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Les vainqueurs ont du mal à savourer leur écrasante et fulgurante victoire sur les forces loyalistes. Dès dimanche, jour de la prise de Tombouctou, les rivalités et querelles, vieilles ou nouvelles, ont ressurgi entre les protagonistes, et risquent d’aboutir à de violents affrontements entre eux.

Le Mali évolue-t-il vers un scénario à la soudanaise avec une partition entre nord et sud ? Cette solution est difficilement envisageable. Même si, il y a cinquante deux ans seulement, le Mali s’appelait encore Soudan, le nord malien est habité dans sa quasi totalité par des populations sédentaires et nomades fortement attachées à l’intégrité territoriale et à la cohésion sociale dans un ensemble national. Et un référendum d’autodétermination suffira largement à prouver que ces communautés tiennent plus à leur nationalité malienne qu’à une hypothétique et illusoire identité azawadi. De même qu’à l’islam modéré que pratiquent toutes ces communautés.

Mais force est de reconnaitre que depuis le 1er avril, la cohésion sociale et l’unité nationale sont soumises à rude épreuve par l’implication armée de groupes non-étatiques. Lesquels ont pris le contrôle total des trois régions du nord avec des desseins qu’ils sont seuls à nourrir. Qui sont ces acteurs non gouvernementaux, que veulent-ils, quels sont leurs moyens, vont-ils s’entendre ?

Les 30 et 31 mars et le 1er avril, une grande offensive conjointe a permis aux bandits armés de mettre en déroute dans le nord l’armée du capitaine Sanogo et d’occuper les régions de Kidal, Gao et Tombouctou. Cet assaut final a été mené par différentes entités dont le Mnla et Ansar Eddine à Kidal, le Mnla et des mercenaires revenus de Libye à Gao, le Mnla et des milices arabes à Tombouctou.

L’offensive conjointe avait pour objectif d’abattre un ennemi commun. Mais une fois ce but atteint, les divergences internes n’ont pas tardé entre les différents protagonistes.

Il y a d’abord le Mouvement national de libération de l’Azawad. Le Mnla rêve d’une république à instituer sur le territoire, en ce qui concerne le Mali, des trois régions du nord. Il est composé de radicaux non convertis des MFUA (Mouvements et fronts unifiés de l’Azawad) regroupés en Mna (Mouvement national de l’Azawad), d’intégrés déserteurs de l’armée, de la sécurité et de l’administration, de résidus de la bande à Bahanga, de revenants de la Libye, de jeunes désœuvrés de la zone. Ses revendications sont politiques mais s’inscrivent dans l’instauration d’un Etat indépendant et laïc. Cette option, semble-t-il, n’était pas partagée par tous.

D’où la défection d’une importante frange du Mouvement qui succombé aux chants de sirènes d’Ansar Eddine. Cependant, le Mouvement a été renforcé, le 30 mars, par le ralliement d’El hadj Gamou, un berger ou ânier intégré dans l’armée au sein de laquelle il est parvenu jusqu’au grade de colonel-major, qui venait de déserter pour rejoindre la rébellion avec sa force delta estimée à quelques 350 hommes. Désormais, lui et ses hommes sont sous les ordres de Mohamed Najim, un ancien vendeur de dattes reconverti dans le mercenariat en Libye où il a pris du galon, avant de revenir combattre son pays. Il serait à la tête de 2000 à 2500 hommes.

Il y a ensuite Ansar Eddine, un mouvement intégriste qui, lui, rêve de transformer tout le Mali en une république islamiste basée sur le jihad et la charia. Né et développé dans la région de Kidal dont est originaire son fondateur, Iyad Ag Ghaly, Ansar Eddine veut profiter de la rébellion pour se propager dans le reste du pays. A signaler qu’Iyad est également ce berger ou ânier qui est à l’origine de la rébellion des années 1990. Il avait été récupéré par l’administration qui en avait même fait un diplomate en Arabie Saoudite d’où il a été renvoyé en raison d’activités criminelles liées aux trafics de drogue et d’alcool. Revenu au pays depuis quelques années, il a continué à bénéficier de la haute protection et de la grande largesse de l’Etat, jusqu’à ce qu’il tombe en disgrâce grâce à la vigilance des services de renseignement occidentaux qui ont décelé ses liens étroits avec des groupes terroristes.

