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Les poursuites annoncées à l’encontre de l’ex-président Amadou Toumani Touré pour haute trahison et malversation par la junte devront être l’occasion, pour le peuple, d’exiger l’audit de la nation et extirper la vermine de notre démocratie. Elles devront permettre aussi de situer la responsabilité de la classe politique dans le délitement, car si ATT est coupable de trahison et de malversation, il faut bien admettre qu’il a bénéficié de complicités. Quelles sont-elles ? Seul un état de la nation nous édifiera.

La gestion opaque faite des 180 milliards de F CFA issus de la privatisation partielle de la Sotelma et des 40 autres milliards de F CFA de la privatisation de la BIM-SA par l’ancien président Amadou Toumani Touré doit rester au travers de la gorge de tout patriote sincère.

Alors que la présidence de la République n’a pas vocation à gérer, le général-président, foulant au pied toutes les procédures réglementaires et légales, a pris sur lui la lourde responsabilité de détourner l’argent public. « Il a géré ces ressources du peuple à sa guise, justifiant les dépenses au gré de réalisations programmées par le budget national », jugent des Maliens.

Toujours est-il qu’il a commis le péché originel. Il s’agit bel et bien d’un détournement parce que la destination et la garde de l’argent du contribuable ressortent uniquement du Trésor public. Mais ATT n’en a eu cure ! Il devra en répondre si l’on veut donner un coup d’arrêt à l’impunité qui a gâté le Mali.

Il devra en répondre pour mettre en garde les futurs présidents de la République qui peuvent penser qu’ils seront à l’abri avec une loi d’amnistie. Il devra en répondre pour comprendre que la toute-puissance éternelle n’appartient qu’à Allah. Dieu commande aux hommes la solidarité, le partage, l’humilité, la mesure… Bref les vertus en toutes choses et en toutes circonstances.

Malheureusement, le système qui vient d’être balayé par des cadets de l’armée a excellé dans l’arrogance et le mépris du peuple. Au point de ficeler un marché public de gré à gré de près de 6 milliards de F CFA en matériels électoraux et de l’octroyer à des proches (particuliers ou parasites). Aux dépens d’opérateurs économiques nationaux à jour de leur paiement d’impôts et taxes ; patrons de plusieurs travailleurs maliens. Il faut faire la lumière sur tous les autres marchés de gré à gré. Donc des révélations de scandales à gogo.

N’oublions pas les grands projets d’infrastructures (routes, ponts, logements sociaux, la concession de l’aéroport de Bamako-Sénou, l’accaparement des terres de l’Office du Niger…) qui ont été aussi des occasions d’enrichissement illicite pour des tenants du pouvoir et leurs amis. D’où des fonctionnaires ou officiers milliardaires qui mangent à satiété dans un pays où la majorité de la population se contente d’un repas par jour.

Taper la classe politique aussi

Et pour cause. La sécurité alimentaire a été la vache laitière de coquins qui arrosaient qui de droit pour passer les mailles du filet du Vérificateur général. Les aides ont été détournées pour se faire des châteaux dans les quartiers chics de Bamako pour ne pas dire en Espagne. Au mieux des cas, elles ont été politiquement distribuées au nez et à la barbe de citoyens affamés. C’est une des grandes écuries… d’ATT à nettoyer à grandes eaux si l’on veut éloigner le spectre de la famine du Mali.

L’argent destiné aux soins des malades du Sida, du paludisme et de la tuberculose a été dilapidé sans scrupule dans ce pays. Chaque fois qu’il était interpellé sur ces questions et d’autres, l’ancien président de la République répondait qu’il n’a pas envie « d’humilier des chefs de famille » alors que dans le même temps un ex-PDG, quoique blanchi par la juridiction suprême du pays, gardait prison sur les injonctions de Koulouba. Si ce n’est le « deux poids deux mesures », on peut appeler ça la connivence.

Un audit des projets permettra de faire la part des choses. De faire voir à la nation qu’elle a été mystifiée par un régime passé maître dans l’art de l’autocélébration. Peut-être que l’échangeur multiple, les travaux de l’autoroute Bamako-Ségou, les aménagements hydro-agricoles sont surfacturés. S’y ajoute que le Bureau du Vérificateur général a débusqué plus de 380 milliards de F CFA de manque à gagner. Seul un examen minutieux des dossiers par la justice pourra nous édifier.

Mais que l’on ne s’y méprenne pas. La classe politique dans son ensemble, la société civile et les syndicats, dans une certaine mesure, n’ont rien fait pour délivrer le peuple des griffes mafieuses d’ATT. Ils l’ont accompagné, souvent en l’élevant au rang de Zeus Olympien. Au demeurant, on ne peut pas comprendre qu’un indépendant puisse coiffer les grands partis au poteau et les tenir en haleine dix ans durant malgré les cris d’orfraie des citoyens qu’ils sont censés défendre.

Si ATT est coupable, ce sont ses complices aujourd’hui qui essayent de s’en laver les mains, qui se cherchent une nouvelle virginité oubliant que le peuple a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre. La classe politique est tout aussi coupable qu’ATT en acceptant d’aller à la soupe abjecte du général-président. Elle est coupable au titre qu’ATT sur le Nord, sur la crise de l’école, sur la corruption de la justice, sur l’enrichissement illicite des fonctionnaires, etc. Et dire qu’ils veulent toujours l’emporter au paradis. Que nenni !

Jugeons ATT et ses accompagnateurs pour n’avoir pas su se maintenir sur les rails. Mais sans haine. Pour l’exemple. Sans débat, allons à la rupture. Il y va de la survie de notre démocratie et partant de l’intérêt supérieur de la nation. « A bon chat, bon rat » !

Abdoul M. Thiam

Les Échos du 11 Avril 2012