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Dans cette interview, l’infatigable Ali Nouhoun Diallo nous évoque la réalité des crises identitaires au Mali qui conduisent aux rebellions. Il s’interroge sur les vraies ambitions des rebelles du Mnla et d’Ançar Dine et définit les contours de la transition qui se dessine au Mali, après le coup d’Etat du 22 mars 2012. Ali Nouhoum Diallo explique pourquoi la solution à la crise malienne passe par le schéma de la CEDEAO.

Vous participez à des rencontres sans répit pour tenter de trouver une solution à la crise que vit le Mali. Que peut on retenir de la conférence de l’Alliance pour la Démocratie au Mali et celle de l’Action sauver le Mali auxquelles vous avez participé ce samedi ?

La situation que nous vivons est dramatique et nécessite la mobilisation de tous les patriotes, de tous les démocrates et républicains. Surtout, de ceux qui, pour les uns depuis cinquante ans, pour d’autres depuis quarante, depuis trente, depuis vingt ans, sont mobilisés pour la construction d’un Etat de droit. Aujourd’hui Ménaka est occupé, Tessalit, Kidal, Bourem, Ansongo sont occupés, la bataille fait rage à Gao (interview réalisée samedi), le risque de partition du pays est grand. Le pays tout entier s’interroge sur l’état de nos forces armées et de sécurité, le moral des combattants, l’équipement de notre armée.

Face à cette situation votre association l’Alliance pour la Démocratie au Mali a organisé une rencontre ce samedi. Que peut-on retenir de vos travaux ?

L’Alliance pour la Démocratie au Mali (l’association Adéma) avait appelé ses militants et sympathisants, tous les patriotes et les démocrates, les républicains qui ont répondu à son invitation, à réfléchir au thème « la nation malienne en question ». Quand des citoyens du Mali disent, eux ils ont libéré une partie de leur territoire ; quand le reste des citoyens du Mali dit qu’une partie du territoire national est occupée, on est obligé de constater qu’il y a deux lectures des citoyens maliens d’un même acte, donc quid de la nation malienne. Quand ces dernières années, on entend affirmer leur identité, les différentes composantes de la nation : ce sont les Massassi qui se réunissent, ce sont les Ngolossi, les Touramakansi, les Diarra qui se réunissent, même ceux venus d’ailleurs.

C’est Tabital Pulaku qui appelle tous les amis de la culture peulh et à travers tout le continent africain à venir périodiquement affirmer l’existence de la culture peulh. Quand Gina Dogon fait des festivités, et quand il y a des festivals dans tout le pays, dans toutes les contrées, nous assistons à des crises identitaires, à des exacerbations identitaires et pour finir à des crispations identitaires qui aboutissent bien sûr à des rebellions. Il est vrai, pour le moment, que c’est essentiellement les Qel tamasheq, et pas tous, fort heureusement, qui ont pris les armes.

Vos réflexions ont porté sur la crise identitaire?

La matinée a été consacrée à une réflexion sur la question de savoir, est ce que la nation malienne est constituée, est-ce qu’elle en voie de constitution, est ce qu’une nation quelle que soit, a-t-elle jamais été définitivement constituée ? A ces questions, des historiens, des anthropologues, des sociologues, des ethnologues, des politologues ont apporté des réponses diverses il est vrai, mais très enrichissantes. Des questions importantes du genre, jusqu’où peuvent aller les rebelles, qu’ils soient MNLA ou Ançar Dine ? Et si leur projet était d’occuper tout le pays, peut-être que leurs ambitions seraient simplement de réunifier le pays sous leur domination ?

Ce sont des questions extrêmement importantes à se poser, mais certainement, seulement des interrogations. Comment aujourd’hui mobiliser le sud du Mali pour arriver à reconquérir toutes les places perdues, et comment entrer en négociation en ce moment là avec les rebelles ?

