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Pendant que le premier ministre, en mission du président de la République par intérim, s’active à New York pour arracher un accord de la communauté internationale en vue d’un déploiement d’une mission, la MICEMA (Mission de la Cédéao au Mali), dans la perspective d’une libération du nord, les commentaires vont bon train sur la question. Pour ou contre ladite mission, les maliens ont des inquiétudes face à l’avenir de la nation. Voici quelques réactions !

Lancény Balla Keïta, député à l’Assemblée nationale : «Les Etats-Unis préfèrent des élections avant une offensive militaire»

«La décision de la CEDEAO d’envoyer des troupes au Mali devait venir plutôt mais elle a trainé du fait des discordances de voix à Bamako entre les autorités de la transition. Au départ le premier ministre et le CNRDRE n’étaient pas d’accord. Mais ils se sont rendus compte qu’il fallait ça pour que le pays puisse s’en sortir. Apparemment, l’armée malienne n’est pas bien équipée, il n’y a pas assez de ressources. En plus, nous ne pouvons pas faire ce combat, seuls. Il faut nécessairement l’appui de nos partenaires et de nos amis.

Même si la requête a été introduite, j’ai une autre inquiétude. La CEDEAO n’a pas les moyens de faire la guerre. Elle a besoin de l’appui des Nations Unies. Or, aux Nations Unies, les Etats-Unis d’Amérique ont un droit de véto. Lorsque Johnnie Carson, le secrétaire d’Etat adjoint chargé des affaires africaines, est venu au Mali, il a dit qu’il fallait d’abord des élections pour installer un régime légitime. Ce régime, selon eux, pourrait être appuyé pour reconquérir le nord. Les américains sont jusqu’à présent dans cette dynamique.

A chaque fois qu’une requête de la CEDEAO arrive aux Nations Unies (c’est arrivé à trois reprises, la quatrième est en cours), il y a échec sous prétexte que le plan n’est pas précis. En réalité, ce n’est pas un problème de plan mais les américains ne veulent pas d’une guerre maintenant, une guerre pour laquelle, ils ne connaissent ni la durée ni le coût. Voilà des raisons pour lesquelles je doute de l’applicabilité de la requête de la CEDEAO.

On sait que la main qui donne est toujours au dessus de celle qui reçoit. Je pense qu’il est nécessaire de voir si l’option dictée par les américains est faisable : tenir des élections générales dans la partie libre du pays, une fois un régime légitime en place, on pourra reprendre la coopération multilatérale et bilatérale. Je pense que c’est dans ce cadre qu’on peut mener cette guerre. Dans cette hypothèse, beaucoup de pays sont disposés à nous aider. Parce qu’aujourd’hui, on n’a pas d’État. La notion d’État répond à un certain nombre de caractéristiques notamment le territoire. On ne dispose pas de la totalité de notre territoire. État doit être aussi une nation.

Aujourd’hui, les composantes de la nation qui sont les ethnies ne se reconnaissent pas toutes dans l’État. L’autorité de l’État n’est pas applicable sur l’ensemble du territoire. En définitive, la constitution même n’existe plus à 100 %. Des élections dans ce contexte, une fois approuvée par la communauté internationale, donnerait une certaine stratégie de récupération du nord. Si l’ONU venait à accepter la requête, je pense que la CEDEAO sera la bienvenue au Mali, que ce soit à Bamako ou au front. C’est elle qui définit ses plans d’attaque, ses plans d’installation.»


Sékou Diakité, consultant gestionnaire comptable : «Ce n’est pas des troupes qui sont annoncées mais de la logistique»

«Pour l’intervention de la CEDEAO, nous sommes d’accord pour l’apport de la logistique notamment la transmission, la télécommunication, la santé, ou la gestion aérienne. Nous savons que notre armée a un déficit au niveau de l’aviation. Mais je ne peux pas comprendre qu’on ait des milliers d’hommes sur place et que la CEDEAO prétende déverser sur le terrain plus de 3300 hommes. Cela dans une sous région sous développée. Nous avons déjà notre armée. Ce qui nous manque, c’est les armements. Qu’elle commence d’abord à débloquer nos armes à Conakry et à Dakar. La venue des troupes suppose une collision de la CEDEAO avec la communauté internationale. Parce qu’il y a une nouvelle forme de néocolonialisme pro-arabe. Il ne faut pas qu’ils se servent du Mali pour amener l’islamisme politique.