Iyad rêve également de déposer le vieil Intallah, chef de la communauté Ifoghas de la huitième région, afin de lui succéder. Mais depuis quelques temps, le leadership d’Iyad sur ses 250 à 300 adeptes est menacé en raison, d’une part de ses prétentions à usurper la chefferie traditionnelle, d’autre part, d’une vieille rivalité entre Ifoghas et Idnans. Au cours de la rébellion de 1990 déjà, il y a eu des affrontements sanglants entre ces deux tribus, notamment à travers le MPA (mouvement populaire de l’Azawad) déclencheur de l’insurrection, et ses dissidences, ARLA et FPLA. Les mêmes risques existent depuis qu’Iyad, qui se prend très au sérieux comme chef religieux et jihadiste, a lancé une fatwa sur la tête du colonel Gamou, Idnan et empêcheur de prêcher en rond du temps où il était encore dans l’armée.

Dans son entreprise criminelle, le petit berger ou ânier de Kidal pourrait être soutenu par Aqmi (Al Qaeda pour le Maghreb islamique). Divisée en plusieurs cellules dont les plus importantes sont dirigées par Abou Zeid et Moctar Belmoctar, la branche maghrébine d’Al Qaeda, le plus grand réseau de terroristse au monde, est le fruit d’une longue évolution.

Qui va du FIS (Front islamique pour le salut), un parti à connotation religieuse auquel les autorités algériennes ont volé sa victoire aux municipales en 1989-1990, au GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat), en passant par les GIA, des groupes islamistes armés que chacun (essentiellement l’armée, les services spéciaux, les services de renseignement, l’opposition, des généraux indépendants) manipulait selon ses intérêts et qui ont fait du no man’s land malien leur base arrière contre leur cible principale : l’Algérie. Pour atteindre ses objectifs, Aqmi est devenue une entreprise multinationale d’économie criminelle bâtie sur l’enlèvement d’otages occidentaux, le narcotrafic, le trafic d’armes et la contrebande de produits divers.

Mais le petit berger de Kidal aura plus de mal à rallier à sa cause les milices arabes, en raison également de vieilles rivalités entre Arabes et Touaregs. Cela date de très longtemps, notamment dans la région de Tombouctou et dans le cercle de Bourem où les heurts étaient devenus fréquents entre les deux communautés. On se rappelle que dans les 90, le FIAA (Front islamique arabe de l’Azawad) a été le dernier mouvement à déposer les armes, en raison de mésentente entre lui et les autres Mfua. Prônant un islam très modéré, ces milices populaires, qui ont travaillé avec l’armée et le colonel-major Mohamed Ould Meidou, ont toujours été fidèles au général président de la République, Amadou Toumani Touré. Elles n’ont changé de camp qu’après le 22 mars pour négocier la reddition de la ville avec le Mnla.

Cependant, les rangs des intégristes, estimés présentement à 300-350 éléments, pourraient grossir à la faveur de l’afflux massif de tous les islamistes de la planète. Dans ce vaste nord, ils trouveront le sanctuaire tant recherché et qu’on leur refuse ailleurs, d’où ils sont toujours chassés ou tués. Et, en effet, il est prouvé qu’aujourd’hui, AQMI est la mieux organisée et sécurisée de toutes cellules d’Al Qaeda. Aussi ils afflueront de Somalie, du Nigéria, d’Afghanistan, du Pakistan, d’Irak, d’Iran et de tous les pays du Maghreb pour occuper le septentrion malien. Et à ce moment, l’Occident, l’Algérie et la Mauritanie pourraient vraiment trembler et pleurer sur le sort. Parce que ceux qu’ils ont aidés à conquérir l’Azawad ne pourraient plus les arrêter. Pire, ils seront étouffés au mieux et anéantis au pire.

Aujourd’hui, dans les principales villes du nord, malgré leur action conjointe, le clivage idéologique, politique et ethnique se sent nettement entre ces différents groupes. A Gao, Kidal, Tombouctou et Tessalit, les éléments du Mnla sont peu visibles en ville où leur drapeau est déchiré ou brûlé par leurs partenaires occasionnels, se contentant de garder les aéroports et les camps éloignés de la ville. Est-ce une manière stratégique d’empêcher Iyad et ses amis terroristes et criminels d’utiliser ces aéroports par les avions de la flotte « Air Cocaïne » pour financer leur jihad et leurs appétits? En tout cas peu nombreux, ils auraient du mal à imposer aux Touaregs une religion intégriste.

Cheick Tandina

Le Prétoire du 05 Avril 2012