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« Alpha m’avait demandé de sortir l’armée pour écraser les élèves, j’ai refusé»

L’ancien Premier ministre, Abdoulaye Sékou Sow, a présenté hier jeudi 4 septembre, aux journalistes son tout dernier livre, intitulé : «L’Etat démocratique républicain, la problématique de sa construction au Mali», édité par Grandvaux en France. C’était à la Maison de la Presse, en présence de Bréhima Koné de l’AMDH, de Amadou Tiéoulé Diarra, spécialiste de l’histoire du droit, de Victor Sy et de plusieurs membres de la société civile. C’est devant ce beau monde qu’il a présenté son ouvrage de 455 pages que certains qualifient de chef d’œuvre.

Ce bouquin, vendu à la Librarie Bah de l’hôtel Nord-Sud et à la Bibliothèque nationale à 17 500 FCFA, puise à la fois dans les sciences juridiques, la science politique et même l’histoire récente de notre processus démocratique. Concernant ce dernier point, Me Abdoulaye Sékou Sow, ministre de la Défense en 1993, a révélé à l’auditoire que face aux casses du 5 avril de la même année, le président Alpha Oumar Konaré lui avait demandé de sortir l’armée pour écraser les manifestants. Un ordre qu’il a refusé d’exécuter.

Le livre traite, entre autres, du rejet de l’ordre colonial à la monocratie multiforme en passant par les premières tentatives de construction de l’Etat démocratique post-colonial, du refus de la dictature monopartisane aux pluralismes politiques jusqu’au processus de la construction du nouvel ordre politique : la mystique du changement et du renouveau, la consécration constitutionnelle des droits et libertés de la personne humaine.

Dans le bref exposé fait par l’auteur, il a laissé entendre qu’au moment où il était ministre de la Défense, dans les années 1993, le président d’alors, Alpha Oumar Konaré, lui avait demandé, face aux manifestants qui brûlaient l’Assemblée nationale le 5 avril de la même année, de sortir l’armée pour les écraser. Une décision verbale qu’il avait refusée en lui demandant de lui faire parvenir une réquisition. Ce qui n’est jamais arrivée et l’armée est restée sur place.

Pour comprendre cette déclaration, nous avons lu en diagonale son volumineux ouvrage et nous avons lu dans les pages 404, 405, 406, 407 et 408 ce qui suit : «…En premier lieu, le Premier ministre (NDLR : Younoussi Touré) informé que le pays serait mis à feu et à sang, le lundi 5 avril 1993, a convoqué une réunion de quatre ministres d’Etat pour examiner la situation, une sorte de cellule de crise qui n’en était pas une en réalité car elle s’est réunie seulement le vendredi 2 avril dans la nuit. Tandis que le ministre d’Etat chargé de la Sécurité intérieure (NDLR : le Professeur Mamadou Lamine Traoré) avait programmé un voyage à l’étranger pour le 4 avril 1993. Aucune décision importante n’est sortie sauf que le ministre d’Etat, ministre de l’Administration territoriale et de la Sécurité intérieure, premier vice-président du parti majoritaire et chef du clan PMRD devait mobiliser les forces de maintien d’ordre dont il assurait la gestion, à savoir la police et la gendarmerie.

Mais devant cette situation incompréhensible, à savoir le départ en mission pour une question de négociation frontalière, la veille des événements du ministre de la Sécurité intérieure, premier vice-président de l’ADEMA-PASJ, le ministre de la Défense (NDLR : Me Abdoulaye Sékou Sow) intrigué posa la question suivante à son collègue de la Sécurité intérieure : ‘’Monsieur le Ministre, vous êtes le premier responsable de la Sécurité intérieure du pays, comment pouvez-vous partir en mission en Guinée la veille des troubles en sachant que le pays sera mis à feu et à sang. N’est-ce pas une manière de transférer les responsabilités à votre collègue de la Défense qui assure votre intérim ?’’.

En d’autres termes, s’agit-il d’une fuite avant la tempête, après avoir semé le vent ? Comme seule réponse, ledit ministre déclara qu’il était trop tard pour reporter sa mission parce que les autorités guinéennes avaient pris toutes les dispositions pour son accueil (une réponse plus que dérisoire).

Le ministre chargé de la Défense nationale déclara en prendre acte. Il faut ajouter que le ministre chargé de la Sécurité ne rentra à Bamako qu’après la démission du gouvernement.

En second lieu, le 5 avril 1993, premier jour des ‘’casses’’, le président de la République et le président de l’Assemblée nationale demandèrent au ministre de la Défense nationale d’engager l’armée pour écraser les manifestants alors même que la gendarmerie et la police, forces normales de maintien de l’ordre étaient à pied d’œuvre pour rétablir l’ordre.

Le ministre évita d’obtempérer, provoqua ainsi les réactions les plus vives des responsables du parti, du président de l’Assemblée nationale et du président de la République. Celui-ci finit par informer le ministre de sa décision de réquisitionner l’armée pour la répression des troubles. Le ministre répondit qu’il attendait cet ‘’ordre écrit’’ de la présidence, c’est-à-dire la réquisition, mais qu’il en tirerait les conséquences.