Ce qu’il faut comprendre de la décision annoncée dans la requête du Mali, c’est que ce n’est pas les troupes qui vont venir mais de la logistique. Un quartier général peut comprendre cent à deux cents personnes. Ceux-ci vont venir avec leur police pour leur propre sécurité. Mais on n’a pas dit des troupes. Que cela soit clair. Je pense qu’il faut beaucoup faire attention à des antennes étrangères. Elles font des campagnes de désinformation. On a bel et bien dit qu’elles viennent avec la logistique. Quand on parle de logistique en armée, on sait qu’il y a l’assistance médicale, la télécommunication, l’appui aérien, etc. On ne peut pas faire ces installations sans qu’un minimum d’éléments les accompagne.

Si c’est des troupes qui sont réellement annoncées, ça veut dire que c’est un troisième coup d’Etat qui se prépare après celui du 22 mars et la tentative des bérets rouges. En ce moment, ce serait dans le seul but d’instaurer l’ordre ancien. Nous savons que les présidents de la CEDEAO ont tous des intérêts avec les anciens présidents au Mali. Yayi Boni travaille avec des commerçants de céréale au Mali. Alassane Dramane Ouattara, quant à lui, a des intérêts dans les banques d’ici. Nous le savons. Ce syndicat des chefs d’Etats, ils n’ont qu’à cesser d’être des commis des occidentaux. L’Afrique doit prendre sa destinée en main !»

Bougary Traoré, directeur d’école à la retraite : «Un pays indépendant doit savoir se gérer»

«Je crois que les dirigeants maliens n’ont pas été courageux. Un pays indépendant, quelque soit ses difficultés, doit savoir se gérer. Nous avons suffisamment de militaires. Seuls les armements manquaient. Si les autorités avaient équipé l’armée, on aurait pu faire cette guerre sans avoir eu recours à la CEDEAO. Parce qu’entre le Mali et le Burkina Faso, il y a eu deux guerres : en 1974 et en 1985. Honnêtement, les propos que Blaise a tendance à véhiculer sur le Mali ne nous honorent pas et en particulier nos dirigeants. Dioncounda Traoré n’a pas su analyser la situation sinon on n’aurait pas du tout accepté l’arrivée de la CEDEAO.

Au besoin même, nous devrions chercher à la quitter. Si les troupes de la CEDEAO viennent, elles feront du Mali de la bouillabaisse. Un pays déjà pauvre, y envoyé des milliers de soldats, il y aura forcement des problèmes. Je pense que nous n’avons plus la main libre, nous sommes devenus des suivistes. On suit Blaise et Alassane dans cette affaire. Et ils feront du Mali ce qu’ils voudront. Il faut que nos dirigeants prennent leur responsabilité sinon, notre pays tend vers la destruction.

On sait qu’Alassane a des ordures post rébellion en Côte d’Ivoire dont il cherche à se débarrasser. Les dozos qui ont combattu dans la rébellion sont en train d’exiger leur redéploiement : Alassane cherche un terrain pour cela. Mais ce qui est le plus agaçant, c’est le comportement de nos dirigeants. Quand la patrie est en danger, il faut être patriote jusqu’au bout, quitte à se sacrifier pour elle.

Cheick Oumar Bathily, étudiant : «Il est nécessaire qu’on s’entende sur la question de la présence de la CEDEAO»

Mon avis est qu’on a déjà trop patienté. Du coup d’Etat à maintenant, on est toujours dans l’impasse. On espérait sur le déblocage de nos armes par la CEDEAO. Si nous n’acceptons pas qu’elle vient nous aider, pourrons-nous avoir ces armes ? Je crois que la meilleure manière est qu’on s’entende ici pour accepter sa collaboration. Peut –être qu’il ne faudrait pas forcement les mettre au devant de la scène pour la reconquête du nord ; vue qu’il s’agit de notre pays, et que nous connaissons mieux notre culture et nos sensibilités. Elle pourra épauler nos militaires mais il revient à ces derniers la mission de libérer le nord.

