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Thiaroye !!! Tel un cri du coeur, ce nom empreint d’histoire tragique déclenche, à lui seul, de douloureux souvenirs trop chargés d’ingratitude et d’injustice commises sur tant de “tirailleurs sénégalais” -les anciens combattants- par la France coloniale.

Aussi aucun dédommagement, ni aucun repentir ne pourraient définitivement effacer ces souvenirs de la mémoire de ceux qui, à leur risque et péril, ont vaillamment combattu pour la liberté et l’honneur de la France.

Ces anciens combattants pourront-ils un jour pardonner? Peut-être. Mais pourront-ils jamais oublier ces centaines, sinon ces milliers de leurs compagnons massacrés pour une cause qui, bien que légitime, n’était pas portant celle de leurs propres pays?

S’il est vrai qu’il faut oublier, sinon “enterrer” certaines circonstances du passé -surtout quand elles sont douloureuses-, il est tout autant vrai que la remarque du Président John Fitzgerald Kennedy mérite d’être méditée : “Pardonne à ton ennemi, mais n’oublie jamais son nom”.

Pour la cause de la France

Le 1er Décembre 1944, à quelques mois de la fin des hostilités de la deuxième guerre mondiale (1939-1945), Thiaroye, une petite bourgade de la banlieue de Dakar, fut le théâtre d’un évènement dramatique : le massacre collectif de plus d’un millier de “tirailleurs sénégalais”.

Ce jour-là, 1 200 tirailleurs seront directement fusillés, 35 seront littéralement massacrés, 40 grièvement blessés, et 33 légèrement atteints. Leur seul tort fut d’avoir revendiqué leurs primes de guerre, pour leur participation héroïque à la libération d’une France qu’ils considéraient pourtant comme leur propre patrie.

Quatre années plus tôt, soit en 1940, lorsque ces combattants africains débarquaient sur le sol français, ils étaient au nombre de 63 299 (un chiffre non exhaustif), répondant ainsi à l’appel désespéré de “l’homme du 18 Juin 1940“, le Général Charles De Gaulle. Un appel qui consistait à aider la France à combattre les nazis.

Plus tard, ils seront 1577 tirailleurs à être capturés et à subir d’atroces conditions dans des camps de concentration nazies. Et 35 000 autres seront tués et ensevelis par la neige.

L’enfer

L’enfer des tirailleurs de Thiaroye débutera lorsqu’ils seront libérés des geôles allemandes où ils travaillaient comme des forçats. Cette libération interviendra conformément aux Accords de Genève -signés aussi par l’Allemagne nazie- relatifs aux prisonniers de guerre. Mais cette libération se fera… contre espèces sonnantes et trébuchantes consenties aux nazis.

Après leur libération, ces tirailleurs regagneront le Midi de la France. Mais la France refusera de les garder davantage sous son drapeau, et pour cause : elle ne veut pas qu’ils participent à la victoire des Alliés qui sera bientôt signée dans la capitale berlinoise, après la capitulation allemande.

En réalité, c’est comme si la France avait fait appel aux tirailleurs pour seulement se servir d’eux, et non pour partager avec eux. Les combattants africains seront donc mobilisés et rapatriés au Sénégal, après qu’on leur eut “bourré le crâne” de promesses aussi fallacieuses qu’alléchantes.

En effet, en lieu et place d’indemnités promises (qui étaient pourtant leurs dus), les tirailleurs seront gratifiés… de coups de canons et de mitraillettes, ce 1er Décembre 1944, à cinq heures du matin, au camp de Thiaroye, et ce, au moment où les pauvres dormaient encore du sommeil du juste.

Un feuilleton sanglant

Ces évènements de Thiaroye débuteront un certain 30 Novembre 1944, à dix heures. Le Général français responsable du camp avait signalé qu’au lieu des 1000 Francs promis en guise de pécules, les tirailleurs démobilisés bénéficieront désormais de… 250 FCFA. En clair, leurs dus seront arbitrairement revus à la baisse.

Du coup, ce fut le début d’une pomme de discorde qui provoquera le dramatique épilogue que l’on sait. Aussi, emportés par une colère légitime due à cette injustice, les tirailleurs prirent le Général français en otage et posèrent leur condition : soit le montant des pécules est ramené à 1000 Francs, soit l’officier français reste entre leurs mains.

Alors, le Général jura et leur donna sa parole d’officier supérieur que les 500 Francs de leurs dus seront ramenés à 1000 Francs, et qu’avant que les tirailleurs ne regagnent leurs villages respectifs, leurs pécules, primes et autres indemnités seront entièrement réglés.

Mais une fois libéré, le Général français ne fit ni une, ni deux: il se rendit à Dakar et revint à Thiaroye, escorté…de tout un arsenal de canons qui mit le camp à feu et à sang. Ainsi, les tirailleurs ne verront plus jamais leurs villages, encore moins la couleur de leurs dus: ils seront presque tous froidement abattus.

Le film qui dénonce

Thiaroye, c’est une page douloureuse de notre histoire dont il faut se souvenir.”, déclarait le Professeur Bakary Kamian, ce 10 janvier 2002, à l’ex-Palais des Congrès, lors de la projection du film du cinéaste Sénégalais, Sembène Ousmane, qui a retracé les péripéties de cette page dramatique de l’histoire africaine.

A l’occasion, le ministre de la Culture de l’époque, Pascal Baba Coulibaly, qualifiera cette page de “morceau maudit de notre histoire”. Et le président des Anciens Combattants d’alors, le Colonel Ongoïba, avait si justement dénoncé les commentaires lancés, à l’époque, par le ministre français de l’Economie et des Finances, à propos de l’alignement des pensions des tirailleurs sénégalais sur celles de leurs homologues français.

Cet alignement de pensions avait été décidé par le Conseil d’Etat français: il représentait une allocution annuellement consentie aux tirailleurs et qui coûtait 3 milliards de francs au Budget de la France, soit quelques 400 milliards de FCFA.

Mais, se confiant au quotidien français “Le Monde”, le ministre français de l’Economie avait persisté dans le maintien des pensions des tirailleurs : soit dix fois moins que celles distribuées à leurs compagnons français. Ainsi, cette discrimination ne frappait pas moins de 85 000 anciens combattants africains.

Aussi, dans une lettre ouverte adressée au Premier ministre français de l’époque, Lionel Jospin, la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH) avait manifesté toute son indignation et invite “le gouvernement français à prendre toutes les mesures, afin que ceux qui ont accepté de verser leur sang à la France puissent rentrer dans leurs droits”.

Et la FIDH, de préciser : “Toute interprétation, notamment le fait d’aligner le montant des pensions sur le niveau de vie de chacun des pays où vivent ces anciens combattants, reviendrait à pratiquer une nouvelle discrimination qui serait contraire aux principes de la République et de la décision du Conseil d’Etat français”.

A travers la projection de ce film, lycéens, historiens, étudiants, militaires…, tous auront vécu cette vie dure et indigne que les tirailleurs menaient dans le camp de Thiaroye, sous le commandement d’un Lieutenant français.

Dans ce film, les soldats se révolteront plusieurs fois contre la cuisine infectée et exécrable qu’on leur préparait. En réalité, ils n’avaient le droit de manger de la viande qu’une fois par semaine. Ils étaient en plus confinés dans des dortoirs encore plus insalubres que ceux des prisons allemandes qu’ils avaient déjà vécues.

En définitive, plus qu’une page sanglante de l’histoire de l’humanité en général, la tragédie du camp de Thiaroye est un déshonneur des fils de l’Afrique et surtout, une honte de la France coloniale.

Oumar DIAWAR

18 Février 2008.