% et 14% respectivement des dépenses de santé et d’éducation, tandis que le cinquième le plus riche en reçoit 31% et 35% respectivement. Cette inégalité en matière de dépenses sociales est plus marquée que dans d’autres pays comparables. L’inégalité en termes de richesses est associée à une forte inégalité en termes d’éducation, qui perpétue le cercle vicieux de la pauvreté.

Le PIB par tête est estimé en 1996 à 728 dollars par an. La croissance ivoirienne peut on rappeler, a connu de fortes fluctuations sur la période avant et après la dévaluation du début de 1996. Ces fluctuations ne sont cependant pas transposées telles quelles à celles du niveau de la pauvreté.

Les processus d’appauvrissement sont en effet caractérisés par des effets de cliquet, des comportements microéconomiques ou pour faire face à un aléa, on vend le capital, on puise dans l’épargne ou on sacrifie le capital humain, santé et éducation. Ceci a pour conséquence qu’en cas de retour de la croissance il n’y a pas de symétrie des variations, ni d’annulation de l’évolution négative pour une nouvelle évolution positive, et que les individus ne retrouvent pas leur niveau de vie antérieur.

Entre 1989 et 1995 le revenu par tête chute de 12%. Sur la décennie 1988-1998 malgré le rebond consécutif à la dévaluation, la croissance annuelle moyenne du PNB par tête reste négative à 0.2%. La Banque mondiale constate pourtant que l’assistance à la Côte d’Ivoire a été substantielle sur trois décennies, équivalent à 2.2% du PIB et à 3.2 milliards de dollars en engagements nets de 1981 à 997. La Côte d’Ivoire demeure encore un pays soutenu par l’APD.

L’année suivant cette dévaluation, en 1995, est celle du changement de gouvernement, celle de l’arrivée au pouvoir d’Henri Konan Bedié. Celui-ci fait face à une communauté des donateurs davantage préoccupée par la lutte contre la pauvreté.

La dévaluation a modifié la redistribution des revenus, couplée à des prix temporairement favorables des matières premières, qui ont bénéficie aux exportateurs et aux producteurs ruraux. Cependant, si la rente a alors augmenté, ses effets sur la pauvreté et l’inégalité dépendent dans tous les cas de la répartition de ses revenus.

Avec la réforme de la Caisse de Stabilisation en 1999, la Banque voulait que les producteurs agricoles reçoivent une rémunération reflétant mieux le prix mondial.

Les producteurs de cacao ont vu, après la dévaluation, leurs revenus nominaux augmenter, mais les prix réels au producteur ont été pendant les années 1990 inférieurs de moitié à leurs niveaux des années 1980. Avec la chute des cours des matières premières, l’année 1999 semble marquer la fin de la répartition favorable aux producteurs ruraux de cultures de rente qui a suivi la dévaluation. Il apparaît alors que la pauvreté n’est pas « seulement un phénomène rural mais de plus en plus un problème urbain ».

En effet, durant les dernières années, la progression de la pauvreté en milieux urbains est plus rapide que dans les campagnes entre 1985 et 1998, le taux de pauvreté est multiplié par 2.8 en milieu rural alors qu’à Abidjan il est multiplié par 15.8 et il quadruple dans les autres centres urbains. Longtemps, les questions de pauvreté urbaine ne sont pas d’actualité en Côte d’Ivoire. La question devient plus présente du fait essentiellement de la dévaluation du franc CFA et de ses effets défavorables attendus en milieu urbain.

Cependant, les autorités ivoiriennes s’empressent d’interpréter l’évolution favorable des indicateurs de pauvreté urbaine en 1995 et 1998 comme significative d’une résorption, au moins à Abidjan, du problème grâce à la nouvelle politique du gouvernement Bédié. C’est omettre le fait que la situation soit sensiblement identique à celle de 1993 et donc que la pauvreté reste un phénomène urbain important.

Profitant de la conjoncture économique favorable, les pouvoirs publics tentent de définir une vision plus globale et prospective du développement humain, mettant un accent particulier sur la santé et l’éducation, à travers le Plan national de développement de l’éducation et de la formation (PNDEF) pour la période 1998-2010 et du Plan national de développement de la santé (PNDS) pour 1996-2005.

En même temps le pays a mis en place un Programme national de lutte contre la pauvreté (PLEP).

Il doit réduire la pauvreté de 36.8% en 1995 à moins de 30% en l’an 2000.

Il s’agit, pour le secteur de l’éducation d’augmenter les taux nets de scolarisation primaire de 51% en 1996 à 55% en 2000, d’améliorer la scolarisation des enfants, particulièrement celle des filles, ainsi que la qualité de l’enseignement.

Ces efforts ont valu à la Côte d’Ivoire des appuis d’autres bailleurs de fonds tels que le PNUD ainsi que le bénéfice de l’initiative PPTE. Afin de bénéficier de celle-ci, qui doit permettre à la Côte d’Ivoire de bénéficier d’un allègement de 80% de sa dette, le gouvernement doit respecter le programme économique et financier sur la période 1998/2000 conclu avec les institutions financières internationales.

A SUIVRE

Valéry Garandeau,

ancien chargé de mission HCCI novembre 2002

16 Juin 2008