Mlle Afsétou Barry, étudiante : «Nous ne sommes pas d’accord pour une solution négociée»

Je pense qu’il est bon que la CEDEAO s’installe à proximité de la zone de conflit. Pourquoi installer sa base à Bamako ? Si ses troupes viennent pour qu’on ait une solution négociée, nous ne sommes pas d’accord. Parce que l’ancien régime a tout fait pour ces rebelles. On les a amadoués en monnayant leur intention belliqueuse mais ça ne les a pas empêché de prendre les armes. J’avoue qu’aujourd’hui ce serait difficile de les combattre parce qu’ils contrôlent des villes en cohabitant avec des populations innocentes.
Issa Bakayoko, vendeur de ciment : «Nous préférions la CEDEAO ailleurs qu’à Bamako»

On dit qu’ils vont aider l’armée malienne à reconquérir le nord mais je pense ce serait tout à fait le contraire Leur base serait mieux à Sévaré ou dans un autre endroit de cette zone. Il y a trop de soupçons quant à leur installation à Bamako. Je pense que c’est un complot. Avec les divergences de vue que nous avons, les islamistes vont venir nous surprendre. Il a été préalablement demandé à la CEDEAO de nous fournir des armes. Les agissements des chefs d’Etat de la CEDEAO sont incompréhensifs. Quand un chef rebelle a été blessé, Blaise a envoyé un avion le cherché pour des soins. Ça été fait à quelle fin ? On l’ignore ! Il est dit que des pays arabes fournissent des armes aux islamistes. Et c’est par le Burkina Faso que ces armes transitent. Toutes ces informations nous incitent à ne pas croire à leur bonne volonté.

Aboubacar Konaté, ouvrier, ex-combattant du RUF en Sierra Léone : «Je connais les conséquences d’une crise»

L’intervention de la CEDEAO est une bonne chose. Si les autorités la réclament, c’est qu’il y a la nécessité. Les rebelles peuvent prendre peur de l’annonce d’une éventuelle présence de ses troupes au Mali. Les forces de sécurité maliennes ne peuvent pas, à elles seules, assurer le contrôle du nord. L’une des options est que l’armée malienne fasse les combats, la CEDEAO assure la sécurité des localités conquises.

Le problème est que l’armée malienne a été trop féminisée. Il y a beaucoup de non dits sur cette affaire. L’acceptation des militaires de la CEDEAO peut permettre de débloquer certaines choses. Par exemple, concernant le blocage de nos armes à Conakry, la Guinée a dit ouvertement que ce n’est pas de sa faute mais une décision de la CEDEAO. Je crois que les militaires de la CEDEAO ne peuvent rien faire ici de condamnable si des militaires maliens n’en font pas partie. Si nos soldats étaient capables à eux seuls de récupérer le nord, tout le territoire serait aujourd’hui sous notre contrôle.

Je suis né et j’ai grandi en Sierra Léone. Quand la crise a éclaté dans ce pays, on nous a enrôlés de force dans la rébellion. J’ai fait 3 ans avec les rebelles sous le contrôle de Foday Sankoh [Chef de la rébellion sierra-léonaise du Front uni de la révolution (RUF), Ndlr] avec un grade de capitaine. J’y ai perdu ma sœur et mon frère. Ma tante a été amputée de sa main. D’autres frères et moi sommes restés dans la troupe pour que notre famille, qui se trouvait dans un village de ce pays, soit épargnée. C’est pour vous dire que je connais les conséquences d’une crise.

En fait, la mission de la CEDEAO ne pourra rien entreprendre ici si elle n’a pas l’aval des militaires du Mali. Une trahison de leur part ne peut nullement aboutir si les militaires maliens jouent efficacement leur rôle.

Propos recueillis par Seydou Coulibaly

28 Septembre 2012

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