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«  L’Afrique noire est mal partie », martelait René Dumont comme dans un rêve prémonitoire au départ des indépendances africaines (même s’il a mis du bémol dans sa position près de vingt ans après dans son ouvrage co-écrit avec Marie-France Mottin, intitulé « L’Afrique étranglée »), cinquante ans après, il n’y a pas matière à le démentir. Au moment où beaucoup de pays africains (17 pays) s’apprêtent à commémorer leur indépendance, il y a, dans l’ensemble, un constat d’échec.

Hélas ! L’Afrique continue de donner l’image de la vitrine de l’enfer pour son peuple : l’éducation est à la dérive, les maladies ravagent, la pauvreté se porte comme un charme avec son corollaire de mal vivre, la corruption fait son lit dans les différents pays africains avant de s’y métastase tel un cancer, les conflits dévastent… la liste n’est pas exhaustive.

Je ne ressasserai pas les erreurs ou autres mésaventures vécues par le continent depuis les indépendances pour ne pas arracher des larmes aux âmes sensibles ou porter le coup de grâce à ceux qui souffriraient d’un infarctus du myocarde.

Au regard de ce tableau fort peu reluisant, les dirigeants africains sont-ils des autistes ? Ou se font-ils tout simplement les gorges bien chaudes des malheurs de leur peuple pour « fêter » les indépendances à coup de milliards ? Loin d’être saugrenues, ces questions méritent d’être méditées par tout Africain qui se soucie, un tant soit peu, de la misère du peuple africain.

Vu les défis qui attendent le continent le plus pauvre, il est inconcevable d’accorder la priorité au folklore sur fond de clientélisme au détriment du débat sur une voie susceptible de propulser l’Afrique sur le chemin du développement qu’elle mérite. Un développement au prorata de ses capacités économiques et humaines. Hors de cette logique, les dirigeants rateraient un grand rendez-vous avec l’histoire.

L’Afrique quinquagénaire est l’occasion inouïe pour les intellectuels africains qui se targuent de décrocher les diplômes dans les prestigieuses universités du monde de mettre enfin leur savoir au service du développement durable de l’Afrique. C’est la seule fierté qui vaille. Faute de quoi ils briseraient l’espoir de ces millions d’enfants désespérés qui comptent sur eux.

A notre humble avis, le salut de l’Afrique réside aujourd’hui dans une et unique chose : le sursaut d’orgueil teinté de réalisme et sous-tendu par une volonté politique prononcée. Bien entendu ceci nécessite un changement de comportement à divers niveaux. Tout d’abord, il importe pour les dirigeants africains de sortir la politique de la logique « alimentaire » pour la mettre au service et à la défense des intérêts du peuple.

Les intellectuels africains doivent tomber « le masque blanc » qui ne convient guère avec leur « peau noire ». Allusion faite, pour paraphraser le Suisse Jean Ziegler, à la bourgeoisie compradore encline à la reproduction des habitudes de consommation et des schèmes de pensées impérialistes, et qui participent au pillage des ressources humaines, agricoles et minières de l’Afrique.

Les dirigeants africains doivent occuper la jeunesse du continent (les deux tiers de la population) pour en faire un facteur de développement au lieu de les laisser traverser la mer aux périls de leur vie à la quête d’un mieux être. Il s’agit pour l’Afrique donc, à l’instar des pays asiatiques comme la Chine, de rentabiliser son potentiel démographique (1 milliard d’habitants).

Aussi l’Afrique doit-elle se résoudre à échafauder un modèle de développement auto défini. Toute chose qui passe, bien sûr, par un soutien affirmé et sans faille à l’agriculture. Ceci est d’autant plus important que sept Africains sur dix vivent de la terre, si l’on en croit le hors-série n°24 de l’hebdomadaire « Jeune Afrique« .

L’Afrique doit rompre d’avec la politique de la sébile en faisant une gestion judicieuse de ses immenses ressources. Surtout en endiguant l’évaporation des fonds étatiques. De 1970 à 2008, 1800 milliards de dollars auraient quitté frauduleusement l’Afrique, selon toujours l’hebdomadaire panafricain. Le développement d’un marché intérieur est également un gage certain de l’épanouissement de l’économie africaine.

Les dirigeants africains ne doivent pas entrer, sans une mûre réflexion, dans le wagon de la mondialisation que les thuriféraires prophétisent incontournable. Ils doivent savoir que la mondialisation s’insère dans une nouvelle forme d’accumulation progressive du capital symbolisé par le Consensus de Washington. Lequel prône la réduction au strict minimum du rôle de l’Etat et privilégie la privatisation ; à savoir : la vente des entreprises publiques au secteur privé ; la libéralisation des échanges et des marchés des capitaux par l’élimination des entraves au commerce et à la libre circulation des capitaux…

Qui plus est, ledit Consensus prête très peu d’attention aux questions de justice sociale, d’environnement, d’emploi, etc. L’Afrique a traîné et continue d’ailleurs à traîner les séquelles des politiques inspirées du Consensus de Washington.

Cette thèse a été corroborée par le prix Nobel d’économie 2001, l’Américain Joseph E. Stiglitz : « Les règles qui régissent la mondialisation sont injustes. Elles sont spécifiquement conçues pour profiter aux pays industrialisés avancés… la façon dont la mondialisation est gérée prive les pays en développement d’une grande partie de leur souveraineté. Elle réduit considérablement leur liberté de prendre eux-mêmes des décisions dans des domaines essentiels au bien-être de leur population« .

Des grands de l’Asie, notamment la Chine et l’Inde doivent leur brillante croissance actuelle à la résistance au Consensus de Washington. Dans le contexte de la mondialisation, nous pensons que l’Afrique doit ranimer le concept des Etats-Unis d’Afrique pour rendre la monnaie de la pièce aux Kwamé Nkrumah, Modibo Kéita, Julius Nyerere…

Loin du narcissisme et des pantalonnades de Kadhafi. Mais ceci passe, à notre avis, par la création préalable des ensembles sous-régionaux forts et viables avec une monnaie commune. On ne saurait terminer cette réflexion et passer sous silence la culture. Le berceau de l’humanité doit œuvrer davantage à la revalorisation de sa riche culture qui est un facteur de développement.

Ceci est d’autant plus important et urgent que la domination technologique de Etats-Unis nous mène droit à ce que Ignacio Ramonet a appelé « la vassalisation culturelle ». A ce sujet, cette sentence du savant sénégalais Cheikh Anta Diop est à méditer : « L’humanité ne doit pas se faire par l’effacement des uns au profit des autres ; renoncer prématurément et de façon unilatérale à sa culture nationale pour essayer d’adopter celle d’autrui et appeler cela une simplification des relations internationales et un sens du progrès, c’est se condamner au suicide« .

Moussa Camara

17 Juin 2010