En fait, cette réquisition présidentielle n’est jamais venue, mais devant cette divergence fondamentale entre le président et le ministre de la Défense sur l’emploi de l’armée, mais surtout devant l’oubli rapide de l’assassinat des martyrs de la démocratie par les forces armées du général Moussa Traoré, le ministre décida de présenter sa démission au Premier ministre à qui il demanda, le 8 avril 1993, dans la nuit un rendez-vous pour le lendemain. Il faut dire du reste que, selon les informations, l’entourage du président exigeait le départ du ministre de la Défense en oubliant que le chef de l’Etat avait soigneusement évité d’envoyer la réquisition des forces armées, c’est-à-dire, finalement un ordre écrit pour l’emploi de l’armée dans le maintien d’ordre.

Il faut dire que la position du ministre de la Défense était rigoureusement conforme à la procédure légale adoptée par tous les pays démocratiques, à savoir que le maintien de l’ordre ne doit être confié qu’à des forces spécialisées formées et équipées en conséquence, c’est-à-dire la police et la gendarmerie.

L’armée n’est ni formée ni équipée pour une telle tâche qui peut donner lieu à des dérapages graves comme le souligne le Général Oumaroudjam Yaya : ‘’L’emploi de la force publique fait l’objet d’une graduation qui correspond à un choix et à un dosage des moyens à utiliser. Cette manière de faire permet d’éviter dans toute la mesure du possible les actions brutales, démesurées ou les répressions spontanées, aveugles et intempestives dont les effets sont toujours déplorables ; … Contrairement aux opérations militaires, les morts, les blessés et les biens détruits traduisent l’échec de l’intervention des forces de l’ordre et non son succès’’…

C’est le lieu de souligner que si le 5 avril 1993, le pays semblait menacé, c’était du fait, même des fondateurs de la démocratie, dont le socle était l’aile radicale du parti majoritaire, au point qu’on peut dire qu’il n’était pas à l’abri d’un coup d’Etat (civil ou militaire). Car l’armée, en dépit de l’amende honorable faite à la Conférence nationale n’avait pas trouvé, loin s’en faut, toute la républicanité garantissant sa soumission à l’autorité civile et son renoncement à la prise du pouvoir par la force. Nous pouvons, en effet, affirmer (par expérience) qu’elle était encore traversée par divers sentiments négatifs, notamment de nostalgie et surtout de frustrations à tous les niveaux avec une arrière-pensée persistante de vengeance pour les uns et une conviction de ‘’laisser pour compte’’ pour les autres.

La prudence affichée des ministres militaires de la défense face aux problèmes de la suppression de la fameuse Coordination des sous-officiers est très significative. Dès lors, il n’est pas étonnant que l’on ait pu constater, le 5 avril 1993, que certains hauts responsables militaires jubilaient à peine ‘’sous cape’’ pensant que le régime démocratique, coincé comme le parti unique par les surenchères revendicatives, commettraient l’erreur de la répression aveugle qui conduirait à un autre arbitrage de l’armée, cette fois, pour l’avènement d’une nouvelle dictature militaire justifiée par l’incurie des démocrates.

Le 9 avril au matin, le ministre de la Défense reprit contact avec le chef du gouvernement pour lui remettre sa démission. Celui-ci lui fit savoir qu’il était en train de réunir les informations sur la situation et qu’il allait informer le président de la démission dudit ministre ; il déclara que lui-même était fort perplexe. Après cet entretien, le ministre de la Défense a été informé par le ministre de la Culture et de la Recherche scientifique du fait que plusieurs ministres étaient sur le point de démissionner et qui se demandaient si une démission collective n’était pas meilleure à une cascade de démission individuelle.

Le ministre de la Défense lui répondit qu’une démission était un acte grave personnelle et qu’il appartient à chacun de prendre ses responsabilités. Il ajouta qu’en ce qui le concerne, sa décision est déjà prise à la suite de graves divergences intervenues entre lui et le président suite de la gestion de la crise et par rapport à l’emploi de l’armée pour la répression des manifestants.

Cependant, il a tenu à préciser que c’est le Premier ministre qui peut, selon la Constitution, rendre sa démission et celle du gouvernement, en toute responsabilité ; lui précisa qu’il se ferait fort d’en informer le Premier ministre.

Par la suite, le ministre de la Défense fut également saisi par le ministre de la Justice qui l’informa de sa décision de démissionner. Lui fit les mêmes observations que celles qu’il avait faites à son collègue de la Culture.

Enfin, le chef du gouvernement fit dire au ministre de la Défense qui n’avait pu encore déposé sa démission, qu’il souhaiterait qu’ils se rendent ensemble à la présidence, précisément pour la remise de ladite démission.

C’est là que le Premier ministre communiqua au président toutes les informations sur l’évolution de la situation, y compris la démission du ministre de la Défense et celle des autres membres du gouvernement.

Chahana TAKIOU

05 Septembre 2008