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Il me semble que c’est Victor Hugo qui a proclamé que « le 19 ème siècle est grand » et prédit que « le 20 ème sera heureux ».
Les scientifiques pensent que le 21 ème siècle aura moins de chance si l’homme continue à vivre comme il l’a toujours fait, c’est-à-dire en détruisant son environnement pour le soumettre à sa domination.

La question essentielle de ce siècle est devenue celle de l’environnement, au point que la question même de la présence de l’homme sur la terre commence à pointer le bout du nez. Claude Lévi-Strauss (dont nous venons de fêter le 100 ème anniversaire) l’avait susurré en craignant que « le monde ne finisse comme il avait commencé, c’est à dire sans l’homme ».

La question ne se pose plus de savoir ce qui va nous arriver, si nous continuons à pratiquer ce consumérisme destructeur et à scier toutes les branchettes sur lesquelles nous nous tenons désormais dans la plus grande précarité, mais bien de se demander ce que nous pouvons faire pour renverser les tendances et retarder les échéances.

Gloire aux militants de Kyoto, au GIEC, à Al Gore et à bien d’autres qui ont pris la température (aujourd’hui fort alarmante) du péril et se battent pour conjurer le danger ! Mais il faut ajouter que cette guerre est planétaire, multiforme. Chacun doit balayer devant sa porte.

Et là je pense que l’Afrique a des solutions originales, des modèles à proposer, sur la base de la revalorisation du totémisme.

Je sais bien que certains vont froncer les sourcils, et que d’autres iront même plus loin en tentant de ringardiser l’approche. Je leur dirais tout simplement que nous n’avons plus beaucoup de choix et qu’ils me rappellent cette histoire comique : un amant se fait surprendre par un mari cocu ; et pendant que ce dernier frappe obstinément à la porte pour se faire ouvrir, la femme demande à l’amant de sauter par la fenêtre ; quand celui-ci, effrayé, lui fit remarquer qu’ils sont quand même au 13 ème étage de l’immeuble, la femme lui rétorqua que ce n’était vraiment pas le moment d’être superstitieux !


Revenons aux choses sérieuses

Sur quelles bases s’appuie notre approche ?

L’Afrique est, par excellence la terre du totémisme, cette croyance qui rattache un groupe social donné à un ancêtre mythique appartenant le plus souvent au règne animal ou au règne végétal. Pour rappel, Cheikh Anta Diop (cf. Nations Nègres et Cultures) l’avait même placé parmi les critères essentiels permettant d’affirmer l’origine égypto-nubienne des Nègres. Autrement dit, le référentiel fondateur des civilisations négro-africaines s’appuie très fortement sur le totémisme.

Encore quelques rappels rébarbatifs, mais nécessaires à la compréhension des fondements du mythe et de ses implications.

Freud (cf. Totem et Tabou) situe son origine dans les premiers parricides qui ont permis à l’homme d’éliminer l’existence du mâle dominant dans la société humaine et de fonder la civilisation (on est parfaitement en droit de penser que l’hypothèse de Freud se place aux moments de l’apparition de la famille punaluéenne décrite par Engels d’après Morgan).

Mais c’est ce même parricide qui a amené le sentiment de remords chez les enfants meurtriers et induit l’assimilation de l’ancêtre assassiné à un totem, lequel sera désormais sacré pour le clan, donc protégé de toute menace. Ainsi, par exemple, les DIARRA ne s’attaqueront jamais au lion parce que celui-ci est le symbole de l’ancêtre naguère assassiné qu’ils se doivent maintenant de protéger, par remords.

Et même quand les Coulibaly se jurent de ne plus manger de silure parce que celui-ci les a soustraits à l’ennemi en leur faisant traverser un fleuve sur son dos, le postulat de l’ancêtre assassiné n’est pas remis en cause : c’est bien parce qu’il avait au préalable reconnu les siens (qui eux ne l’avaient peut-être pas encore identifié) que le poisson leur avait gracieusement offert ses services.

