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Sous le poids de la nécessité, un berger peut être amené à vendre une bête. Mais neuf fois sur dix, il cherchera un moyen pour faire revenir celle-ci dans le troupeau. C’est d’ailleurs pourquoi il est dit de certaines de nos ethnies qu’il vaut mieux ne pas acheter leurs bêtes puisque le départ d’un animal est assimilable à un véritable deuil pour le propriétaire qui peut rester prostré des journées entières.

Dans certains cas (extrêmes, il est vrai), le berger n’hésite pas à aller voler la bête vendue et à quitter carrément le territoire pour se soustraire aux recherches de l’acheteur. Parfois (et c’est généralement les situations les moins difficiles), le propriétaire se débrouille pour réunir les ressources qui lui permettent de racheter l’animal.

Le lien d’affection entre le berger et ses animaux se manifeste d’ailleurs dans les deux sens. Il arrive que la bête vendue ne parvienne pas à s’acclimater à son nouvel environnement. Lorsque cette période d’adaptation se révèle infructueuse, l’animal cherche à rejoindre son troupeau d’origine, malgré tous les dangers que comporte une telle entreprise.

Nous avons connu des animaux qui ont réussi à rallier leur lieu habituel de pâturage ou leur abreuvoir après avoir parcouru plusieurs centaines de kilomètres. Ce genre de cas est surtout fréquent chez les chameaux et les bovins. Les petits ruminants dont la garde est plus facile à assurer par le nouveau propriétaire sont moins sujets à ces « fugues ».

Cependant, on retrouve souvent en pleine nature des boucs solitaires ou des béliers qu’on désigne dans certains milieux sous l’appellation de moutons sauvages. Ce sont généralement que des animaux vendus qui ont pris (dans le sens littéral de la formule) la clé des champs et qui tentent de retourner à leur aire de pâturage habituelle.

Des transactions pas très nettes :

Que nos lecteurs ne se trompent pas, en leur donnant toutes ces explications nous ne leur infligeons pas un cours de pastoralisme. Mais nous leur détaillons certaines mœurs du milieu des éleveurs qui leur permettront de mieux comprendre l’histoire que nous leur proposons. Une histoire mettant en scènes deux hommes qui se connaissent bien. Mais qui finirent par se séparer d’une manière brutale.

A l’origine de ce qui a été un imbroglio avant de tourner au drame, il y a une histoire de vente d’animal, plus exactement de bœuf. Soloba et son compatriote Nosseye Mariko sont tous deux cultivateurs. Le premier a cédé au second un bœuf de labour.

Nosseye au moment de l’acquisition ne disposait pas de la somme requise pour tout payer au comptant. Avec l’accord du vendeur et puisque les deux hommes habitaient le même village, une formule intermédiaire permit de gérer cet inconvénient.

L’acheteur fit une avance de 100.000 francs et les deux hommes fixèrent un échéancier au bout duquel l’acheteur se serait acquitté de l’intégralité du prix de l’animal. Dans pareilles situations, la règle du terroir auquel appartiennent Nosseye et Soloba est des plus simples : l’acheteur laisse l’animal au propriétaire jusqu’à paiement intégral de son prix d’acquisition.

Le bœuf demeura donc auprès de Soloba. Malheureusement, un beau jour, catastrophe : le bœuf disparut de l’enclos du vendeur et resta introuvable malgré toutes les battues organisées. Après plusieurs jours de recherches infructueuses, Soloba dut se résoudre à informer l’acheteur de la perte de l’animal.

Nosseye, qui tenait à la bête, proposa de joindre ses efforts à ceux du vendeur afin de mettre la main sur le bœuf avant que ce dernier ne disparaisse sans espoir d’être retrouvé. Mais cette quête fut infructueuse. On apprit beaucoup plus tard que l’animal avait rejoint l’étable de son premier propriétaire.

Pour mieux comprendre ce qui se passa par la suite, il faudrait sans aucun doute définir la personnalité de Soloba. Ce natif de N’Gala, une localité mitoyenne de la commune rurale de Kilidougou, âgé de quarante-six ans, ne jouissait pas d’une bonne réputation dans le village et il avait à son passif quelques transactions pas très nettes dans le commerce de bétail.

A plusieurs reprises, il avait été notamment impliqué dans des ventes d’animaux volés. Mais ces affaires n’avaient jamais été remontées au niveau des autorités locales ou encore de la gendarmerie du cercle de Dioïla.

Nosseye connaissait bien les casseroles que traînait son vendeur et au cours de ses tentatives de retrouver son bien, il prit contact avec le premier propriétaire du bœuf. Ce dernier, très embarrassé par les questions de Nosseye et qui n’avait aucune envie de se retrouver impliqué dans une affaire qui ne lui disait rien de bon, conseilla à son interlocuteur de récupérer sans traîner les fonds avancés à Soloba.

Il reconnut que la bête était retournée dans son pâturage et expliqua qu’elle n’était plus à vendre. Autant de raisons pour Nosseye de récupérer les 100.000 francs versés et aussi l’argent prêté à Soloba pour acheter du carburant pour sa moto (le vendeur avait prétendu qu’il utilisait son engin personnel pour rechercher le bœuf enfui).


Des échanges très violents :

Les informations données par le premier propriétaire troublèrent profondément Nosseye. Il décida donc de suivre le conseil raisonnable qui lui avait été prodigué, de récupérer son argent et d’oublier le bœuf. Mais quand il approcha Soloba pour lui demander de restituer l’avance versée, le vendeur se refusa d’admettre la perte définitive du bœuf et d’annuler en conséquence la transaction.

La réplique de Soloba mit en colère Nosseye qui porta le litige devant les notables du village. Malgré l’intercession des sages, le vendeur campa sur ses positions, mais il n’exclut pas de pouvoir évoluer. Le 19 février dernier, Soloba se rendit chez Nosseye avec une nouvelle proposition.

L’homme était absent ce jour là de sa famille et Soloba promit de revenir dans l’après-midi aux environs de 15 heures. Il expliqua qu’il avait une nouvelle proposition pour en finir une fois pour toutes avec cette affaire de bœuf.

La rencontre de l’après-midi eut effectivement lieu, mais elle tourna très mal. Très vite, le ton monta entre les deux hommes et une altercation éclata. Visiblement, la proposition du visiteur avait été interprétée par Nosseye comme une pure provocation. Mais l’acheteur ne voulait pas se donner en spectacle devant les siens.

Il proposa donc à Soloba de poursuivre leur discussion hors de la concession. Cette solution ne fit qu’envenimer les choses, puisque les échanges devinrent encore plus violents entre les deux hommes debout dans une ruelle entre les cases. On ne sait pas très bien ce que Soloba dit enfin de compte à Nosseye.

Mais ce dernier a subitement perdu son sang-froid et se saisissant d’une manche de hache, il asséna un coup d’une rare violence sur le crâne de Soloba. Ce dernier s’effondra d’un bloc et une mare de sang se forma sous son corps. Acheminé au centre de santé de référence du cercle, Soloba succomba peu après des suites du coup reçu.

Dans le village, personne n’approuve le geste de Nosseye. Mais beaucoup disent le comprendre. Le défunt, rappelle-t-on, n’était pas quelqu’un de bonne moralité et il avait dû pousser le malheureux acheteur dans ses derniers retranchements pour que ce dernier cède ainsi à l’égarement.

A. B. COULIBALY

AMAP – Dioïla

L’Essor du 03 mars 2008.