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Au-delà du problème tibétain, la Chine est surtout l’objet d’une peur qui s’exprime de plus en plus ouvertement dans les pays développés.

Le compte à rebours en vue des Jeux olympiques de Pékin est lancé, mais il ne s’agit pas simplement d’une célébration de l’idéal sportif prôné par le baron Pierre de Coubertin. Alors que les athlètes du monde entier rêvent de voir enfin leur espoir comblé devant des milliards de téléspectateurs, le gouvernement chinois fait face à une donne qu’elle avait anticipée autrement.

En effet, il y a sept ans, au moment où Pékin se voyait accorder ce rare honneur, les dirigeants de cet immense pays avaient promis de travailler dans le sens de l’amélioration des droits de l’Homme. Cet engagement valait pour le dialogue entre Etats souverains respectueux des uns et des autres. Or, nous assistons à un tout autre scénario.

En effet, depuis le début du périple mondial de la Flamme olympique, les images nous parviennent de manifestations violentes visant à « dénoncer la répression chinoise au Tibet ». Mettons une chose au clair : la Chine n’est pas un pays démocratique eu égard aux standards internationaux généralement admis.

Le gouvernement local est non seulement autoritaire mais il déploie des efforts démesurés pour bâillonner toute voie dissidente. Cela étant dit, revenons aux manifestations et déclarations qui se succèdent depuis quelques semaines et presque unanimes dans la diabolisation du régime communiste.

Il est clair que les voix nombreuses qui s’élèvent en Occident et dans de rares pays sous-développés, appelant au boycott des Jeux (ou de la cérémonie d’ouverture) ne sont pas seulement un engagement altruiste envers le Tibet ou les pauvres dissidents chinois. A travers le concert de cris et de gesticulations, il se dégage une tendance nette : la peur de la Chine.

Non pas de sa capacité à organiser des jeux inédits, voire monstrueusement réussis, mais par rapport à sa puissance économique. En résumé, dans plusieurs pays, particulièrement en Occident, la Chine est devenue une menace très sérieuse, un redoutable « compétiteur » dont l’appétit commercial risque de provoquer la plus terrible des crises économiques.

Dans plusieurs pays développés, depuis maintenant une décennie, la Chine évoque surtout « une invasion de produits manufacturiers » pour citer un député canadien, des centaines d’usines fermées et des emplois perdus par centaines de milliers. Dans les cercles d’affaires, une vive inquiétude se fait jour face à cet « ogre qui étale de plus en plus son manque de modération pour les ressources minières et naturelles, particulièrement en Afrique », renchérit un sénateur à Ottawa.

Il serait certes réducteur de tomber dans la théorie du complot qui prend facilement forme dans certains esprits chagrins, mais cela ne nous empêche pas de voir que le tintamarre autour des Jeux olympiques est le vernis qui couvre des angoisses plus existentielles et surtout plus terre-à-terre : Quel sera l’avenir des sociétés riches d’aujourd’hui si 1,5 milliard de personnes devenaient aussi riches et friands de luxe ?

Ne serait-il pas possible alors que le monde développé de nos jours tombe dans une profonde déprime économique qui ferait écrouler tant d’acquis ? Y aura-t-il assez de ressources, notamment le pétrole et le gaz naturel quand les Chinois se mettront à consommer autant de carburant que les Américains ou les Allemands ?

Une étude de la prestigieuse revue américaine Foreign Policies révèle que 64 % des Américains considèrent l’empire du Milieu comme un prochain « ennemi » des Etats-Unis et ce n’est pas pour rien : les politiciens de Washington ne cessent de leur répéter que le développement de la Chine, son expansionnisme en fera sans doute, dans 15 ans au maximum, la plus grande puissance économique et militaire du monde. Cela veut dire que la Chine reprendra son titre d’Etat impérial perdu il y a près de deux siècles.

En même temps que l’angoisse d’une chute du niveau de vie s’empare de l’Occident, la Chine gruge des territoires sur des terres jusque-là contrôlées par les pays développés. En Afrique surtout, la coopération chinoise se taille une réputation enviable parce qu’elle est efficace, discrète et ne s’embarrasse guère de leçons de morale.

Un expert canadien des relations internationales a vu juste en déclarant : « Pendant des siècles, les rapports de l’Occident avec l’Afrique noire se sont résumées à l’esclavage, à la colonisation et ensuite à la création d’Etats bidon et au soutien à des dictatures incompétentes et corrompues. Des milliards de dollars ont disparu sous l’emprise de la corruption, de la connivence et du paternalisme. Les Chinois ne donnent pas de leçon et construisent ce que l’Occident n’a jamais voulu construire en Afrique : des routes, des écoles, des hôpitaux et des rizières. Rien ne pourra arrêter la Chine… ».

On sait que le sport est la plus grande passion des peuples. Toutefois, le brouhaha actuel autour des Jeux de Pékin est simplement une illustration des rivalités entre nations. La quasi-totalité de ceux qui pestent contre Pékin et appellent au boycott d’une façon ou d’une autre ne sont pas des sportifs et ne participeront jamais à un tournoi de quartier.

Il ne faut surtout pas les laisser, par leur hargne, voler aux vrais athlètes leur raison de vivre. Car, eux, savent que des JO perdus peuvent signifier des milliers de rêves (et de vies) brisés à jamais.

Ousmane Sow

(journaliste, Montréal)

17 avril 2008.