L’expérience a prouvé que tant que des frustrations demeureront, tant qu’il y a une mentalité de vaincu, il y a des chances que les rebellions recommencent. Comment faire aujourd’hui pour que le Mali trouve la voie de freiner ces crises identitaires répétées pour que dans le respect de la différence, des différentes composantes de la Nation, nous puissions enfin avoir une nation paisible, respectant l’intégrité du territoire, l’unité dans la diversité de toutes les populations.

Quelles sont les solutions envisagées?

Nous avons entendu parfois des cris du cœur, les dames étaient là et elles disaient que finalement, elles vont nous donner leurs pagnes pour prendre nos pantalons. C’était vraiment des cris de colère, de temps à temps. Quant à l’ébauche de solution, un débat a eu lieu sur l’attitude qui a consisté à créer les conditions pour que les avions des chefs d’Etat et de gouvernement de la CEDEAO ne puissent pas attenir. Ceci a été vigoureusement fustigé par les dirigeants de l’Alliance pour la Démocratie au Mali.

Mais les chefs d’Etat venaient pour émettre des sanctions contre le Mali ?

Nous ne pouvons pas avoir eu le Président Alpha Oumar Konaré comme président en exercice de la CEDEAO, pendant deux mandats, le président Ali Nouhoun Diallo, président de l’Assemblée nationale du Mali, président du Parlement de la CEDEAO pendant cinq ans, appliquer à tous les Etats où des coups d’Etats se sont produits, les protocoles, les règlements, les directives prévues par la communauté, et refuser aujourd’hui nous qu’on nous applique, les mêmes règles, les mêmes directives… Nous ne sommes pas les premiers à subir les rigueurs de la loi. Nous ne pouvons pas avoir, pendant l’exercice de nos fonctions nous mêmes, inviter les autres Etats à respecter leurs signatures, et aujourd’hui le Mali où s’est produit un coup d’Etat ne veut pas qu’on lui applique …

Comment mettre en œuvre ce que la CEDEAO demande ?

Au cours des discussions, on peut toujours avoir des aménagements. Nous avons d’un côté un pouvoir de facto et il y a un pouvoir de juré, mais qu’on a mis de côté. Je crois ce que la CEDEAO est en train de demander, selon ma compréhension, est acceptable. J’ai compris :

1 – On lève la suspension de la constitution

2 – Sur cette base, toutes les institutions fonctionnent

3 –

On amène le président Amadou Toumani Touré à démissionner devant la cour suprême. Et le président de l’Assemblée nationale, (ce n’est pas la personne de Dioncounda Traoré) mais le président de l’Assemblée nationale qui prête serment et dispose de 21 jours au minimum, 40 jours au maximum, pour organiser des élections et avoir un successeur à Amadou Toumani Touré.

Dans le contexte actuel de crise, ce délai n’est-il pas pratiquement impossible ?

C’est là que les discussions politiques s’engagent. Le président Dioncounda Traoré, puisqu’il faut le nommer, estime que vraiment, vu le contexte, il ne peut pas organiser les élections, je pense qu’une des solutions possibles est de convoquer, en accord avec les autres institutions, une conférence nationale souveraine qui élit un chef d’Etat, un Premier ministre, sur la base de la constitution du 25 février1992 remise en marche. Le président intérimaire définira avec les autres institutions, la classe politique et la société civile, la composition de la conférence nationale, qui définit la durée de la transition et pourrait dans la foulée, comme la conférence nationale tenue du 29 juillet au 12 aout 1991, envisager les modifications, les adaptations de la constitution du 25 février 1992.

Ce qui est en train malheureusement de se dessiner c’est que tout le monde va s’agiter dans tous les sens pour occuper quelque chose pendant la fameuse transition. Ce que je crains aujourd’hui personnellement, c’est que les gens s’occupent plus de leur propre sort que de celui de la Nation malienne. Or le problème est extrêmement grave…

Réalisé par B. Daou

02 Avril 2012