Il n’empêche que malgré ses très séduisantes explications, Freud a quand même conclu à la nature profondément névrosée du totémisme qui n’est finalement pour lui que « la persistance de la peur de l’inceste ».

Et maintenant, quelles sont les implications de ce mythe ?

L’hypothèse de Claude Lévi-Strauss (cf. Le totémisme aujourd’hui) nous semble plus logique et plus positive que les conclusions de Freud : c’est parce qu’il affirme cette parenté profonde entre le règne animal et / ou végétal et son clan que l’homme va s’appliquer à lui même la vision qu’il a de ces règnes. On ne peut pas affirmer plus clairement l’harmonie entre l’homme et la nature !

Nous serions incomplets si nous ne signalions pas qu’il existe de très nombreuses variantes du totémisme, à tel point que beaucoup d’auteurs renoncent à toute classification : du serpent-python bienfaiteur du royaume de Ouagadou aux varans protecteurs de la cité de Diamarabougou-Markala, en passant par le serpent-génie qui rendait régulièrement visite au père de Camara Laye (cf. L’Enfant noir), le puits sans fond de Djonkoloni et les innombrables bois sacrés qu’abritaient nos villages, l’univers du négro-africain est décidément truffé de signes révélateurs du contrat entre l’homme et la nature, ou mieux, de la fusion quasi charnelle entre l’homme et la nature (comme l’atteste de façon magistrale l’intégration des Pygmées à la forêt).


Récapitulons


Nous (négro-africains) avons une société totémique.

Nous avons donc forcément au niveau du clan un ancêtre tutélaire qui peut être un animal, un arbre, une brindille, un cours d’eau …..

Nous avons par ailleurs un continent dont les forêts sont pillées sans retenue aucune, dont les espèces animales disparaissent à un rythme hallucinant, dont les cours d’eau s’ensablent ou pourrissent sous le poids des déchets de toute nature. Nous subissons plus que tout autre les effets de l’agonie de la planète. Tout Africain conscient est aujourd’hui hanté par une angoisse existentielle centrée sur la question de savoir quel monde nous allons laisser à nos enfants.

Pourquoi donc, face à ce désastre, ne pas sublimer ce groupe social qu’est le Clan, en lui confiant la haute responsabilité de protéger son totem ? En rêvant (un tout petit peu), on peut parfaitement imaginer un espace africain où des espèces animales et végétales seraient « parrainées » par des communautés claniques, qui par effet de réciprocité, seraient amenées à respecter également celles des autres ! On pourrait extrapoler en exploitant à fond tous les méandres de la totémisation.

Pourquoi des communautés urbaines comme Bamako ne s’engageraient-elles pas à protéger le caïman qu’elles ont adopté comme porte-bonheur ?

Pourquoi la nation malienne dans son entièreté ne s’interdirait-elle pas de tuer l’hippopotame pour l’avoir choisi comme emblème depuis le 13 ème siècle ? Pourquoi toutes ces équipes nationales de foot, de basket, d’athlétisme ne jureraient-elles pas respect à ces innombrables mascottes animales qu’elles se plaisent à exhiber sur les terrains de compétition ?

On pourrait rêver d’un monde bénéficiant d’une meilleure biodiversité. On pourrait tout simplement rêver d’un meilleur monde.

Bien entendu, il y aura des précautions à prendre. Le groupe social (Clan, tribu ou autres) a si souvent été folklorisé ! Si souvent été instrumentalisé au profit d’intérêts politico-maffieux ! Mais ces dérapages ont pu survenir parce qu’on avait justement réussi à les détourner de leur vocation, celle de préserver l’identité du groupe social pour assurer sa présence dans le monde, donc son intégration au monde. En remettant le clan sur ses pieds, on peut espérer ralentir son dépérissement et par ricochet, espérer ralentir l’émiettement de nos sociétés.

Et si les environnementalistes et les chercheurs en sciences sociales voulaient bien se donner la peine d’examiner cette approche ?

Et si les ministres africains en charge de la Culture et ceux en charge de la Recherche se penchaient sur cette proposition ?

Abdoul Traoré dit Diop

19 Décembre 2008