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une-72.jpgLe problème pour la quinquagénaire était qu’elle avait dans sa famille certains de ses propres enfants qui étaient plus âgés que l’homme dont elle était tombée amoureuse. Ce qui énervait plus particulièrement les enfants de Tatou, c’était que leur mère avait rencontré « J » par le plus grand des hasards et qu’elle l’avait fait déménager sous son toit (dont elle avait hérité de son défunt mari) après avoir fait célébrer rapidement et dans le plus grand anonymat leur union religieuse. C’était pour la dame une manière de « purifier » sa prière, comme disent les veuves dans notre pays lorsqu’elles se fondent un nouveau foyer. « J » ne voyait aucun inconvénient dans le nouvel arrangement. Il déménageait dans une maison beaucoup plus spacieuse que son précédent domicile et il y était royalement traité.

Les seuls que la situation dérangeait, c’était les enfants de Tatou qui acceptaient mal de voir leur mère vivre avec quelqu’un qui aurait pu être leur camarade d’âge, voire leur cadet. Néanmoins les jeunes finirent par respecter la volonté et les sentiments de leur mère. Ils se résignèrent (mais à contrecœur) de traiter « J » en beau-père. D’ailleurs, la plupart d’entre eux quittèrent volontairement la maison que leur avait laissée leur père et s’installèrent dans les environs sans toutefois rompre totalement les liens avec leur mère. Ils avaient opté pour cette solution afin de ne pas constituer une gêne pour Tatou qui semblait très amoureuse de son mari. A peine cette difficulté aplanie, une autre plus grave et plus inattendue surgit au sein du couple.

Un commentaire cru
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Après quelques mois d’union, « J » commença à laisser voir son vrai visage à sa compagne. Au moment de la rencontre avec la veuve, il était un buveur invétéré qui passait le clair de son temps dans les bars, maquis et boîtes de nuit de la capitale. Au début de la vie commune, il s’était astreint à refréner ses penchants, mais à un moment donné, il reprit ses vieilles habitudes et se mit à créer des misères à la dame. Il traînait dans les débits de boisson jusque très tard dans la nuit revenait à la maison complètement ivre et se mettait alors à battre et à injurier sans ménagement sa compagne. Les jeunes enfants qui restaient encore dans la demeure n’osaient pas dire le moindre mot par crainte d’encourir les foudres de leur propre mère. Cette dernière n’avait en effet jamais caché qu’elle tenait énormément au jeune homme et qu’elle ne tolérerait pas qu’un de ses enfants manque de respect à son époux.

Telle était la situation délétère qui prévalait dans la maison lorsqu’en mars dernier « J » revint une nuit encore plus tard que d’habitude. Il puait l’alcool et le tabac, se tenait à peine debout sur ses pieds et avait les habits salis par la poussière et par les eaux usées. Sa femme, effarée par son aspect particulièrement repoussant, eut le malheur de lui dire que son comportement ne lui faisait pas honneur. Elle rappela qu’elle s’était attirée la réprobation de tous, parce qu’elle s’était obstinée à l’épouser contre vents et marées. Ces reproches mirent en fureur M. C. qui se mit à injurier grossièrement Tatou.

Puis il annonça à la veuve qu’il allait lui flanquer une correction qu’elle ne serait pas près d’oublier. Mais cette nuit là, un des grands enfants de la dame était à la maison. Il se rebella en entendant sa mère être ainsi humiliée. Il sut cependant garder le contrôle de lui-même et essaya de calmer M. C. Mais le concubin, échauffé par l’alcool qu’il avait ingurgité, lança au jeune homme que ce dernier n’avait pas le droit d’intervenir dans les affaires d’un homme qui partageait le lit avec sa mère. La crudité de ce commentaire choqua le jeune homme qui voulut alors partir avant de perdre son sang-froid. Mais « J » lui barra le chemin et enfonça le clou en ajoutant que si Tatou ne voulait pas se séparer de lui, c’était tout simplement parce qu’il était le seul homme capable de lui donner entre les draps une satisfaction totale.

Une forte odeur d’alcool

Ce commentaire extrêmement grossier fut la goutte qui fit déborder le vase. Le jeune homme revint sur ses pas, s’approcha de Moussa et le poussa violemment pour le faire sortir de la maison. « J » perdit l’équilibre, tomba lourdement à la renverse et sa nuque vint cogner avec violence une pierre. Il resta inanimé sur le sol. Tatou sortit alors de sa léthargie et demanda à son enfant de quitter la maison au plus vite. Puis elle fit transporter son concubin à l’hôpital. Aux médecins elle expliqua que son mari qui était revenu complètement ivre à la maison avait été victime d’une chute malencontreuse. Comme « J » dégageait effectivement une très forte odeur d’alcool, personne ne mit en doute le récit de la dame. Les médecins du CHU Gabriel Touré firent tout ce qui était en leur pouvoir pour tirer « J » de l’affaire. Mais l’homme finit par trépasser après une semaine de soins intensifs. Son enterrement se fit chez sa première femme officielle et notre quinquagénaire reprit ses habits de veuvage.

L’affaire aurait en rester là si un ami à M. C. à qui on avait raconté les événements n’avait pas trouvé peu plausibles les explications de la veuve. Il fit sa propre enquête et à force de chercher la petite bête, il finit par reconstituer effectivement le fil de ce qui s’était passé. Il comprit que « J » avait été bousculé par un des fils de la femme avec laquelle il vivait en concubinage. L’homme n’hésita pas à se rendre personnellement chez Tatou et traqua cette dernière jusque dans ses derniers retranchements. Il lui arracha littéralement la vérité sur ce qui s’était passé lors de nuit fatale. En possession de cette confession, il se rendit au commissariat du 6e Arrondissement où il porta contre Tatou et ses enfants une plainte pour coups et blessure volontaires ayant entraîné un homicide involontaire.

L’inspecteur Ibrahima Maïga a été chargé par le commissaire divisionnaire Mamadou Baka Sissoko de mener l’enquête. Il alla cueillir la femme et ses enfants qui passèrent très vite aux aveux. A.D. qui se montrait inconsolable après la mort de son concubin se mit d’ailleurs à table avec une certaine volubilité pour accabler son propre enfant. Les policiers furent frappés par cette étrange attitude de la dame. Pour eux, Tatou aurait dû au contraire tout faire pour « couvrir » le jeune homme qui s’était efforcé de la protéger contre un ivrogne qui la traitait de manière indigne. Mais il semble bien, et comme « J » lui-même s’était vanté, que la dame avait son vaurien de concubin dans la peau. Elle ne cessait de rappeler l’affection qu’elle lui portait et disait à l’inspecteur ne pas comprendre pourquoi ses enfants s’étaient toujours opposés à son union avec le jeune homme.

Les enfants de la veuve et cette dernière elle-même ont été déférés au parquet de la Commune I. Tout porte à croire que le principal auteur sera mis sous mandat de dépôt alors que la quinquagénaire pourra aller au bout de sa seconde période de veuvage dans la même maison où elle avait recueilli le dernier souffle du père de ses fils. Mais il est certain que les enfants regarderont désormais d’un autre œil cette mère qui a l’air de tenir plus au souvenir de son peu recommandable concubin qu’au destin d’un fils qui s’était levé pour la défendre.

G. A. DICKO

Essor du 06 août 2008